REICHSHOFFEN


Reichshoffen et les Juifs : un demi-millénaire d'histoire
Raymond Lévy
Extrait de Regards sur l'Histoire, Revue de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Reichshoffen et Environs, n°34, mars 2014

"Voici la porte de l'Eternel, que passent les justes"
Psaume 118:20 mis en exergue par Ascher Levy dans ses Mémoires

Cet article est spécialement dédicacé à Bernard Rombourg, fondateur et actuel Président d'Honneur de la SHARE, ainsi qu'à sa défunte épouse Monique. M. Rombourg a été, en effet, le premier à défricher ce sujet par un article aussi fouillé que complet publié dans l'Annuaire n° 16 de mars 1996 et intitulé La communauté israélite de Reichshoffen. Son article continuera à faire autorité sur le sujet.

Synagogue de Reichshoffen
Autres sources et abréviations :
- ADD : Archives De Dietrich
- AVR : Archives de la Ville de Reichshoffen
- ADBR : Archives Départementales du Bas-Rhin
- JD : Jean Daltroff : Le Prêt d'Argent des Juifs de Basse-Alsace (1750-1791) - Publications de la Société Savante d'Alsace et des Régions de l'Est - Coll "Recherches et documents" tome 50 - 1993
- AMH : André-Marc Haarscher : Les Juifs du Comté de Hanau-Lichtenberg entre le XIVe siècle et la fin l'Ancien Régime - mêmes Editeurs et Collections tome 57 -1997 Hersher FR
- RW : Freddy Raphaël et Robert Weyl : Juifs en Alsace Coll. Franco-Judaïca Privat Editeur ; Regards nouveaux sur les Juifs d'Alsace - ISTRA
- RO : Roland Oberle : Juifs d'Alsace et Alsaciens - Heurs et malheurs d'une cohabitation aux XVIIe et XVllle siècles -Collection Terres d'Ombre - Lignes à Suivre - Strasbourg 2003
... et bien entendu l'incontournable
- AL : Ascher Levy de Reichshoffen : Mémoires (1598 -1635) Traduction - Ed. Cercle de Généalogie Juive - Paris.
Note : les orthographes anciennes et/ou erronées des textes cités ont été fidèlement reproduites.

Évolution de la population juive à Reichshoffen
1.- Des origines à la Révolution

(…) Selon les recherches d'A-M Haarscher, la noblesse immédiate (vassale directe de l'Empereur) a reçu le privilège impérial de prélever les impôts sur les Juifs depuis le 14ème siècle, celui de les recevoir ou congédier depuis 1543, le tout confirmé en 1612 (Judenordnung) et 1701. Ces nombreuses confirmations indiquent assez que les villes de la Décapole contestaient ces droits qui ne furent finalement abolis qu'en 1789.
La noblesse impériale en général, les Hanau-Lichtenberg et l'Evêque-Prince de Strasbourg et de Reichshoffen en particuliers, préférait conserver le privilège de protection de leurs Juifs car ils constituaient soit une monnaie d'échange, soit une source de revenu intéressante pour eux, de par les droits (Judenschirmgeld) qu'ils prélevaient. Un petit nombre put donc se réfugier sur leurs terres. Ce fut là l'origine de cette spécificité du judaïsme alsacien : son caractère essentiellement rural.
Cela explique aussi pourquoi les Juifs d'Alsace du Nord n'ont plus été persécutés : ils étaient tout simplement rentables pour leurs seigneurs, comme on le démontrera plus loin. Le terme de "protection" n'était donc pas usurpé.

La première mention écrite concernant Reichshoffen date du 15 février 1473 (Archives de Darmstadt) (1) : "Hans Stolle l'aîné, un échevin de Reichshoffen, atteste que Adam Hermann, métayer à Reichshoffen, lui a déclaré qu'il devait au juif Mathis de cette commune une somme de 4 Florins, 3 Schillings et 3 Pfennig."

La Guerre des Rustauds en 1525, bien que d'inspiration religieuse pendant la Réforme, resta heureusement sans conséquences pour les Juifs. La seigneurie de Reichshoffen ne connut d'ailleurs pas de soulèvement paysan à notre connaissance.

A partir de 1570 jusqu'à 1788, les archives seigneuriales de Reichshoffen deviennent une surce assez bien documentée. Ces archives concernent essentiellement les impôts de toutes sortes levés par les Seigneurs successifs, et-donc nécessairement les divers droits sur les Juifs, dont nous verrons plus bas qu'ils ne manquaient pas d'intérêt pour le "Gnädige Freÿherr von (Gracieux Seigneur libre de) Reichshoüen".

Un premier document, non daté, alternant le vieil allemand et le français (ADD-10/7) indique les années d'introduction des divers droits à percevoir, et notamment sur "die Juden" à partir de 1570.
Un très joli "Registerlin" en vieil allemand daté de 1601 (ADD 8/14) recense le nombre de chefs de familles (ou de feux) pour le compte de l'Evêque de Strasbourg, Seigneur de Reichshoffen. Il mentionne :

Summa (Sommes)
- Deren mit wägen (de ceux avec voitures) 23
- Deren mit kürchen (de ceux avec carrioles) 39
- Der Hanndtfroner (des ouvriers corvéables) 61
- Der wittwen (des veuves) 6
- Der gefreÿten (des manants) 16
- Der Jùden (des Juifs) 5
Summarius (Total) (...) 150

Si l'on prend pour hypothèse quatre personnes par famille, l'on obtient vingt Juifs pour un total d'environ 600 âmes, soit 3% de la population.
Cet ordre dans lequel sont énoncées les différentes catégories sociales restera immuable jusqu'en 1788 dans les registres fiscaux de Reichshoffen. Il indique donc avec certitude que les Juifs figurent tout au bas de cette échelle sociale.

Pour Reichshoffen, la guerre de Trente Ans (1618-1648) et la pandémie de peste qui l'accompagna sont assez bien décrites par Ascher Levy : insécurité sur les routes (il se fait dévaliser plusieurs fois), incursions dévastatrices en alternance des armées impériales, de Mansfeld (2) et du roi de Suède.
Ascher écrit (p 55) : "Un grand miracle nous est survenu ici à Reichshoffen : par suite du siège par l'armée suédoise sous le chef Reling, ils se sont lancés contre nous pour nous tuer et nous détruire, jeunes et vieux, juifs et chrétiens - à ne pas confondre -, pour détruire, briser et brûler après minuit dans la nuit du mercredi 18 Adar (20 février 1632). Dieu dans sa bienveillance et en raison du mérite de nos pères nous sauva." Concernant l'épidémie, il écrit (p 41) : "La peste (qu'elle nous épargne) éclata ici à Reichshoffen sur leur nuque (celle des ennemis) au mois de 'Heshwan (5)389 (1628), et également dans la ville de Haguenau. Elle ne cessa de tuer et ne s'apaisa pas avant la néoménie (fête du nouveau mois lunaire) de Chevat (5)389 (25 janvier 1629). Plus de cent personnes moururent ici pour leur malheur et près de cinquante maisons furent infectées. Mais, loué soit Dieu, pas un chien ne pointa sa langue contre un seul des enfants d'Israël (les Juifs furent épargnés). Je me rendis chez tous les baillis des environs pour chercher un lieu de refuge et m'y enfuir avec ma femme et ma famille jusqu'à la fin de l'épidémie, mais ne trouvais pas d'endroit pour le repos de mon âme et restais ici contre mon gré. Dieu nous a sauvés au sein du reste de son peuple Israël."

Cependant, il reste que : "En 1641, Reichshoffen ne comptait plus que 6 bourgeois, 2 jeunes gens, 5 veuves et 2 jeunes filles adultes, soit 15 personnes" et donc aucun Juif. (Bernard Rombourg - Annuaires de la SHARE)

Comment la ville se repeupla-t-elle ? L'on sait que l'administration de Louis XIV favorisa l'immigration de main d'oeuvre étrangère à la région pour relancer l'économie, et pour peu qu'elle fût catholique, ce qui excluait les juifs et les protestants.

Ascher Levy s'est réfugié à Oberbronn, peut-être avec d'autres. De même, des Chrétiens et des Juifs ont pu se réfugier dans d'autres lieux, et en revenir. Pour ces derniers, on sait aussi qu'une région somme toute apaisée ne pouvait qu'attirer leurs coreligionnaires venus d'ailleurs. Afin d'éviter un afflux trop important de juifs, les seigneurs le restreignirent en percevant des droits d'entrées assis sur la solvabilité des immigrants, et d'un montant arbitrairement fixé par eux, et ce, de par le décret impérial de 1543.

Toujours est-il qu'en 1724 un ensemble de manuscrits (AVR B. Rombourg ) expose une supplique des "Bourgmestre, Echevins, Bourgeois et communauté de Reichshoffen" à Monsieur Gayot, Conseiller du Roy, Commissaire ordonnateur, Subdélégué général de l'Intendance d'Alsace". Les premiers se plaignent de ce que "ils (les Juifs) s'y seraient tellement multipliés depuis quelques années qu'il y en a deux fois davantage que le nombre accoutumé et fixé ci-devant... le nombre des dits Juifs qui sont à quatorze familles au lieu que ci-devant il n'y en avait que quatre". Et ce, même si "le seigneur du dit lieu trouvant son profit particulier en permettant aux Juifs de s'établir et d'augmenter le nombre de leurs familles quoique ce droit parût être régalien et appartenir seul à Sa Majesté".

On voit ressurgir ici le vieux conflit entre villes et seigneurs à propos des Juifs. Monsieur Gayot répond que les Juifs devront contribuer aux impositions "à proportion des biens fonds qu'ils y possèdent", et pour la question du nombre, il renvoie les "suppliants à se pourvoir devant les Juges ordinaires".

On procède donc à une "Specification aller Juden in der freien Statt Reichshoffen ..." (3), un état nominatif des chefs de familles juives, des membres qui la composent, et de leurs biens imposables :
15 familles soit 48 personnes, dont :

Le Marquis de Fouquerolles, "Seigneur de la Struthe, grand Bailly de la principauté de La Petite Pierre, de la ville de Reichshoffen et autres lieux" décrétera que quatre nouveaux venus ou sans maison "devront quitter la ville et le ban avant la prochaine Pâques (1725)". Ce décret sera signifié aux concernés par le Sergent Frantz Sandrin et par eux signé en hébreu (BR/AS).
Il reste donc dix familles juives à Reichshoffen en 1725.
S elon les états fiscaux de la seigneurie, elles seront 14 en 1751, 19 en 1759 (5), 24 en1768, 26 en 1774 et 32 en 1787, à la veille de la Révolution.
La supplique susmentionnée n'aura donc eu qu'un effet très éphémère.

Un autre exemple de dénombrement (ADD - XI, 1 à 4) indique l'évolution de la population juive de Reichshoffen :

Die Judenfamilien am 13 July 1778
Sitzlich (Chefs de familles établis) Söhne (Fils) Döchter (Filles)
26 36 28
Wittwen (Veuves) 2 2 0
Soit 28 familles - 120 âmes - 2,3 enfants/famille

Les droits féodaux

Les monnaies en usage ont été (JD) :

On voit bien les difficultés de conversions qui n'étaient pas à la portée du premier illettré venu !

Les droits seigneuriaux sont nombreux (ADD- X, 7) :

Les Juifs étant interdits de production agricole ou artisanale, ainsi que de posséder des terres, ils ne payaient pas ces droits en principe. Dans les faits, prenant parfois des biens fonds en garantie de leurs prêts d'argent, ils durent payer la taille (ou Beth) pendant la durée de la garantie depuis 1637 (JD et AMH). Nous avons vu précédemment qu'ils durent aussi payer le droit sur leurs habitations à Reichshoffen à partir de 1725. On ne connaît pas les montants individuels prélevés car ils figurent toujours de manière globale et cumulées dans les registres.
On mentionne alternativement des droits sur les "Pomes de Terre" ou sur les "Grund Bieren" en alsacien dans le texte !
D'autres droits comprennent une multitude de taxes diverses : droit de bourgeoisie, sur les laboureurs, de manance, sur les entrées ou sorties de personnes, sur les enseignes ou les encuvages de vin, sur les cabaretiers, sur les bergeries, les chapons, la pêche, etc.

Lors des deux foires aux bestiaux annuelles de Reichshoffen, le seigneur prélevait le Pfundzoll de 8 deniers ou 4 Kreutzer par livre (de poids) vendue, ce qui concernait particulièrement les Juifs qui avaient la quasi-exclusivité de la vente de bestiaux. Sur l'abattage - courant ou rituel des Juifs - la particularité de Reichshoffen était que le seigneur avait droit à la langue pour chaque "bette tüée", et que les Dietrich prenaient ces langues pour leur propre consommation ou celle de leur personnel.

Etat de 1759 - ADD
Outre sur la "thuyllerie", on faisait aussi payer des droits de chute d'eau sur les roues de moulins, nombreux autour de la ville : à "huylle" et à papier sans compter le moulin à céréales seigneurial.
A ce sujet, on découvre qu'en 1727 dans "Diverse Reichshoffer Notamina" établie pour le Prince de Craon, propriétaire de la ville à l'époque (ADD X, 7) : - Wasserfall von der 2te öhlmühle Ytzig der Jud (6) hat
- Wasserfall von der 1te öhlmühle Goetschel der Juden Barnes hat (7)
Il est amusant de trouver le mot judéo-alsacien de Barness (de l'hébreu Parnass) qui indique le Préposé des Juifs de l'époque, élu par sa communauté et aujourd'hui encore le Président élu de ladite communauté juive (8).
Ces deux petits moulins à huile étaient situés sur le Falckensteinerbach pour le premier, et à Wolfahrtshoffen pour le second.

Par ailleurs, et par acte notarié de 1773 en la résidence d'Oberbronn (ADD V, 5), sur procès-verbal de 1770, le Seigneur de Dietrich donne en concession le droit de chute d'eau pour une seconde roue de moulin à garance au lieu-dit Breitenwasen (9), en plus de la première qui faisait huilerie. Cet acte rend indéfiniment et solidairement responsables "Samuel und Jochene Isaac, Juden zu Reichshoffen, beide Brüder und Öhlmüller", lesquels disent qu'ils exploitent depuis de nombreuses années et qu'ils se soumettent au Seigneur, le tout, "dûment traduit en allemand et en présence de deux témoins (Chrétiens) requis qui ont signé avec les Comparants". Il s'agit là de l'origine de l'ancienne Scierie Bloch, à la sortie de Niederbronn en direction de Philippsbourg.
Ces concessions de moulins constituent une rareté dans un monde où les Juifs sont interdits de métiers productifs et de corporation. Cela indique une probable qualification reconnue de ces quatre personnes dans la meunerie. Cela démontre aussi un sens aigu du réalisme, sinon une grande ouverture d'esprit, de la part de Jean de Dietrich.

Si les Juifs payaient comme chacun les droits sur le sel (gabelle), ils devaient aussi un "Ohmgeld vom Wein" (accise sur le vin) spécifique "von Juden", peut-être parce que ce vin devait être casher et donc vinifié et consommé uniquement dans le foyer familial pour les prières. Bien que d'un tarif "à la mesure (unité)" de vin élevé, ce droit ne produisait qu'un montant global assez faible : 75 £t pour les Juifs contre 4 à 500 £t pour les Chrétiens. Les Juifs n'étaient donc pas très portés sur le vin !

Le droit d'entrée des Juifs était évidemment bien supérieur à celui des Chrétiens puisqu'il était à la discrétion du seigneur. Il permettait de réguler le nombre de Juifs autorisés à s'établir dans la commune ou encore de contrôler les passages par le péage corporel.

Cependant, le droit le plus important était le Judenschirmgeld, ou droit de protection des Juifs qui se montait vers 1750 à 12 Florins 6 Schillings soit 25 £t 4 sols par famille, "et sur les veuves moitié".
Par comparaison, un ouvrier qualifié pouvait gagner, à la fin du 18ème siècle, jusqu'à 1 Livre par jour, soit 300 £t par an, alors qu'un simple "manouvrier" (manoeuvre) gagnait la moitié (JD-AMH).

L'étude des revenus de la terre de Reichshoffen de 1771 à 1788 (ADD X, 7) démontre que les Juifs qui avoisinaient les 10% de la population totale payaient aux alentours de 5% des impôts totaux de toute la seigneurie en droits spécifiques, sans compter la partie des droits généraux qui leur était appliquée.
On voit donc bien l'intérêt que les seigneurs manifestaient à "protéger" leurs Juifs.
Pourtant, cette protection toute intéressée a permis d'éviter les persécutions et autres harcèlements dans toute l'Alsace du Nord. Bien au contraire, les Juifs jouissant d'une certaine quiétude, elle a permis la cohabitation, sinon l'intégration. Les petits métiers pratiqués par eux avaient une réelle utilité économique car ils constituaient le seul lien transversal d'une société rurale totalement hiérarchisée.

D'ailleurs R. Oberlé, citant le Cardinal de Rohan et l'Intendant d'Alsace Jacques de La Grange écrit : "Les Alsaciens ne sont pas assez vifs ni assez industrieux".
Et R.O. de poursuivre : "L'Alsacien se complaît dans une médiocrité confortable, jalouse tous ceux qui, par leur labeur et leur esprit d'initiative, sortent de l'ordinaire et s'efforce de leur nuire en invoquant une foule d'accusations sans fondement."

La vie quotidienne

Pour l'immense majorité des Juifs sous l'Ancien Régime, la religion et ses innombrables prescriptions régissaient tous les actes de la vie quotidienne. Parmi ceux-ci, l'étude des textes sacrés est de toute première importance. Tous les Juifs savaient donc lire et écrire en hébreu. Cette écriture fut utilisée pour transcrire la langue usuelle, le judéo-allemand, ou Jedischdaïtsch, dont l'origine est justement rhénane, et a donné naissance au yiddish d'Europe de l'Est vers le 16ème siècle. Cette transcription sera utilisée pour tous les écrits de la vie courante. On le constate à Reichshoffen par les signatures en caractères hébraïques au bas des divers actes officiels, et ce, jusque vers 1850.

Non seulement la religion était la source même de leur culture, mais, dans le monde hostile des Gentils, elle constituait un refuge contre l'adversité, telle une mère protectrice. Cette religion enjoint, elle aussi, la séparation d'avec le monde extérieur, de par les nombreuses prescriptions sur la vie quotidienne. Il y eut donc très peu de conversions à travers les âges.
Par contre, cette fidélité dans l'adversité créa un grand besoin de solidarité à l'intérieur des communautés comme entre celles de l'Europe entière. Cela accrût la nécessité du respect absolu de la parole donnée prescrit par les Rabbins fondateurs dans sa portée juridique et commerciale, et par là développa aussi les besoins de communication entre les divers centres d'études juives de l'Europe. Cela ne fut pas sans conséquences en matière d'entraide dans les difficultés, mais aussi de réseaux commerciaux.

Ascher Lévy illustre tout cela de manière éclatante.
Originaire d'Alesheim, en Franconie, son père l'envoie à l'âge de quinze ans à Prague, pour y faire des études rabbiniques auprès des plus grands maîtres de l'époque. Ayant terminé ses études dans la grande communauté de Metz, il arrive à Reichshoffen en 1620 pour y épouser Malka, la fille de "Lipmann (Eliezer) Reichshoffen", préposé de la communauté, et y devenir rabbin, chantre, sacrificateur et circonciseur. (Il sera le seul rabbin (10) à Reichshoffen et environs, ce qui dénote une communauté importante pour l'époque).
La suite de ses Mémoires relate une extraordinaire mobilité vers les villages voisins, mais aussi vers la Lorraine française et Metz (grand centre du judaïsme de l'époque) en particulier. Le fait qu'il indique constamment la variation des cours des céréales et du vin, et qu'il emporte souvent de fortes sommes d'argent dans ses voyages, semble indiquer qu'il commerçait beaucoup. Par ailleurs, il cite très souvent des informations venues de toute l'Europe centrale, ce qui indique un réseau de voyageurs-messagers assez développé. Il mentionne également des envois d'aides pécuniaires, notamment de Metz vers l'Oberbronn pillé par les Suédois, par un message au Barness local qui avancera l'argent avant d'être ultérieurement remboursé. Est-ce là l'origine du billet à ordre ? En tout cas, cela illustre cette confiance en la parole donnée, tout en démontrant l'extraordinaire solidarité des Juifs d'Europe.

La communauté repose sur un lieu qui sert aux prières collectives, mais aussi et surtout à l'enseignement religieux. C'est pourquoi on l'appelle "Schüle" (école) en Jedisch (Shoul en Yiddish d'Europe de l'Est). Pour la prière collective, il faut minyan, soit dix hommes ayant atteint la majorité religieuse (bar mitzva), car à moins de dix hommes, on considère que l'ensemble des qualités humaines nécessaires pour s'adresser à Dieu ne sont pas réunies.
Les synagogues étant interdites, les seigneurs toléraient cependant un oratoire, souvent dans une maison privée. Sans un tel lieu, et sans minyan, la venue d'Ascher Lévy à Reichshoffen n'aurait pas eu de sens. Cela donne incidemment une indication sur la population juive à Reichshoffen en 1620. On estime en effet (AMH), que l'on obtient ce minyan à partir de sept familles.

Bernard Rombourg relate une dispute (AVR) entre l'Intendant d'Alsace et le confesseur de Louis XIV qui s'insurge en 1701 sur le fait "que les Juifs de Reichshoffen exerçaient publiquement leur culte et demandait qu'on le leur interdise". L'Intendant d'Alsace, Le Pelletier de la Houssaye, le fait taire :
"L'exercice que font les Juifs qui sont établis à Reichshoffen n'est pas aussi public qu'on voudrait le faire croire. Il n'y a pas de synagogue en forme, mais seulement par un usage établi depuis longtemps dans cette Province, lorsqu'il y a sept familles juives dans un lieu, ceux qui les composent s'assemblent pour faire des lectures et prières, sans scandale, dans une maison de leur secte. Si l'on apportait un changement à cette coutume, il vaudrait autant bannir tous les Juifs d'Alsace où ils sont utiles dans plusieurs occasions." (AVR)

L'utilité mentionnée, c'est que les marchands de bestiaux juifs fournissaient aux armées les chevaux et le fourrage dont elles avaient besoin, chose qui n'est pas avérée à Reichshoffen en 1701, même si elle a pu l'être durant la guerre de Trente Ans.

Un état de 1766 indique : (ADD X, 7) "Tous les Juifs n'ont pas de maison propre ; une partie loue des maisons, ou cohabitent ensemble. Ils n'y ont point de synagogue, mais ils tiennent une école." Comme indiqué plus haut, le rédacteur semble confondre (volontairement ou non ?) synagogue, école et "schüle", car l'une n'allait pas sans l'autre.

Toujours est-il que la schüle, assez petite, et datant probablement des années 1770 (11), se trouvait au 4 rue des Juifs. Le bâtiment, incendié en 1862, est aujourd'hui le fournil de la Boulangerie Krebs.
Cette rue des Juifs n'était en aucun cas un ghetto (il n'y en a jamais eu en Alsace). Elle situait la "schüle", mais était peuplée de Chrétiens et de Juifs sans distinction. L'interdiction faite aux premiers d'habiter sous le même toit que les seconds restait cependant respectée.

Les communautés étaient très structurées. Ainsi on trouve pour Reichshoffen en 1763 (ADD X, 7) "Goetschel der Alte, Judenschultheiss (prévôt des Juifs) (12)" et Simon Vorsänger (chantre).

Le mikvé rue de la Fontaine vers 1995 - © Etienne Pommois
L'état de 1767 mentionne "Loeb der Vorsinger". Cela confirme une certaine tolérance à l'égard du culte israélite pratiqué en commun. La bienfaisance était toujours organisée pour venir en aide aux nouveaux arrivants. Elle pourvoyait aussi aux dots des familles nécessiteuses, ainsi qu'aux besoins des malades et handicapés, sorte de sécurité sociale avant l'heure.

Le mikvé (bain rituel) était le fondement même de la communauté, car de nature assez technique, il ne pouvait être transporté. Il en existait un dans une petite maison de la rue des Juifs. On ne sait depuis quand. Il est aujourd'hui comblé.

Ascher Levy raconte aussi qu'il allait enterrer ses morts à Ettendorf, l'un des plus grands et plus anciens cimetières juifs d'Alsace (15ème siècle) ce qui représentait une longue route pour transporter un corps, sans compter les droits corporels à payer pour la traversée de chaque village (y compris pour le défunt). Ce droit corporel a cependant été remplacé par un droit sur les marchandises en 1626 dans le Comté de Hanau-Lichtenberg (AMH). On suppose que ce même cimetière d'Ettendorf a été utilisé par les reichshoffenois jusqu'à la création du cimetière juif de Gundershoffen vers 1819.

Les activités professionnelles ont déjà été mentionnées : colporteurs, brocanteurs, marchands de bestiaux (JD et AMH). Tout ce petit monde arpentait à pied, du matin jusqu'au soir, les campagnes de la région pour faire leurs petites affaires et nourrir leurs familles.
Les colporteurs vendaient de tout, et souvent des tissus ou vêtements usagés provenant de successions ou ventes aux enchères que les Juifs accaparaient souvent. Ils y achetaient aussi des bijoux divers, devenant ainsi les principaux fournisseurs de matières premières (or et pierreries) des bijoutiers. Les plus pauvres faisaient commerce de métaux moins chers, tels le laiton, le bronze ou autres. (AMH)
La seule activité d'étal et sédentaire permise aux Juifs était la boucherie parce que la viande devait être cashère. Comme la partie arrière des bêtes ne l'est pas, celle-ci était revendue aux Non-Juifs pour un prix inférieur, au grand mécontentement des bouchers "goy". On s'arrangea alors avec eux en leur cédant les invendus.
Tous ces petits commerçants étaient utiles comme fournisseurs de la paysannerie environnante. Le "Lederjud" (marchand de peaux) avait été l'un des quatre expulsés en 1725 par le Marquis de Fouquerolles.

Les marchands de bestiaux juifs avaient le quasi-monopole de leur trafic. Comme les bêtes étaient onéreuses (300 £t pour un cheval, 50 £t pour une vache), rares étaient les acheteurs qui pouvaient payer comptant. Par contre, les vendeurs s'adressaient de préférence au Juif, car lui en revanche, était le seul à devoir payer comptant. Pour la revente, on passait donc par toutes sortes d'artifices tels que la réservation du premier veau à venir, ou le crédit. (JD et AMH)
Il fallait par ailleurs entretenir les bêtes achetées et en attente de preneur. On fit donc payer la taille sur les prés communaux.
Tout cela poussa tout naturellement vers le prêt d'argent à des taux réglementés et qui ne pouvaient dépasser 5% (JD et AMH).

Ces arrangements étaient soigneusement consignés, avec interdiction de les rédiger en hébreu, et le plus souvent par actes notariés, chose rendue obligatoire par l'administration de l'époque. Ces actes, conservés aux ADBR, constituent une mine de renseignements.
Jean Daltroff, dans sa brillante thèse, a analysé un corpus de 430 contrats de prêts d'argent de Juifs en Basse Alsace, de 1750 à 1791, avec des montants allant de 100 à 45 000 Livres tournois. Il n'a repéré aucun reichshoffenois, ni créancier ni emprunteur (à la notable exception de Jean III de Dietrich dans la seconde catégorie). Nos populations n'avaient donc pas l'envergure financière nécessaire.

Les seuls Juifs de Reichshoffen sortant de l'ordinaire sont finalement les quatre meuniers à huile et à garance cités plus haut.

Il reste (AMH) que les Juifs se regroupaient souvent dans les gros bourgs - tel Reichshoffen - pour obtenir le minyan religieux, mais aussi pour rester au plus près des foires et comices agricoles, lieux centraux de leur commerce. Ce fait induisait pourtant un inconvénient de taille : ils étaient trop nombreux pour une même activité dans un territoire réduit par le fait que l'on se déplaçait surtout à pied. Les commerçants juifs devaient être de bons marcheurs pour conquérir une clientèle souvent éloignée plus de 20 km.
Si les conflits pouvaient survenir, l'organisation de la communauté savait les régler en interne. Au besoin, on faisait appel au Rabbin de Bouxwiller ou de Haguenau. En effet, dans le monde juif, une des principales fonctions rabbiniques est depuis l'origine celle de juge des conflits de toute nature à la lumière de la Loi de Moïse et des Sages.

Le Reichshoffen de l'Ancien Régime eut donc une communauté juive cantonnée dans le très petit commerce. Aucun ne s'est enrichi (13). Ces gens ont vécu une vie difficile et laborieuse, certes, mais utile à leur entourage, tout en pratiquant leur religion à l'alsacienne, c'est à dire fidèlement traditionnalistes, et sans fanatisme ou excès d'aucune sorte.
Par-dessus tout, ils ont pu vivre paisiblement à Reichshoffen, relativement bien protégés par une féodalité injuste par essence, mais qui les a mis à l'abri des grandes persécutions attestées dans d'autres régions d'Alsace et d'Europe.

La pénétration du Jedisch dans le dialecte alsacien est une illustration de cette cohabitation somme toute sereine qui peut se confirmer par ce vieil adage :
"lewe un lewe lonn - vivre et laisser vivre" (14).



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