Trois chants du Séder des Juifs d'Alsace
Freddy RAPHAEL - Robert WEYL
Extrait de Regards nouveaux sur les Juifs d'Alsace

Depuis le 15e siècle au moins, il est d'usage en Alsace de terminer le Séder, la Cène pascale, par trois chants que l'on chante à la fois en hébreu (ou en araméen) et en jedichdaitch, (judéo-allemand de l'Ouest ou West Yiddich). Ils ont en commun la dimension familière de leur thème, qui célèbre la souveraineté et la bonté de Dieu, et le caractère populaire de leur forme. Il s'agit de chansons énumératives. Il nous paraît vain de chercher les sources précises de ces chants, qui s'inscrivent nécessairement dans la mouvance culturelle des populations parmi lesquelles les communautés juives se sont établies. On a rapproché, à juste titre, le Had Gadja, le chant du cabri, de chants énumératifs allemands et français du 12e et du 13e siècle (1).

 

Vous entendez Adir Hou, E'had Mi Yoe'a, 'Had Gadya chantés par le philosopheAndré Neher.
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Nous pensons que ces trois chants ont été empruntés par les juifs de l'espace alémanique à la culture de leur entourage ; il les ont ensuite transformés, afin qu'ils correspondent à l'enseignement juif traditionnel, tel qu'il se trouve formulé dans le Midrash, le Talmud et les commentaires rabbiniques. Selon Léopold Zunz (2), ces chants furent introduits dans le récit de la Pâque à partir du 16ème siècle. De même que la Haggada (3) publiée en 1527 à Prague par Gershom ben Shlomo Ha-Kohen comporte des gravures sur bois empruntées aux Bibles chrétiennes, de même a-t-on eu recours à des airs populaires germaniques, extrêmement familiers, pour traduire l'attente d'une ère nouvelle et la fin des persécutions.

En 1609 partit à Venise une Haggada dont les trois éditions faisaient apparaître des gravures sur bois identiques, mais accompagnées d'une légende soit judéo-italienne, soit judéo-espagnole, soit judéo-allemande, en caractères hébraïques. Elle paracheva la diffusion des chants ashkenazes de la fin du Séder. La rencontre entre la culture, populaire ou savante, et la tradition interprétative juive est illustrée par la présence conjointe, dans cette même haggada, d'une représentation du sacrifice d'Isaac inspirée d'une relief de Ghiberti, et d'une scène fondée sur le Midrash : à côté d'une gravure représentant la noyade des enfants mâles sur ordre du Pharaon, on voit un couple dormant dans deux lits séparés afin de ne plus mettre au monde des enfants.

Pour les 'Hasside Ashkenaz, les mystiques rhénans du siècle, le chant devait favoriser la kavana, l'intention et la concentration menant à l'union mystique avec le Créateur. Nul n'était dispensé de réciter ses prières journalières et nul ne pouvait se passer du chant. Dans le Sepher 'Hassidim il est écrit :

"Ne dis jamais : ma voix n'est pas belle... Car ce faisant, tu t'élèves contre Celui qui ne t'a pas pourvu d'une belle voix. Il n'y a rien qui amène l'homme à aimer son Créateur et à se réjouir de cet amour plus que la voix qui s'efforce de chanter un air qui se prolonge. Si tu es incapable d'ajouter (quelque chose de toi-même au texte prescrit), choisis un air qui te plaît et qui paraît doux à tes oreilles. Elève ta voix pour chanter selon cet air ; ta prière sera remplie de kavana, et ton coeur se réjouira des paroles de ta bouche ".
Les 'Hassidim s'écartèrent des genres musicaux trop recherchés et trop élaborés, pour s'inspirer d'airs populaires. Ils estimaient même que c'était un grand mérite que d'oeuvrer pour la "rédemption" d'un bel air en l'empruntant aux Gentils et en greffant sur lui un texte sacré. Les écrits de Rabbi Eleazar ben Jehuda de Worms et de Rabbi Jacob Moses Moelln diffusèrent très largement cet enseignement, qui prévalut jusqu'au 18ème siècle, lorsque les 'Hassidim d'Europe orientale prirent la relève. Rabbi Meïr de Rothenburg, qui fut l'un des décisionnaires les plus prestigieux du monde ashkenaze (né à Worms aux environs de 1215, il mourut en Alsace, dans la prison d'Ensisheim, en 1293), composa également de nombreux poèmes liturgiques. Son prestige de talmudiste était tel que dix-neuf de ses poèmes furent inclus dans le ma'hsor germanique (recueil de prières), y compris dans la liturgie des "jours redoutables" (Yom Kippour).

ADIR HOU est un hymne hébraïque composé de façon à faire apparaître les lettres de l'alphabet en acrostiche. On le rencontre déjà, dans sa version judéo-allemande, dans un manuscrit du 15e siècle (4). Ce chant fut imprimé pour la première fois à la fin de la Haggada de Prague en 1526, puis dans celle de Mantoue, il fut repris dans l'édition judéo-italienne de la Haggada publiée à Venise en 1609. Les juifs d'Avignon chantent cet hymne à chaque fête importante, sans établir un lien privilégié avec la Pâque. On a argué du fait que dans la version judéo-allemande le juif s'adresse à son Dieu à la seconde personne (" Dieu tout-puissant, reconstruis bientôt Ton Temple") pour conclure à l'antériorité de celle-ci sur la version hébraïque. Nous souscrivons à cette hypothèse, corroborée par le fait que c'est bien en judéo-allemand que ce chant apparaît pour la première fois dans un manuscrit. Certains spécialistes, tel Yosef 'Hayim Yerushalmi, refusent, cependant, de se rallier à cette conclusion.

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ADIR HOU
1. Allmächtiger Gott, nun bau dein Tempel schiere,
Also schier und also bald,
In unseren Tagen schiere, ja schiere ;
Nun bau, nun bau, nun bau dein Tempel schiere.
Dieu tout puissant, reconstruis bien vite Ton Temple,
Bien vite et bientôt,
De nos jours encore, oui bien vite ;
Reconstruis, reconstruis, reconstruis vite Ton Temple.
2. Barmherziger Gott, Grosser Gott, Demutvoller Gott,
Nun bau dein Tempel schiere,
Also schier und also bald,
In unseren Tagen schiere, ja schiere ;
Nun bau, nun bau, nun bau dein Tempel schiere.
Dieu miséricordieux, Dieu grand, Dieu humble
Reconstruis bien vite Ton Temple,
Vite et bientôt...
3. Hoher Gott, würdiger Gott, siesser Gott,
Chenvoller Gott, nun bau...
Dieu des hauteurs, Dieu digne de respect,
Dieu plein de douceur et de grâce, Reconstruis...
4. Tugendvoller Gott, jiddischer Gott, nun bau... Dieu aux innombrables vertus, Dieu juif, Reconstruis...
5. Kraftvoller Gott, lebendiger Gott, mächtiger Gott,
Namhaftiger Gott, sanftiger Gott, ewiger Gott, nun bau...
Dieu plein de force et de vie, Dieu tout puissant,
Dieu renommé, Dieu de bonté, Dieu éternel, Reconstruis...
6. Furchtbarer Gott, lieblicher Gott, königlicher Gott,
Reicher Gott, nun bau...
Dieu redoutable, Dieu d'amour, Dieu majestueux,
Dieu fortuné, Reconstruis...
7. Schöner Gott, trauter Gott, nun bau... Dieu beau, Dieu proche, Reconstruis...
8. Du bist Gott, und keiner mehr,
Nun bau dein Tempel schiere,
Also schier und also bald,
In unseren Tagen schiere, ja schiere,
Nun bau, nun bau, nun bau dein Tempel schiere.
Toi seul tu es notre Dieu, à nul autre pareil,
Reconstruis bien vite ton Temple,
Bien vite et bientôt,
De nos jours encore, oui bien vite ;
Reconstruis, reconstruis, reconstruis vite Ton Temple.

Ce qui caractérise ce chant c'est l'intimité du lien qui unit le juif d'Alsace à son Dieu : à l'opposé de la version hébraïque, qui parle de ce dernier à la troisième personne, la version en judéo-allemand s'adresse à lui en le tutoyant. Ce qui frappe dans l'énumération des qualités qu'on lui prête, et qui suit l'ordre aphabétique hébraïque, c'est que les attributs de majesté, de gloire et de force, qui semblent éloigner Dieu de l'homme, sont immédiatement suivis par d'autres qualificatifs qui évoquent la proximité : c'est un Dieu plein de compassion, qui est à l'écoute des hommes et qui pardonne leurs écarts de conduite. Certains adjectifs, qui ont une connotation de familiarité et d'affection, expriment l'amour de l'homme pour ce Dieu de bonté : il est plein de douceur (siesser), de vivacité gracieuse et de joie souriante (il est chenedig). Il comprend son peuple et est plein d'indulgence à son égard : c'est un jeddischer Gott, il y a un coeur juif. Or, ce qui caractérise précisément, en Alsace, les airs liturgiques des fêtes réputées austères de la "convocation d'automne", c'est l'abandon confiant en la mansuétude divine, la certitude d'être écouté, compris et pardonné.

A la célébration d'un Dieu qui se préoccupe du sort de son peuple, s'ajoutent le désir profond de la fin de l'exil et l'aspiration au retour sur la terre des ancêtres. Cette demande insistante rejoint certains rites des "Amants de Sion" alsaciens qui, chaque mercredi se levaient à minuit pour se couvrir la tête de cendres et réciter des psaumes évoquant la destruction du Temple et de Jérusalem (Tikoun 'Hatsot). Les juifs d'Alsace, qui se sont progressivement enracinés dans la campagne environnante, furent également les habitants de l'ailleurs ; et, de même que les enfants comptaient les points sur les ailes des coccinelles (Mechia'hs Kafer) pour déterminer la venue du messie, ils exprimaient par ce chant l'espoir d'être eux-mêmes les témoins des temps nouveaux.

Cet hymne a une importance telle pour les juifs de la vallée du Rhin, qu'au lieu de se souhaiter un Pessa'h cacher comme leurs coreligionnaires d'Europe orientale, ils utilisent cette formule : Baue Gut !", "Construisez bien" ; ils évoquent ainsi et la cérémonie du Séder et la reconstruction du Temple.

E'HOD MI YODEA

Au Moyen Age, des chants énumératifs en latin étaient récités dans les cloîtres et les monastères. William Wells Newell (5), en mentionne un exemple plus tardif, mis en musique à Venise en 1602:
"Dic mihi quis est unus ? Unus est Jesus Christus qui regnat in aeternum. Dic mihi quae sunt duo ? Duo tabulace Moysis, unus est Jesus Christus, etc... Quinque libri Moysis, etc...".
Le poème E'HOD MI YODEA est rédigé en hébreu et comporte quelques mots araméens. Un manuscrit de 1406 signale qu'on le trouvait inscrit sur un parchemin dans la synagogue de Rabbi Eleazar ben Kalonymos de Worms. Ce dernier naquit à Mayence vers 1176 et mourut à Worms en 1238; il fut un talmudiste et un cabbaliste éminent. L'un de ses ouvrages les plus importants, appelé Ha-Roqea'h, est à la fois une oeuvre hala'hique (de décisionnaire) et une oeuvre éthique. Dans la vallée du Rhin, la version chrétienne de ce chant présente d'une part un caractère religieux, puisqu'il était récité aux vêpres dans une version proche de la précédente (les "Livres" de Moïse devenant, toutefois, les plaies du Christ), et d'autre part une dimension séculière, puisqu'il constitue également une chanson à boire.

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E'HOD MI YODEA - CHANT DES NOMBRES
  1. Eins, das weiss ich.
Einsig ist unser Gott, der da lebt und der da schwebt im Himmel und auf Erde.
Un, je sais ce qui est un. Unique est notre Dieu, Lui qui vit et Lui qui plane sur la terre et dans les cieux.
  2. Zwei das ist aber mehr, Selbiges weiss ich ;
Zwei Tafeln Moses ; Einsig ist unser Gott, der da lebt
und der da schwebt im Himmel und auf Erde.
Deux, voilà qui est plus ; je sais ce qui est deux : deux, ce sont les Tables de la Loi.
Unique est notre Dieu...
13. Dreizehn das ist aber mehr, Selbiges weiss ich ;
Dreizehn sind die Sitten (6), Zwdlf die Geschlechter (7),
Elf sind die Sterne (8), Zehn die Geboten, Neun die Gewinnung (9), Acht die Beschneidung (10), Sieben die Feierung (11), Sechs die Lernung (12), Fünf sind die Bücher (13), Vier sind die Mütter (14), Drei sind die Vàter (15), Zwei Tafeln Moses; Einsig ist unser Gott, der da lebt und der da schwebt im Himmel und auf Erde.
Treize, voilà qui est plus ; je sais ce qui est treize
treize, ce sont les attributs (divins) ; douze, les tribus d'lsraël; onze, les songes (de Joseph); dix, les Commandements; neuf, les mois de la grossesse; huit, la circoncision; sept, la célébration du Shabbat; six, les ordres de la Michna ; cinq, les Livres de la Thora; quatre, les Mères ; trois, les Patriarches; deux, les Tables de la Loi. Unique est notre Dieu, Lui qui vit et Lui qui plane sur la terre et dans les cieux.

Ce chant, qui proclame avec force l'unité de Dieu, célèbre par son rythme même sa souveraineté. Il évoque quelque peu la leçon que récite l'écolier studieux pour faire montre d'érudition et, comme tout le Séder, met en valeur l'enfant. Il culmine dans l'affirmation éclatante, enthousiaste de la dimension cosmique du règne de Dieu. Il témoigne d'une vie empreinte de religiosité, que scande la succession des fêtes et que valorise l'étude des textes sacrés.

'HAD GADJA

Le 'HAD GADJA, la chanson du cabri, n'a été intégrée dans l'édition imprimée de la Haggada de Prague qu'en 1590 et ne figure pas dans l'édition antérieure de 1526. Comme pour E'hod Mi Yodéa, le manuscrit de 1406 précité affirme que ce texte ornait la synagogue de Rabbi Eléazar ben Jehuda ben Kalonymos de Worms. L'étude d'une haggada ashkenaze de la collection Sereni, qui date du 15e siècle et qui comporte à la fois la version araméenne et la version judéo-allemande du 'Had Gadja, permet à Ch. Szmeruk (16) d'affirmer qu'à la fin de ce siècle, le chant du cabri était intégré dans le récit pascal. E.D. Goldschmidt (17) mentionne la prise de position du Gaon 'Hida (Haym Joseph David Azoulay), cabbaliste et hala'khiste (décisionnaire) de Jérusalem, que les juifs de l'Empire Ottoman et d'Italie considéraient au 18ème siècle comme le savant le plus éminent de l'époque. II fustige un de ses disciples qui se moque des juifs ashkenaze qui récitent le 'Had Gadja ; il allègue l'enseignement du Ari (Rabbi Isaac Louria de Safed) pour célébrer la sagesse profonde de ces poèmes ; il rappelle que les "géants " de la Torah, en font, en chaque génération, la base d'innombrables commentaires.

Bien que le thème de 'Had Gadja soit repris dans nombre de légendes du folklore occidental et oriental, de la Kabylie jusqu'au Siam et en Inde, il semble qu'il ait pour origine un chant populaire allemand, "Der Bauer schickt den Jäckel naus" : le maître envoie son valet couper de l'avoine, mais celui-ci préfère rester à la maison ; le maître envoie alors le chien pour qu'il morde le valet, le bâton pour qu'il batte le chien, le feu pour qu'il brûle le bâton, l'eau pour qu'elle éteigne le feu, le boeuf pour qu'il boive l'eau, le boucher pour qu'il tue le boeuf, ... Interviendront encore un oiseau de proie, une sorcière, un bourreau et un médecin...

En Suisse, le chant correspondant relate l'histoire du bénet que l'on envoie cueillir des poires : "Joggeli sott go Birreli schüttle". K. Kohler (18) mentionne un chant alsacien construit sur un modèle analogue : "S'schemol e Frau g'sinn. Die hat e Schnirrchele g'hat" : il y avait une fois une femme qui avait un porcelet qui devint la victime du chien ; celui-ci, à son tour, fut celle du bâton, le bâton du feu, le feu de l'eau, l'eau de la vache, la vache du boucher, et ce dernier du bourreau.

A partir de la vallée du Rhin, le chant du cabri s'est répandu dans sa version araméenne émaillée de mots hébreux, à Venise et à Amsterdam ; dans le sud de la France, on le traduit en provençal, en languedocien et en gascon (19) ; en Afrique du Nord, alors que les familles originaires d'Espagne le chantent en ladino, les juifs des villages et des oasis pré-sahariens le récitent en arabe.

"Un kavretiko,
Ke me Io merkó mi padre,
por dos aspros (20),
por dos levanim (21) "

Cette version en judéo-espagnol est chantée aussi bien à Istanbul et à Salonique que chez les juifs sepharad de Los Angeles.

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'HAD GADJA - LA CHANSON DU CABRI
  Refrain :
Ein Zigelein, ein Zigelein
Das hat gekauft mein Väterlein,
Um zwei Pfenning ein Zigelein, Ein Zigelein.
Refrain :
Un cabri, un cabri,
Que mon père avait acheté;
Pour deux sous un cabri, un cabri.
1. Da kam das Kätzelein,
Und ass das Zigelein,
Das hat gekauft mein Väterlein,
Um zwei Pfenning ein Zigelein, Ein Zigelein (22).
Et vint le chat,
Qui mangea le cabri,
Que mon père avait acheté;
Pour deux sous un cabri, Un cabri.
2. Da kam das Hündelein,
Und biss das Kätzelein,
Das hat gegessen das Zigelein
Das hat gekauft...
Et vint le chien,
Qui mordit le chat,
Qui a mangé le cabri,
Que mon père avait acheté...
La neuvième strophe, qui est la dernière, récapitule tout le thème :
9. Da kam der Liewe Harjet (23) und schecht (24) den Malach Hamoves (25), der hat geschecht den "Shochet (26)", der hat geschecht den Ochsen, der hat getrunken das Wâsserlein, das hat verldcht das Feuerlein, das hat verbrennt das Stückelein, das hat geschlagen das Hundelein, das hat gebissen das Kätzelein, das hat gegessen das Zigelein, das hat gekauft mein Väterlein ; Urn zwei Pfennig ein Zigelein, ein Zigelein. Et vint le Bon Dieu, qui tua l'ange de la mort, qui avait tué le " sacrificateur" qui avait tué le boeuf, qui avait bu l'eau, qui avait éteint le feu, qui avait brûlé le bâton, qui avait frappé le chien, qui avait mordu le chat, qui avait mangé le cabri, que mon père avait acheté ; pour deux sous un cabri, un cabri.

Les "scientistes" de la fin du siècle dernier ont qualifié de "fantaisiste" l'explication de ce chant que propose un apostat juif, Philippe-Nicodème Lebrecht, dont l'ouvrage publié à Leipzig en 1731 reprend pourtant un enseignement traditionnel juif. Dans cette perspective le chevreau représente le peuple juif que Dieu (le père) a acquis par l'intermédiaire de Moïse et d'Aron (les deux pièces d'argent). Les persécuteurs successifs sont l'Assyrie (le chat), Babylone (le chien), la Perse (le bâton), la Macédoine (le feu), Rome (l'eau), les Sarrasins (le boeuf), et les Croisés (le sacrificateur). Les Turcs, qui occupent la Terre Sainte, sont représentés par l'ange de la mort.

Il ne fait pas de doute que la lecture qui fait correspondre à chaque avatar du chant du cabri un épisode de l'histoire du peuple juif se voit contrainte de solliciter le texte quelque peu abusivement. Mais ce qui importe, c'est que les juifs aient identifié les tribulations de l'exil et de l'errance, et leur fondamentale précarité, à cette légende, et qu'ils se sont reconnus dans le chevreau injustement persécuté. Tout comme est importante leur certitude que Dieu "jugera entre les nations" et que "les peuples martèleront leurs épées pour en tirer des hoyaux" (Isaïe 2:4). Dieu enverra son prophète vers les nations qui "pillent" Israël pour leur dire: "Celui qui touche à Israël touche à la pupille de mon oeil " (Zacharie 2:12).

En fait, ce chant s'inscrit dans la logique de la lecture interprétative et de la tradition exégétique juives. C'est ainsi qu'un midrash relate les propos qu'Abraham adressa à Tera'h, son père :

" Mieux vaudrait adorer le feu que des idoles d'or, d'argent, de bois et de pierre, car il est capable de les consumer. Mais le feu lui-même ne saurait être divinisé car l'eau peut l'éteindre. L'eau elle même ne saurait être divinisée, car elle est engloutie par la terre ; la terre est donc plus digne de respect, puisqu'elle triomphe de l'eau. Mais la terre elle-même ne saurait être divinisée, car elle est désséchée par le soleil ; le soleil est donc plus digne de respect, puisqu'il éclaire la terre entière de ses rayons. Mais le soleil lui-même ne saurait être divinisé, car sa lumière disparaît lorsque tombe le soir. La lune et les étoiles, elles non plus, ne sauraient être considérées comme des dieux, puisque leur lumière s'évanouit lorsque vient l'heure où les astres de la nuit doivent se retirer. Mais écoute ceci, ôh mon Père ! Je t'affirme solennellement que le Dieu qui a créé toutes choses, est seul le vrai Dieu. Il a coloré les cieux de pourpre, couvert le soleil d'or et donné à la lune et aux étoiles leur éclat. Il a asséché la terre pour la faire sortir des eaux profondes, et il t'a mis toi sur cette terre ; il a guéri mon esprit égaré (27)."
Une mishna relate qu'Hillel, voyant un crâne flotter à la surface de l'eau, s'écria (Mishna Aboth 2:6) :
"C'est parce que tu as noyé d'autres personnes, que tu t'es noyé ; et ceux qui t'ont noyé seront noyés à leur tour".
Rabbi Juda souligne dans le Talmud (Baba Batra 10 a) l'importance de la tsedaqa, concept qui signifie à la fois la charité et l'équité, parce qu'elle hâte le temps de la rédemption. Et d'ajouter :
"Il existe sur terre dix choses résistantes. Le roc est dur, mais le fer le fend. Le fer est résistant, mais le feu le fond. Le feu est résistant, mais l'eau l'éteint. L'eau est résistante, mais les nuages l'emportent. Les nuages tiennent bon, mais le vent les disperse. Le vent est fort, mais le corps le supporte. Le corps est résistant, mais l'angoisse l'écrase. L'angoisse est tenace, mais le vin la dissipe. Le vin est fort, mais le sommeil en chasse les effets. La mort est plus puissante que tout, mais la charité triomphe de la mort, comme il est écrit : " La tsedaqa délivre de la mort " (Proverbes 10:2).

Au-delà de toute exégèse savante, les juifs d'Alsace n'ont cessé de s'identifier au chevreau, innocente victime sur laquelle s'acharnent la force brutale et la haine gratuite. La conscience de la précarité de leur condition fait partie de leur paysage mental. Autrefois, le cabri était présent dans leur univers familier : les plus pauvres d'entre eux gagnaient leur maigre pitance en battant la campagne, un sac sur le dos, pour acheter "a Tségele" ou "a Gétsele" ("un chevreau" en haut-rhinois) ; pour Pessa'h, plusieurs familles s'unissaient pour acheter en commun un cabri. Erkmann et Chatrian relatent que lors du blocus de Phalsbourg (28), le vieux bedeau avait élevé dans sa cave un chevreau qui fut égorgé pour la fête ; lors de la Pâque, chaque famille en reçut une part.

L'élément le plus neuf que l'auteur juif a introduit dans ce chant populaire c'est la dernière strophe qui affirme qu'au-delà de la rétribution immédiate, il y a un Juge qui juge le monde avec équité et fait triompher le droit. Même ceux qui rappellent qu'à l'époque médiévale les chants du même type avaient pour but de souligner la souveraineté de Dieu, et que le "maître" des versions profanes n'est qu'une transposition sécularisée du "Dominus Deus", s'accordent à reconnaître que seul le 'Had Gadja évoque la souveraineté du fait divin. Ce chant exprime la certitude que l'oppression prendra fin, car la justice divine préside aux destinées du monde. Dieu interviendra dans l'histoire des hommes et châtiera tous ceux qui ont perpétué le cycle de la violence. II rétablira le plus humble, le cabri bafoué, déchiqueté, dans sa prééminence. Bien plus, il assurera la rédemption de l'humanité entière, en livrant le combat ultime contre la mort qu'il vaincra. Ce sera l'accomplissement de la prophétie d'Isaïe : le glaive sera transformé en soc de charrue, le loup et l'agneau paîtront côte à côte. Les persécuteurs d'Israël se détruiront les uns les autres jusqu'au jour où Dieu, mettant fin au règne de la mort, fera poindre l'ère messianique. Isaïe n'a-t-il pas proclamé (25:8) que Dieu " détruira la mort à jamais ", et qu'il "effacera les larmes de dessus tous les visages " ?

L'étude des trois chants qui clôturent le "Séder" des juifs d'Alsace, fait apparaître la dynamique de la tradition juive. Empruntés à l'entourage chrétien, relevant d'une culture populaire qui ne se limite nullement à l'Europe, ils ont été infléchis par la tradition juive. Celle-ci en propose une lecture à différents niveaux : une interprétation populaire, qui s'articule sur l'expérience historique d'une minorité bafouée et persécutée qui a confiance en Dieu, et qui sait qu'elle perdurera à travers les siècles ; une lecture plus savante, qui s'enracine dans l'aspiration mystique à communiquer avec le Créateur et à hâter l'avènement de l'ère messianique, qui banira le Mal et instaurera le règne de l'équité.

La dynamique de la tradition juive ne s'exprime pas seulement dans les échanges qu'elle a entretenus avec la culture des pays-hôtes, mais également dans les emprunts réciproques des communautés dispersées, insérées dans un environnement géographique, culturel et humain très diversifié. C'est ainsi que le 'Had Gadja s'est répandu progressivement dans le monde méditerrannéen pour être chanté en ladino à Istanbul en en judéo-arabe dans le M'Zab. II y a là une créativité continue d'une culture que l'ethnocentrisme de Toynbee a qualifié hâtivement de "fossile ". Intégrés dans le rituel du Séder, ces poèmes se trouvent fécondés par un enseignement s'adressant à l'enfant, qui, ce soir-là, pose aux adultes les questions décisives sur le sens de l'existence juive. Le long cheminement qui va de l'asservissement et de l'esclavage d'Egypte, matrice existentielle où se forge un peuple, expérience sans cesse recommencée au cours des âges, jusqu'à la délivrance messianique, confère à ces chants une dimension eschatologique.


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