Rabbin Isaac ROUCHE
1906 - 1983
par Jacques Assouline


Le Rabbin Isaac Rouche est né en Algérie à Tlemcen en 1906 et décédé à Jérusalem en 1983.
De juillet 1943 à décembre 1956, il est commandant aumônier des troupes françaises stationnées au Maroc.

Après la libération de la France, il retourne au Maroc en 1945, où parallèlement à son affectation au militaire, il fonde l’Ecole Normale de Casablanca et en devient son premier directeur.
Membre de plusieurs sociétés scientifiques, c'est aussi un érudit aussi bien de la Torah, que du Coran et des Evangiles.
Sa connaissance parfaite de l'hébreu, de l'araméen, de l’arabe et du français, son excellence dans la grammaire le font inviter à des conférences savantes, notamment dans les associations judéo-chrétiennes.

En 1956, il quitte le Maroc suite aux événements sanglants, et en 1960 il est nommé rabbin à la Chaux-de-Fonds.
Diplômé de l'Université de Jérusalem en 1948, section lettres, il est nommé privat docent à l'université de Neuchâtel enseignant le Talmud et d’autres matières juives.

Il s'installe à Jérusalem en 1972 et continue inlassablement à dispenser des cours et des conférences. Il est honoré par plusieurs distinctions civiles et militaires mais ne les portera jamais au revers de sa veste.

Proposé en 1978 pour la légion d’honneur, il refusera cette distinction du fait de la politique antisioniste de la France envers l’Etat d'Israël.

J’ai retranscrit ci-dessous quelques extraits des notes qu'il a prises pendant la campagne pour la libération de la France, pendant la période 1944-1945, qui sont consacrées à son passage dans les synagogues d'Alsace et de Lorraine. Ce carnet comporte environ 150 feuillets, recto-verso.

"Que sa mémoire soit bénie et son souvenir toujours présent dans nos cœurs."

Son gendre, Jacques Assouline, fils du Rabbin Benjamin Assouline et son épouse, née Zemelman, za¨l.

Extraits de la brochure
MEMOIRES DE LA COMMUNAUTE ISRAELITE DE LA CHAUX-DE- FONDS
Propos recueillis par Danièle Golan-Meyer et Denise Bovet-Buffat

La Torah cachée de Schirmeck

En 1943, après la réintégration des Juifs dans la nouvelle armée libre française, il retrouve son poste d'aumônier et est appelé à rejoindre les zones de combats dont celle de la campagne d'Alsace.
A cette époque notre grand-père sillonnait les bases d'Alsace en jeep militaire avec à son bord une sorte d'arche contenant des rouleaux de la Torah, des livres de prière, des bibles et surtout des denrées casher fournies par l'armée américaine.

Au cours de ses périples, il arriva avec les Forces alliées dans un village du nom de Schirmeck. Comme à son habitude, il rechercha la synagogue. Quel ne fut pas son choc en voyant celle-ci saccagée par les troupes allemandes qui l'avait transformée en étable à bestiaux. Des pages déchirées de livres saints étaient encore éparpillées.

Trop bouleversé pour pouvoir faire un geste, il fut abordé par un homme amaigri. Cet homme lui relata qu'à cause d'une blessure au pied, il s'était caché dans le grenier d'un appartement faisant face à la synagogue d'où il avait suivi par un vasistas les derniers combats puis l'installation des Allemands. C'est de son perchoir qu'il fut témoin du saccage de la synagogue et de sa conversion en étable pour les bovins, les porcs et la volaille confisqués aux paysans des alentours.

Les jours passaient dans la faim, la soif et la peur d'être découvert mais il réussit à se ravitailler dans les appartements voisins abandonnés. Il relata à notre grand-père comment, dans sa jeunesse, des amis de classe, juifs, attachés à lui, l'avaient invité à leur bar-mitzvah. Ils lui avaient expliqué, pour l'occasion, le déroulement de la prière et la lecture de la Torah. L'un d'eux lui avait révélé la cache secrète que formait une petite niche au fond de l'arche sainte. A l'intérieur se trouvait un petit rouleau qui, de l'avis des érudits, datait de temps très anciens. Il avait été décidé par cette communauté que ce petit rouleau ne serait sorti et lu que lors de la première lecture d'un bar-mitzvah. Poursuivant son histoire il raconta comment un soir les soldats allemands s'étaient déchaînés à la suite d'une beuverie, alimentant leur feu avec des rouleaux de la Torah ainsi que des livres de prières. Lorsque les soldats s'endormirent enfin, relâchant leur surveillance, notre homme se faufila jusqu'à la synagogue, réussit à sortir le précieux petit parchemin et, l'enveloppant dans un Talith (*) trouvé dans l'alcôve, l'achemina au péril de sa vie vers son repère.
Cet homme remit alors à grand-père, bouleversé par le récit de ce non-juif qui pour un bout de parchemin avait mis sa vie en danger, le précieux paquet recueilli à la mémoire de ses amis disparus.
(...) Grand-père fit nettoyer et remettre la synagogue en état. Ils purent ainsi y fêter le premier Shabbat avec la lecture de la Torah en ce lieu, accompagnés de l'invité d'honneur, le "sauveur du petit rouleau de parchemin".

Après cette période militaire notre grand-père fut nommé directeur de l'Ecole Normale Hébraïque à Casablanca où il forma pendant environ dix ans un nombre important d'enseignants et de guides spirituels.
Arrivé à Paris, il poursuivit sur cette lancée en tant que professeur chargé de la chaire Talmud à l'Institut International d'Etudes Hébraïques.

Arrivée à La Chaux-de-Fonds

Notre grand-père était une personne droite, honnête et humble, ne portant jamais ombrage à quiconque malgré son érudition.
Je me souviens, alors que j'étais enfant, que mon grand-père avait épaté son "jury" chaux-de-fonnier, devant faire un choix de Rabbin pour la communauté, en prouvant humblement ses connaissances. Il avait posé son doigt au hasard sur un mot du Tanakh et récité de tête tout ce qu'il y avait à la même place, sous ce doigt, dans toutes les pages suivantes !
Ce n'était pas chose aisée que de s'imposer comme future "autorité spirituelle" d'une communauté à l'époque quasiment totalement ashkénaze, en venant d'Afrique du Nord. Mais son érudition, et son ouverture d'esprit doublée de ses qualités de pédagogue l'ont emporté. Une fois la candidature acceptée, le couple s'est installé dans l'appartement de fonction, au 80 Avenue Léopold-Robert, immeuble dans lequel vivaient M. et Mme Zuckermann, un couple adorable.
Tous les enfants et petits-enfants du Rabbin Rouche se rassemblaient régulièrement dans ce lieu lors de vacances scolaires ou de fêtes juives adoptant progressivement les rites de la "syna de la Tchaux". C'est ainsi que nous avons troqué nos airs à arabesques contre des chants structurés ressemblant plus à du Mozart qu'aux sonorités arabo-andalouses. (...)


Extraits du journal de campagne du Rabbin Isaac ROUCHE,
aumônier, commandant au 21ème régiment E/M Zouaves, engagé volontaire en 1944 au 2ème Corps d'armée Campagne Vosges, Alsace, Allemagne, octobre 1944 - juin 1945

Lyon, 24 octobre 1944
Ce matin dans un magasin, un jeune homme portant l’insigne E.I. a attiré notre attention. Nous interpellons et apprenons la mort d’un chef E.I. dont les obsèques ont lieu cet après-midi à 14:00.
Nous nous rendons à l’heure dite au cimetière Abraham Bloch [à Lyon] et quelle ne fut pas notre surprise de voir huit cercueils entourés d’une foule nombreuse. Parmi ces martyrs, il y avait Sammy Klein. Providence, tu as voulu que nous assistons aux obsèques de notre frère. Et toi, Hirondelle, sa femme, admirable dans ta sérénité. C’est l’empreinte de Sammy qui t’a fait atteindre ces hauteurs.
Pourquoi cette élite périt-elle Seigneur !


5 novembre 1944
Vers quelle destinée ? Dieu seul le sait. L'après-midi, sur le pont qui voit couler le Doubs, rencontre avec le collègue M ... avons fait le point sur la situation de l'armée. Visite à la synagogue [de Besançon]. Très bel édifice, imposant, sympathique, artistiquement travaillée, et meublé avec la simplicité qui convient à la demeure de l’Eternel, qui ne se complaît pas dans le luxe mais dans le sanctuaire du cœur.
Communauté Juive disloquée. Appelle quelques membres disséminés qui se réveillent à peine du cauchemar nazi. Etrange mais vrai, la concierge, une Catholique, qui ayant été expulsée par les Boches de son domicile, est venue loger dans le Temple Juif. C’est elle qui nous a dirigés vers les dépendances.


Belfort, 8 décembre 1944
J’apprends par un Belfortain l’existence à Giromagny d’un sepher qui traîne en lambeaux dans la synagogue saccagée du village. Je dépêche une estafette. Arrivera-t-elle ?
Cet après-midi, à ma grande joie, le sepher (*) est ici, ses parchemins salis, décousus, sans manches (les bois). Me suis attelé à le réparer. Gloire à Dieu !
Nous prions demain Shabath comme il convient à notre Dieu. Ce soir à Arvith (*) j’ai fait un sermon sur la sidra de Vayeshev (*). Rappelle le livre de Joseph et de ses souffrances. Joseph est l’image des luttes et des souffrances d'Israël.


9 décembre, 1944
Neige sur la ville ce matin. Spectacle enivrant qui m’a ramené à ma première enfance, sous le toit paternel dans mon Tlemcen aimé. Avons fait l’office intégral, suivant le rite en usage.
Le Sépher, échappé par miracle a ressuscité et dans sa robe d'épouse, il était rayonnant. Vous tous, frères d'Israël qui avez médité et prié autour de cette Torah, qui vous êtes penchés religieusement pour baiser son parchemin sacré ...Vous tous, morts et vivants qui avez vu et entendu chanter Hallelujah, car du fond de l’Afrique du Nord ont accouru vos jeunes frères et ont redonné sa place au Sépher Torah, en chantant et en glorifiant l’Eternel. Ce soir une joyeuse Havdalah (*) a clôturé la fin du Shabath.


10 décembre, 1944
Avec les bonnes volontés de notre Peuple, nous avons préparé une Hanoukia (*) (de Guerre) pour ce soir. Une branche d’arbre scié dans la cour de la synagogue, et dont le tronc a été introduit dans un cylindre rempli de gravier. Devant la branche, un Magen David en bois, peint en bleu et blanc, couleurs nationales et, perforés sur la planche latérale du bas, huit trous et... avons placé des douilles de balles qui serviront de lumière et d’huile et des mèches droites. Ce soir Arvith dans les règles de l’art.... des Macchabées qui ont lutté pour notre Dieu et pour notre Peuple, priez pour nous ! Nous avons communié avec tous nos frères dans l’illumination. Faites que ces lumières soient l’augure d’une aube nouvelle de paix pour Israël et pour le monde. Parti ce matin de Belfort pour Montbéliard, Ste. Marie-aux-Mines, Héricourt, Lure, Luxe Ville, Plombières, Remiremont sur St. Dié.


13 décembre, 1944
Déchirement d’apprendre ce matin que la synagogue de Ste. Marie-aux-Mines a été démolie jusqu'à ses fondements par la barbarie nazie. “C'était un joyaux d'édifice” me dit le FFI a qui je posais la question. Les Boches n’ont voulu laisser aucune trace. Devant mon regard stupéfait se devinent les gris derrière lequel un jardinet et au fond, des pierres. Plus rien. C’est une destruction du Temple. C’est la ruine semée par leur passage. Que leur a fait Israël ? Quel crime a-t-il commis pour voir ses maisons de prière rasées jusqu’au sol et ses enfants exilés, déportés, fusillés, calcinés ? Que nous réservent les autres villes que nous aurons à traverser. ?
Mon Dieu, des décombres partout encore et toujours...


16 décembre, 1944
Pris voiture militaire de Belfort. Il fallait sauver de Remiremont un sepher pour le redescendre à Belfort. Jolie synagogue... déserte. Vitraux démolis, mobilier jeté pêle-mêle, livres entassés sur des monceaux d’immondices. Emporte sepher pour Belfort.


17 décembre, 1944
Préparatifs dernière soirée de Hanouka. Ce soir, tous les juifs civils revenus à Belfort ont assisté à l’office. Le maire Dreyfus-Schmidt, le président de la communauté s’y trouvaient. Après l’office, réunion amicale dans ma chambre avec une vingtaine de personnes. Chants, prières, joies spirituelles.


Mardi 19, décembre, 1944.
Parti de Belfort pour Besançon.


6 janvier, 1945
Office à l’oratoire de Besançon. Ai lu le Sepher Torah (*), synagogue pas endommagée. Ce soir chez les Rosenberg.


Dimanche, 7 janvier
Fait enterrement d’un soldat mort de ses blessures, Florentino Angechine.


Lundi 15
Ordre de partir sur Schirmeck, petite ville sympathique. Je loge chez des Alsaciens foncièrement  français qui m’ont raconté ce qu’ils ont souffert de la barbarie nazie.


Mardi 16
Ma première préoccupation aujourd’hui s’est portée sur l'état de la communauté et de la synagogue. Des juifs ? Aucun. Tous déportés, exilés ou massacrés. La synagogue, située dans une petite rue a 50 m de l'église, se trouve dans toute sa simplicité reconnaissable aux
tables de pierre sur le portail. J’y pénètre. Dévastation. Transformée en écurie. Au QG j’ai demandé des prisonniers boches pour la nettoyer et la débarrasser. A demain !


Mercredi 17 janvier, 1945
Ce matin à la première heure j’ai réquisitionné dix prisonniers, commandés par un FFI en armes pour nettoyer la synagogue.


Jeudi, 18 janvier, 1945
Je me suis occupé de la lumière électrique. Dans la matinée, les prisonniers boches récuraient la Shoule (*) pendant ce temps.
Les trois lampadaires laissés miraculeusement par les Allemands diffusaient un éclat discret suffisant pour nous permettre l’office de demain. J’ai tout raconté a mon épouse dans une lettre, où j’y ai mis tout ce qui dans mon cœur contient de pureté.



Vendredi 19, 1945
Dans la synagogue, proprement aménagée, nous nous somme réunis 4 soldats juifs et avons célébré l’office. Murs délabrés, avez vous vibré aux accents de nos chants ? Etiez-vous sevrés de cantiques ? Eternel, cantonnera t-Il ? Il y a plus [mots illisibles] vos fidèles ? Nos voix résonnaient dans l’enceinte sacrée et un écho lointain répondit. C'était vous, juifs exilés qui pensiez à votre Shoule (*) démolie. C’est avec vous que nous avons communié ce soir dans une prière fervente, élan dans la divinité d'Israël. Des débris de candélabres qui ornaient le tabernacle étaient jetés dans la cour, sous des monceaux de neige. Je les ai ramassés, un à un avec une Hanoukia (*) que j’ai [illisible] comme relique et [illisible] sur la marche qui donne accès à l'alcôve de la synagogue .


Dimanche 21, 1945
Parti ce matin de Schirmeck par Sarretin.


Mercredi, 21 février
Stop depuis ce matin par Belfort pour Colmar d’abord, puis pour Molsheim.


23 février, 1945
Descendu à Urmatt puis à Schirmeck. Office avec quelques soldats. Pourquoi ne sont-ils pas tous venus ?


24 février
Ce matin, retour de Schirmeck à Molsheim.


1er mars- 2 mars, 1945
Parti cet après-midi de Bischheim. Arrivée à Colmar. Office solennel, le Temple encore debout. Parti ce soir pour Obernai.


5 mars, 1945
Retour. Passé par Colmar.


26 juin, 1945
Office au Temple de la rue de la Victoire à Paris. On voit des chefs bedeaux qui ont des têtes de grands rabbins et des apprentis bedeaux qui portent la Légion d’Honneur. Retour au Maroc.

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