LE CIMETIERE DE HEGENHEIM
Publication de la Société d'Histoire et du Musée d'Huningue et du Canton d'Huningue

Le cimetière de Hégenheim - © M. Rothé
On ne peut étudier sans admiration la longue histoire douloureuse de notre population juive sans se demander comment il se fait que ce peuple ait pu survivre à tant de haine, de persécutions, d'expulsions, Un mot fournit la clef de l'énigme : la fidélité. Fidélité à la Loi millénaire de Moïse, à des prescriptions sévères, à des traditions.
Cette fidélité, les Israélites ayant quitté notre coin frontalier la gardèrent aussi au lieu de sépulture de leurs ancêtres. De Mulhouse, Belfort, Montbéliard, Vesoul, Luxueil, de nombreuses villes suisses également, les Juifs continuèrent à amener leurs morts à Hégenheim même après que des cimetières plus proches eurent été établis.

C'est le 9 janvier 1673 qu'Achille de Barenfels, seigneur de Hégenheim, vendit aux Juifs habitant son village en toute propriété un terrain destiné à l'aménagement d'un cimetière.
Le prix de vente fut de 67 livres 10 schillings. Les taxes d'enterrement dues au seigneur furent fixées à 1 florin pour une personne adulte, un demi-florin par adolescent, un quart de florin par enfant.
Bien que le terrain eût été vendu aux seuls Juifs de Hégenheim, le cimetière devint bientôt un lieu de sépulture régional, caractère qu'il garda jusqu'au début de notre siècle. Aussi ne tarda-t-il pas à se révéler insuffisant Dès 1672 un terrain voisin fut acquis, et de tels achats se répétèrent en 1708, 1728, 1733, 1744, 1747, 1759, 1788, 1807, et même à une époque assez récente jusqu'à ce que le cimetière eût atteint sa superficie actuelle d'environ deux hectares.

En 1692 des représentants des communautés de Hégenheim, Allschwill et Blotzheim établirent les statuts d'une association dont les membres, contre paiement de certaines taxes, peuvent prétendre à être enterrés à Hégenheim. Ce ne sont pas les communautés qui sont membres mais les chefs de famille. Cette année-là l'association compte 24 membres à Allschwill ; 2 à Schoenenbuch ; 6 à Oberwill ; 13 à Hagenthal ; 12 à Hégenheim ; 10 à Blotzheim ; 6 à Sierentz ; 3 à Kembs ; 1 à Uffheim, Huningue, Habsheim, Steinbrunn, Morschwiller et Dornach.
Une nouvelle liste de membres est établie en 1730. Hégenheim y figure avec 25 membres ; Blotzheim avec 16, Buschwiller avec 13 ; les deux Hagenthal avec 15 ; Sierentz et Uffheim réunis avec 11, Kembs avec 7 ; Steinbrunn avec 6 ; Habsheim avec 3 ; Leymen avec 2 ; Durmenach avec 3 ; et Oberdorf avec 2.

Les registres du cimetière permettent de constater qu'au cours du 18ème siècle son rayon continue de s'étendre. Cela s'explique par le fait que l'établissement de nouveaux cimetières n'était pas autorisé. A partir de 1791 cette difficulté disparut. Mais sous la Terreur les cimetières confessionnels étant considérés comme une offense à l'Egalité, le transport à Hégenheim de Juifs morts à Durmenach, Hagenthal et Buschwiller fut interdit. Pour tourner la difficulté, des cimetières d'importance simplement locale furent établis en 1794 à Durmenach, Seppois-le-Bas, Hagenthal-le-Haut et -le-Bas.

 

Carte des cimetières juifs du Haut-Rhin - Extraite du livre Les cimetières juifs en Alsace ; E. Louis et G. Piv ;
© Ed. Les petites vagues 2001
Administration du cimetière aux 18ème et 19ème siècles

C'est vers le milieu du 18ème siècle que le nombre des inhumations avait été le plus grand, près de 100 par an. Depuis la Révolution, par suite de la possibilité de créer de nouveaux cimetières, ce nombre est allé diminuant. Il était de 36 en moyenne pour la période 1880 - 1900, il n'est plus actuellement que de 3 à 4.

Pour assurer l'administration du cimetière, quatre préposés nommés pour la vie, avaient été choisis en 1692. Pouvoir leur avait été donné de décider de tout ce qui regardait le cimetière, Ces préposés devaient se réunir tous les trois mois pour vérifier très exactement les comptes. Ils pouvaient infliger des amendes et refuser l'inhumation à des membres qui n'étaient pas en règle. Un employé fut également désigné à qui certaines taxes (en plus de celles dues au seigneur) devaient être payées. Pour fixer par écrit ces statuts on avait fait venir un rabbin de Thann ; ils sont restés en vigueur dans leurs grandes lignes jusque vers le milieu du 19ème siècle.

En 1693 une morgue en bois est construite; en 1733 une palissade est posée autour du cimetière. La morgue ayant été détruite par le feu en 1717 fut remplacée en 1730 par une autre qui elle même fit place en 1801 à une construction plus importante comprenant maison d'habitation, morgue, grange, écurie.

Les relations avec les seigneurs de Hégenheim les Berenfels et les Barbier paraissent généralement avoir été bonnes; on ne mentionne pas de conflit sérieux en tout cas. Au début du 18ème siècle il est question de cadeaux faits au curé pour que celui-ci permette des enterrements les dimanches et jours de fête chrétiennes.

Les préposés sont d'une grande sévérité pour leurs coreligionnaires qui, pour garder le droit d'être inhumés, paient toutes les amendes infligées. Ainsi la dépouille d'un mort de Buschwiller étant parvenue au cimetière dans un état dénotant l'absence de soins, les fils du défunt sont condamnés à 250 livres d'amende qu'ils paient effectivement.

En juin 1815, lors du dernier siège d'Huningue, la synagogue de Hégenheim est incendiée et les pillards alliés s'approprient une sacoche avec 612 francs appartenant à l'administration du cimetière. En 1856 on décide d'entourer le cimetière d'un mur. En 1878 commencent les conflits avec la communauté de Bâle. A partir de 1901 de nouveaux statuts établis conformément à un règlement général du Consistoire israélite du Haut-Rhin sont adoptés. D'amples travaux de restauration sont entrepris au printemps de l'année 1908 et en septembre de la même année a lieu une modeste cérémonie d'inauguration.

Au 19ème siècle le cimetière de Hégenheim prend une importance toute particulière pour les communautés juives de la Suisse.
Celle de Bâle a commencé à se former au début du siècle en 1805 mais ne s'est développée vraiment qu'après 1866, quand les Israélites eurent enfin acquis en Suisse l'égalité des droits. Ses membres proviennent en très grande partie du voisinage sundgovien. Toutes les familles juives de Bâle sont alors membres de l'association du cimetière de Hégenheim. Pendant un siècle celui-ci reste le lieu de sépulture des Juifs Bâlois puisque ce n'est qu'en 1903 que le Gouvernement de Bâle autorise l'aménagement d'un cimetière israélite sur son territoire. La communauté de La Chaux-de-Fonds, officiellement nommée en 1843, est également une création de Juifs sundgoviens originaires en majorité de Hégenheim. Pour les communautés de Berne, Bienne et Avenches, la situation était semblable. Outre ces groupements d'une certaine importance, de nombreuses familles juives dispersées un peu partout en Suisse, vinrent enterrer leurs morts à Hégenheim. Les registres nomment les localités de Saint Immier, Porrentruy, Delemon, Seleure, Liestal, Le Locle, Neuchâtel, Yverdon, Langenthal, Sissach, Gelterkinden.

Le transport des morts à Hégenheim ne devant pas toujours être facile, on comprend que le communautés plus importantes aient cherché à obtenir l'autorisation de créer de nouveaux cimetières Berne y parvint en 1870, La Chaux-de-Fonds en 1871, Bienne en 1893, et enfin Bâle en 1903. La séparation d'avec Hégenheim se fit presque toujours sans difficultés sauf pour Bâle où elle n'eut lieu qu'après un sérieux conflit.

Livre : Edition Schwabe AG, Steinentorstrasse 13, CH-4010 Basel, Switzerland
2004. 144 Seiten, mit einem farbigen Faltplan und einem Inventar sämtlicher hebräischer Grabsteininschriften mit deutscher Übersetzung auf CD-ROM. Gebunden.
2004. 144 pages, avec dépliant en couleurs et un inventaire complet des inscriptions en hébreu et traduction en allemand sur CD-ROM. Relié. Fr. 34.- / € 24.- ISBN 3-7965-1899-0
Le cimetière aujourd'hui

Actuellement, le nombre des inhumations par an y est très faible; il le serait plus encore sans la présence à Hégenheim d'un asile pour vieux Israélites créé en 1874 et qui héberge de 15 à 20 personnes. Le délaissement du vénérable lieu de sépulture ira s'accentuant encore du fait qu'un carré du cimetière de Saint-Louis a été réservé aux habitants juifs de la ville.
Quant aux deux cimetières de Hagenthal, ils sont pratiquement abandonnés. Cependant, de loin en loin, un Israélite exprime le voeu d'être enterré dans le cimetière du village où sa famille autrefois avait résidé.

La pierre tombale la plus ancienne est datée de 1673, année de la création du cimetière. Elle concerne un nommé JACOB, fils de Nathan LEVY. C'est une dalle en grès gris, dont la surface est entièrement recouverte par une inscription, dont voici la traduction :

"Ici est enterré et mis à l'abri Monsieur mon Père. Des torrents de larmes coulent de mes yeux. Un homme pieux, Pendant toute sa vie il a travaillé avec fidélité; il s'efforçait de vivre selon les commandements. LEVY Jacob, fils de Nathan. Il eut la réputation d'un homme simple et honnête, selon son nom. Il me fut enlevé le 23 schebat, 443 selon le petit comput. Que son âme entre dans l'alliance de la vie, dans le jardin d'Eden. Amen."
Un chemin très long sépare la pierre tombale de Jacob, fils de Nathan LEVY, de notre époque qui a vu l'érection dans le cimetière de Hégenheim d'un monument commémoratif de 44 victimes de la barbarie moderne. Un chemin, au long duquel les destructions ont succédé aux constructions, les pertes aux gains, la douleur des hommes à la joie des hommes, les époques de paix et bonheur aux jours d'inquiétude ou d'angoisse.

Mais ceux qui reposent là, dans le champ clos d'un mur entre le Lertzbach et la route de Hagenthal, qu'ils aient été ici-bas étrangers tolérés ou citoyens égaux en droits, "ils sont entrés dans l'alliance de la vie, dans le jardin d'Eden."

Lire aussi :
Le cimetière juif de Hégenheim , son droit d’inhumation, ses familles célèbres
par Pierre Sanchez (PDF)


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