Charles ALTORFFER - Au service des réfugiés alsaciens dans le Sud-Ouest (suite)

Tournées dans le Sud-Ouest

Nous étions encore logés à l'Hôtel Domino lorsque j'ai commencé mes tournées. Avant tout, je me suis procuré la liste des communes où on avait logé des évacués. Tout d'abord je me suis rendu à Brantôme pour, à cette occasion, rendre visite à ma sœur Emma qui avait réussi à se loger dans une maison de maître et prenait ses repas au restaurant. Ma femme m'ayant accompagné, nous l'avons invitée à déjeuner avec nous au fameux restaurant de la Mère Roy (8 plats, avec vin, 20 francs!). Les réfugiés, à ce moment, mangeaient encore ensemble dans la fameuse grotte de Brantôme, aménagée en salle à manger. Cette grotte servait aussi aux repas du 14 juillet, mais fin octobre, elle était plutôt fraîche, ce que le maire, un brave vieux docteur, a commencé par contester, mais, à force d'insister, j'ai réussi à trouver un cinéma à cet effet, qui, théoriquement du moins, pouvait être chauffé.

Cantine populaire à Périgueux
Le même phénomène s'est d'ailleurs produit dans beaucoup de communes où les réfugiés ont commencé à organiser une popote en commun qui petit à petit devint inutile, parce que chaque famille réussit plus ou moins bien à se pourvoir d'une cuisine et à vivre à nouveau en famille. Cependant dans certains endroits, les popotes ont tenu pendant de longs mois. J'en ai vu de monumentales, par exemple dans une ville du Gers, non loin d'Auch, à Lectoure. On avait complètement fermé les halles de l'endroit et installé une cuisine et salle à manger monstre où l'on nourrissait quelques centaines de Haut-Rhinois (Saint-Louis ou Huningue), fort bien et à très bon compte. Je me rappelle y avoir pris un repas tout à fait suffisant et à un prix dérisoire. C'était une question d'organisation : partout où le maire de la commune d'accueil ou le maire de la commune évacuée avaient de l'intelligence, de l'initiative et de l'obstination, tout allait aussi bien que possible. J'ai vu des maires de réfugiés considérés par les autochtones comme le vrai maire de la commune d'accueil. Il y a eu en tout cas des réfugiés devenus secrétaires de mairie des communes d'accueil, car, dans leur majorité, les réfugiés étaient considérés. Bien entendu, d'autres, et pas mal d'autres, se rendaient odieux pour la simple raison qu'ils ont de tout temps été insupportables aussi à la maison et dans leur propre commune.

Au lendemain de notre voyage à Brantôme, je me rendis dans une série de communes non loin de Périgueux, afin de voir comment les choses s'y passaient. Mes premières investigations n'ont pas été très réconfortantes : pagaille partout dans les campagnes, abondance de réclamations, insuffisance de logements, absence presque totale du confort le plus élémentaire. Dans certains endroits, par exemple à Négrondes j'ai trouvé les évacués en pleine révolution, ils manquaient en effet de tout. Le maire ne voulait rien entendre. Finalement, après de violentes altercations, j'ai déclaré que je me faisais fort de leur procurer 120 couvertures plus literie, à condition que tout rentre dans l'ordre immédiatement. Arrivé à la Préfecture, je me suis vu opposer une fin de non-recevoir, car, disait-on : "Nous n'avons pas ce que vous demandez et, l'aurions-nous, nous ne pourrions le véhiculer à Négrondes". Mais j'avais vu les stocks dans un magasin de Périgueux, de sorte que j'ai tout eu, et les zouaves me l'ont transporté tant bien que mal, ma propre voiture étant également remplie jusqu'au toit. J'ai donc pu tenir l'engagement pris devant les réfugiés réunis, composés en grande partie d'une population peu intéressante, originaire du "Klein Spittel Gâssel" (4), mais j'ai pu revenir à Négrondes et imposer ma volonté aux plus turbulents.

A la suite d'un voyage à Limoges, j'ai réussi à répartir les réfugiés sur tout le département de la Haute-Vienne, au lieu de les laisser entassés dans la moitié du département seulement. Comme le préfet avait refusé de faire cette proposition à M. CHAUTEMPS, je l'ai faite moi-même et ai obtenu gain de cause.

Fin octobre, je mis le cap sur Agen et tourniquais dans le département. Le Préfet du Lot-et-Garonne était furieux, estimant que le Secrétaire Général du Haut-Rhin qu'on lui avait adjoint pour les réfugiés, était incapable, et moi j'étais furieux parce que nulle part je n'avais vu une pagaille pareille. D'où étincelles, qui auraient pu avoir de graves conséquences, si je n'avais dû avoir des égards pour mon gendre, qui était Secrétaire Général de la Préfecture. Finalement le Préfet se déclara prêt à tout faire, à condition que je lui trouve un commissaire aux réfugiés capable. Je lui ai fait attribuer Henri MENRATH, qui se morfondait à Périgueux et qui accepta de se rendre à Agen. Dès lors, la situation s'améliora vite.

Afin d'organiser raisonnablement mes tournées dans un pays inconnu, je me procurais le répertoire des communes d'accueil de chacun des départements. Ensuite, à l'aide de cartes Michelin et autres, je composais des tournées de 2 ou 3 jours dans l'un ou l'autre coin. Par exemple, j'allais prendre comme résidence la petite ville de Bellac en Haute-Vienne, et rayonnais de là au Dorat, où il y avait les Wissembourgeois, à Oradour-sur-Glane, à Droux (Lembach), La Chaize etc. Après deux ou trois jours passés dans un coin, je rentrais et faisais le rapport de ma tournée à M. CHAUTEMPS.

Le 18 novembre, je fus invité à déjeuner par André MAUROIS, à son beau château d'Escoire, non loin d'Excideuil. J'interrompis un peu mes déplacements, M. VALOT étant venu à Périgueux pour se rendre compte de la marche des affaires. Il a fallu l'accompagner chez le Recteur, le Préfet etc. Fin novembre je fis une grande tournée dans le Gers : Lectoure, Auch (visite à l'archevêque), Gimont, Mirande. Début décembre, après des déplacements en Dordogne me permettant de rentrer le soir, je me rendis dans l'Indre : Châteauroux, La Châtre, Le Blanc. Rencontres réconfortantes ou orageuses, mais j'ai partout réussi à mettre un peu d'huile dans les rouages.

Noël dans les écoles

A l'approche de Noël, nous avons eu à coeur de préparer une fête aux innombrables enfants de réfugiés. Le gouvernement s'en préoccupa, des crédits furent mis à la disposition des préfets. J'ai cependant cru bien faire d'adresser un appel à un certain nombre d'industriels continuant à travailler à plein rendement. Les deux ou trois douzaines de lettres me procurent une somme assez rondelette qui me permit d'organiser un Noël avec "Chrischtkindei" (5) là où les conceptions "laïques" de certains instituteurs ne permettaient pas la célébration d'une vraie fête de Noël alsacien. On ne croirait pas ce que le "laïcisme" de certains m'a donné de mal. J'ai souvent pensé au dicton allemand : "Gegen Dummhei kâmpfen Gôtter selbst vergebens" (6). Tous nos enfants eurent leur Noël, souvent bien plus riche que celui qu'ils auraient eu à la maison. Bien des larmes ont coulé des yeux des vieux, en entendant ces chants éternels.

Nos pérégrinations nous menèrent à Lisk où fonctionnaient deux classes d'enfants alsaciens. C'est là qu'une des institutrices, Mlle BILLECARD, de Besançon, catholique elle-même, me proposa d'assurer l'enseignement religieux des enfants protestants, si je lui fournissais un plan de travail et un peu de littérature. Je fis de mon mieux, et chose amusante, deux ans plus tard, Mlle BILLECARD devint un des piliers du temple protestant de Périgueux.

Fin janvier, par un froid rigoureux, je me rendis à Angoulême pour y rencontrer Robert SCHUMAN et d'autres députés mosellans, ainsi que Mgr SCHMITT. Je rayonnai à Cognac, Jarnac etc. Visite au préfet d'Angoulême, où je fus mal reçu, mais que j'amenai à une meilleure compréhension, à l'évêque où j'ai gelé, à Madame Henri LEVY et une multitude de curés, pasteurs maires, instituteurs etc.
(…)

Rapide retour en Alsace

Le 29 février, nous revînmes à Mulbach-sur-Bruche, car mon Service me rappelait en Alsace. J'en fis rapidement le tour : Colmar, Molsheim, Diebach, Strasbourg, Pechelbronn etc. Le 14 mars je me suis rendu avec le pasteur Bartholmé à Colmar, pour rendre les derniers honneurs à M. KUNTZ, ancien Président de l'Eglise Réformée. Après un séjour fort mouvementé et très froid qui nous a cependant permis de passer une nuit chez mon frère, à Pechelbronn, sur la ligne de feu, réveillés par le canon à 200m de la maison, nous avons repris la route de Périgueux le 19 mars. Ayant quitté l'Alsace dans la neige, nous avons trouvé entre Limoges et Périgueux les cerisiers en fleurs.

Début avril, j'ai fait une tournée dans les Landes et en Haute-Garonne, afin d'examiner la possibilité de donner de l'eau potable aux réfugiés de cette région. J'ai longuement discuté avec les ingénieurs à Mont-de-Marsan, Pau et ailleurs, sans grand résultat. Dès mon retour, j'ai pris le train pour Paris et ai été reçu par Robert SCHUMAN, chargé du Service des réfugiés. Il a promis d'examiner cette question avec beaucoup d'autres. Le 13 avril, j'étais de retour à Périgueux. Séances à la Préfecture, aux Assurances sociales et autres, et tournées de plus petite envergure nous amenèrent à la fin du mois, moment auquel j'ai entrepris un grand voyage d'inspection en Vienne, Charente-Maritime etc. C'était pour moi la première et, hélas, aussi la dernière tournée paisible et quelque peu réjouissante.

Le 3 mai, il y eut à Périgueux une grande fête polonaise avec messe, cortège, inauguration de la rue de Varsovie, annexée à la rue de Strasbourg ! Quelques jours plus tard j'étais en tournée en Haute-Vienne et ai visité I'École Normale repliée à Solignac.

Début de l'offensive allemande et débâcle

Entre temps, les Allemands préparaient leur offensive, déclenchée le 10 mai par leur entrée en Belgique, Luxembourg et Hollande. Le 26 mai, arrivent à Périgueux un certain nombre de pasteurs et autres citoyens expulsés par les autorités militaires françaises comme éléments trop douteux au point de vue national. Le 28 je fais une tournée du côté de Monpazier avec le député SELTZ, et deux jours plus tard à Razat et Sainte-Foye. Nous sommes de plus en plus inquiets. Les Belges ont déposé les armes. Les réfugiés arrivent en nombre et prétendent que tous les Alsaciens font partie de la 5e colonne! Conférence à la Préfecture avec le Recteur TERRACHER et NAEGELEN. Je publie une circulaire aux ministres du culte pour les inviter à veiller sur leurs ouailles ainsi qu'une circulaire au sujet de la langue.

Le 6 juin, j'assiste à une conférence des maires alsaciens à Bergerac. Personne ne sait plus que faire. Des réfugiés arrivent d'Alsace. Le 10 juin, le Gouvernement se replie. Les Services d'Alsace et de Lorraine se replient sur Astée-sur-Cher où je peux joindre par fil M. VALOT pour lui apprendre que sa mère est à toute extrémité. Le 13, on apprend que le Gouvernement a adressé un appel à ROOSEVELT, mais le 14 juin, les Allemands entrent dans Paris. La veille j'avais effectué une tournée en Haute-Vienne. L'immense cortège de voitures couvertes de matelas des réfugiés de la région parisienne, a été bombardé du côté de Bessines. J'en étais, et ai eu chaud !

Le 16, j'essaie de téléphoner, avec autorisation spéciale, à SCHNEIDER à Muhlbach (Service des Cultes resté en Alsace) pour lui demander de détruire les dossiers politiques du Service. Je n'ai pas réussi, mais SCHNEIDER avait fait le nécessaire lui-même. Les Allemands sont déjà en Alsace par Neuf-Brisach, lorsque le Maréchal Pétain demande l'armistice.

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