Le Rabbin Victor MARX
(1872 - 1944)
par le Grand Rabbin Max Warschawski
Extrait de l'Almanach du KKL-Strasbourg 1953 (avec l'aimable autorisation des éditeurs)


Il est des livres qui garnissent nos bibliothèques, dont il faut secouer une poussière dense lorsqu’au hasard d’une étude on cherche à les consulter. Mais l’ouvrage que nous aimons et que nous feuilletons sans cesse, dégage comme un pouvoir d’attraction. II peut être usé par nos manipulations, sa reliure est bien défraîchie, mais la poussière, témoignage de l’oubli, ne risque pas de l’atteindre.

Ainsi en est-il des hommes que nous avons fréquentés. Tel nom, autrefois sur toutes les lèvres, demeure aujourd’hui enfoui dans les recoins de notre mémoire et il nous faut soulever bien des voiles pour le redécouvrir. Mais l’homme qui nous a été familier et proche, resurgit à nos yeux dès que son nom est prononcé.

Aussi semblerait-il superflu d’évoquer la mémoire du Rabbin Victor Marx, demeuré vivante parmi nous, si cet Almanach n’était destiné également à des lecteurs en dehors de Strasbourg ou à notre génération montante. Ces quelques lignes ne veulent être qu’un hommage de fidélité à celui que nous revoyons dans toutes les manifestations de la vie d’une communauté.

Il hocherait peut-être la tête, gêné par cet éloge public, lui qui avait oeuvré dans l’ombre. "A quoi bon parler de moi, dirait-il, ‘had mîn ‘havraya, rabbin parmi tant d’autres, plus brillants, plus méritants ?" Et notre réponse serait : "C’est votre simplicité, votre douceur, qui vous distinguaient et que nous voulons évoquer devant ceux qui ne vous ont pas connu, ou qui vous avaient mal connu.

30 années d’activité dans une même communauté avaient rendu votre silhouette familière dans tous les quartiers de Strasbourg. Chacun savait votre dévouement aux humbles, chacun connaissait votre modestie et combien vous fuyiez les honneurs et les titres. Vous étiez auprès de ceux qui souffraient, vous apportiez la consolation aux familles éplorées. Mais qui, en dehors de vos proches et des intimes savaient que sous des dehors de bonhomie et de simplicité, vous cachiez, comme si vous craigniez d’en faire étalage, une âme de chercheur, de savant épris de connaissances toujours nouvelles ? Vous regrettiez que votre travail à Strasbourg vous empêchât de vous consacrer autant que par le passé aux études que vous aviez entreprises à Westhoffen. Mais votre sens du devoir dictait votre conduite et vous avez sacrifié vos aspirations aux tâches nombreuses qui vous réclamaient.

C’est cela qu’il faut rappeler à la Communauté d’aujourd’hui, dispersée lorsque vous nous avez quittés, il y a onze ans presque.

Né en 1872, Victor Marx avait été l’élève du Dr Zacharias Wolff, à l’école rabbinique préparatoire que celui-ci dirigeait à Colmar. Au contact de ce maître, il acquit un sens aigu des devoirs d’un rabbin ainsi qu’une foi ardente, que complétait harmonieusement une bienveillante tolérance pour son prochain. Telle était l’influence de Zacharias Wolff,à qui, comme tous ses condisciples, il témoigna une affection et un respect indéfectibles.

Ayant obtenu son abitur, Victor Marx partit à Breslau poursuivre ses études théologiques et orientalistes. Il en revint avec son doctorat. Ancien élève de Delitzsch, il fut un des rares étudiants à obtenir le diplôme rabbinique à Strasbourg, par les grands rabbins des trois départements annexés.

Sa carrière de Rabbin débute en 1899 à Westhoffen, où il demeura en fonction pendant onze ans. Dans cette communauté des plus anciennes et des plus réputées en Alsace, il déploya une activité littéraire intense. Les éditoriaux hebdomadaires du Wochenblatt sont des chefs-d’œuvre du genre et permettent de suivre l’évolution d’un penseur profond et d’un journaliste de grande classe. Ce n’était pas un orateur brillant: il compensait par sa plume son manque d’éloquence. Son séjour àWesthoffen reste parmi les plus beaux souvenirs de sa vie. Il y avait fondé son foyer en 1900.

Mais la Communauté de Strasbourg fit appel à Victor Marx. Le grand rabbin Uhry avait su apprécier son travail, la douceur de son caractère, et le choisit comme collaborateur. Il devait rester dans ces fonctions jusqu’à sa mort, adjoint de quatre grands-rabbins successifs.

Aumônier des hôpitaux, membre de tous les Comités d’oeuvres sociales, chargé des "lernen" (soirées d'études) dans les maisons de deuil, une vie de constant mouvement commençait pour le Rabbin Marx. Il était connu de tous, et surtout dans les foyers déshérités.

Sa simplicité attirait les confidences, et son dévouement la sympathie de ses fidèles.

Chaque ‘Hevra faisait appel à lui et il ne refusait aucune tâche, allant de maison en maison pour soulager ou pour consoler.

Opposé au sionisme dans sa jeunesse, il en était devenu, après la guerre de 1914-1918,un adepte convaincu et c’est lui qui introduisit les troncs bleus dans les minyanim (assemblées de fidèles), rendant le tronc du K.K.L. populaire à Strasbourg.

Survint la seconde guerre mondiale. Victor Marx avait 67 ans. Il eut la charge de la communauté repliée à Périgueux. Si c’est dans l’adversité que l’on peut juger les hommes, le rabbin Marx fut l’un des meilleurs. Il sut regrouper les réfugiés désemparés, réorganiser la vie cultuelle, ses services religieux, et rester le pasteur dévoué à son troupeau. Le danger ne pouvait lui faire quitter un poste exposé, que son âge lui eût permis d’abandonner. Il sut aider et réconforter, car il savait aimer son prochain. Le destin lui épargna de vivre les heures sanglantes, qui, vers Pessach 1944,décimèrent la Communauté de Périgueux. Il mourut à son poste en février 1944, laissant d’unanimes regrets et le souvenir d’un homme fidèle à D., exemple de foi et de ce courage véritable d’homme qui se voua à sa mission et y consacra le meilleur de lui même.



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