Au service des réfugiés alsaciens dans le Sud-Ouest (1939 -1945)
Charles ALTORFFER

Ce texte est reproduit avec l’autorisation gracieuse de la Société d’histoire de l’Alsace du Nord, éditeur de L’Outre-Forêt.

PRESENTATION

Depuis 1972, le Cercle d’Histoire et d’Archéologie de l’Alsace du Nord s’est fixé pour tâche de faire connaître la région septentrionale du département du Bas-Rhin, depuis la Forêt de haguenau jusqu’à la frontière allemande à Wissembourg. Sa revue l’Outre-Forêt aborde les diverses facettes d’un riche patrimoine, culturel, religieux, économique et humain.
Il était donc naturel qu'elle réserve dans la rubrique Ces hommes de chez nous une place à Charles Altorffer, cet enfant du pays qui a beaucoup oeuvré pour ses concitoyens de l’Outre-Forêt et de l’Alsace en général.
C’est sur la fin de sa vie, aux environs de 1950, que Charles Altorffer avait, pour ses enfants, mis au net les brèves notes consignées dans des agendas tout au long de sa vie professionnelle. Il a rédigé dans plusieurs cahiers ses Mémoires, qui., hélas, n’abordent pas la dernière et non la moindre partie de sa vie, à savoir son mandat d’adjoint puis de Maire de la Ville de Strasbourg.
A l’origine, ces cahiers n’étaient pas destinés à la publication. En 1987, reconnaissant leur intérêt pour les lecteurs de l’Outre-Forêt, une des nièces de Charles Altorffer et son mari, membre du Cercle, les ont transcrits, et confié leur publication au Cercle d’Histoire et d’Archéologie de l'Alsace du Nord.
Il est probable que Charles Altorffer ait eu l’intention de continuer ses Mémoires, mais sans doute L'âge et la maladie l'en ont-ils empêché.

Weick Charles WEICK,
Editeur de l’Outre-Forêt


Départ pour Périgueux

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Lorsque, le 29 septembre (1939), Monsieur CHAUTEMPS (1) me convoqua à Paris par télégramme, j'ignorais de quoi il pouvait s'agir, mais m'étonnais de ne pas être convoqué par Monsieur VALOT, Directeur Général des Services d'Alsace-Lorraine, au Grand-Palais ; aussi me rendis-je directement auprès de CHAUTEMPS, qui me demanda de m'installer d'urgence à Périgueux pour remplacer, dans les rapports avec les évacués (2) et la population, Monsieur VALOT qui, selon M. CHAUTEMPS, n'avait pas réussi à faire marcher l'affaire. J'ai dû me soumettre et promettre de me mettre en route sans retard.

La promesse de trouver à Périgueux bureaux, appartement et même voiture de service, se révéla comme absolument fausse, car en arrivant à Périgueux le 9 octobre, je n'ai rien trouvé de tout cela et ai dû nous loger à l'Hôtel Domino. Fin octobre, j'ai fini par trouver, rue Gambetta un petit appartement meublé, affreusement sale, que nous avons fait refaire à nos frais, afin de pouvoir y entrer sans dégoût et sans crainte. Retapé et bien nettoyé, il se révéla tout à fait gentil ; il se composait de deux belles pièces donnant sur la rue, une petite donnant sur la cour, et entre les deux une petite pièce dont nous fîmes un cabinet de toilette. L'une des grandes pièces fut mon bureau, l'autre le bureau du Service et la pièce derrière un petit salon fort modeste mais utile et agréable. Je pus faire venir Madame RITTER, du Service des Cultes. Elle arriva le 21 octobre et prit possession de la deuxième grande pièce, lui servant de bureau et de chambre. Et maintenant commençaient une vie et un travail tout spécial.

Installation des réfugiés

J'avais passé à Périgueux, quelques années avant la guerre, mais nous n'avons plus retrouvé la petite ville parfaitement endormie qu'elle nous avait paru. Au contraire, elle grouillait de monde. Sur une population normale de 20000 habitants, il y avait à peu près autant de réfugiés, et, en plus, de nombreux cars déversaient chaque matin des centaines de réfugiés de Strasbourg, domiciliés dans les villages de la Dordogne. "Il faut que nous sentions de nouveau sous nos pieds des trottoirs et du pavé, qu'on ne connaît pas dans nos patelins de malheur", disaient-ils. Par ailleurs, ces évacués n'ayant pu emporter beaucoup de choses, manquaient de beaucoup d'articles. Aussi, jamais depuis la création de Périgueux, les commerçants n'ont-ils fait un pareil chiffre d'affaires. Les quincailliers, les marchands de vêtements, de chaussures, de meubles légers voyaient se vider leurs stocks. Les pâtissiers, cafetiers, pharmaciens étaient pris d'assaut, car, surtout au début, les évacués avaient beaucoup d'argent liquide, recevaient des allocations, voyageaient gratuitement. Les Périgourdins, économes par nature, n'ont pas manqué de critiquer le "gaspillage" des Alsaciens.

Marcel Naegelen, adjoint au Maire de Strasbourg
La population de Strasbourg, habituée à un certain confort, a été envoyée dans l'un des départements les plus pauvres, manquant surtout du confort le plus élémentaire, de sorte qu'il y eut pas mal de frictions, surtout au début.

On a dit que le Directeur Général des Services d'Alsace-Lorraine, Paul VALOT, originaire de Périgueux, avait déclaré au Président du Conseil que la Dordogne était mieux placée que n'importe quel département pour abriter un grand nombre d'évacués, parce qu'on y comptait des masses d'immeubles vides. Or, si, effectivement, on y trouva des immeubles vides, notamment dans les campagnes, ceux-ci étaient dans un tel état de ruine qu'ils ne pouvaient pas servir d'habitat. Par ailleurs, les fermes les plus imposantes qui, à première vue, paraissaient disposer de beaucoup de place, se révélèrent comme impraticables, parce que les pièces en état d'être habitées étaient en nombre réduit : cuisine, salle à manger, salon, chambre à coucher et tout au plus deux autres chambres. J'ai pu constater cet état de chose dans tout le sud-ouest.

Lorsque M. CHAUTEMPS me chargea du contrôle des réfugiés, sous le couvert de la Direction des Cultes (3), je n'hésitai pas à dire que la plupart des difficultés et dissensions provenaient des conditions de logement, trop souvent détestables. J'ai vu en Haute-Vienne, en Dordogne, dans le Lot-et-Garonne, des réfugiés logés à 8, 10 et 15 dans une seule pièce, jeunes et vieux, hommes et femmes, bébés et vieillards, souvent sans feu ni possibilité de faire la cuisine. Et là où il y avait des "cheminées", les réfugiés ne savaient pas en tirer profit. Mais tout cela ne les empêchait pas de hanter les cafés, débits de vin, confiseries et autres magasins de Périgueux et de remplir les rues de leurs criailleries.

L'Administration municipale de Strasbourg dut se répartir sur toute la Dordogne. Le Maire, Charles FREY, était resté à Strasbourg. Marcel NAEGELEN le remplaçait à Périgueux, avec les adjoints, Louis KOESSLER et Michel WALTER. Naturellement, il a fallu partager les bureaux et les répartir sur toute la ville et les environs, car il y eut une "Mairie de Strasbourg" à Thiviers, à Brantôme et dans une multitude d'autres petites villes, avec les Services de l'Etat-Civil et le reste. L'Administration municipale faisait ce qu'elle pouvait, et l'on peut dire que dans l'ensemble, ses Services fractionnés et éparpillés ont fonctionné de façon satisfaisante.

Relations avec les autorités

Wagon de réfugiés alsaciens
Wagon de refugies
Il faut également reconnaître que la masse des évacués n'était pas de tout repos. Au cours de mes innombrables tournées à travers les dix départements dits "d'accueil", j'ai souvent eu maille à partir avec des préfets, sous-préfets et maires, mais bien plus souvent encore avec des réfugiés de mauvais poil. Je pense à des rencontres épiques avec des évacués de la Petite Rue de l'Hôpital à Négrondes, aux révolutionnaires de la Robertsau sur la route de Brive. Dans un village des énergumènes avaient menacé de mort le maire et j'ai pu rétablir l'ordre à force de crier plus fort que les autres ; je me rappelle d'une lutte violente avec les Haut-Rhinois du côté d'Agen et avec le préfet du Lot-et-Garonne. J'ai eu la satisfaction de voir le préfet céder.

En général, mon opinion sur les dix départements n'a pas été des meilleures. Le préfet de la Dordogne était un brave homme, peu intelligent et peu débrouillard, celui de la Haute-Vienne était charmant mais timoré, au point de me demander à moi d'intervenir auprès de CHAUTEMPS pour qu'il retire des ordres donnés à tort aux préfets, celui de la Charente a été odieux, jusqu'au moment où le fameux HENNESSY, grand manitou du cognac et Président du Conseil Général, m'eut accueilli en ami. A partir de ce moment Monsieur le Préfet devint potable. Monsieur CHAUTEMPS m'avait refusé un ordre de mission déterminant nettement mes fonctions, en me disant : "Voyons, un ancien député n'a pas besoin d'un ordre de mission, vous vous débrouillerez". Évidemment je me suis débrouillé, mais suis certain que sans un certain "culot" et sans mes rapports avec beaucoup de parlementaires du sud-ouest et mon entêtement, je n'aurais pas pu venir en aide sérieusement à mes compatriotes.

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