Marmoutier

Histoire de la Communauté juive de Marmoutier
par Pierre KATZ
Extrait de l'Almanach du K.K.L. Strasbourg 1994-5754,
avec l'aimable autorisation des éditeurs

MARMOUTIER est aujourd'hui un chef-lieu de canton du Bas-Rhin, qui compte 2400 habitants. La route nationale de Paris à Strasbourg, contourne l'agglomération et le voyageur pressé ne voit en passant qu'une église massive de taille anormale pour une aussi petite cité. Le touriste un peu plus curieux s'y arrête pour admirer cette église construite aux 12ème et 13ème siècles, survivance d'une des abbayes bénédictines les plus prestigieuses de l'Alsace.

Mais peu de gens savent que Marmoutier a aussi abrité une des plus anciennes et des plus importantes communautés juives d'Alsace.

La présence juive à Marmoutier
On ne possède aucun document permettant de dater avec précision l'implantation de cette communauté juive. L'implantation de Juifs dans la vallée du Rhin remonte au 4ème siècle, mais l'abbaye de Marmoutier ne fut fondée qu'à la fin du 6ème siècle, et n'entama sa véritable ascension qu'au début du 8ème siècle, sous l'impulsion de l'abbé Saint Maur (qui donna son nom au monastère et à la cité MAURI MONASTERIUM = MARMOUTIER en français, MAURS MUNSTER en allemand). Comme la plupart des monastères, l'abbaye de Marmoutier devint très rapidement, grâce à des donations royales et seigneuriales, un gros propriétaire foncier, et eut donc besoin de faire du commerce pour transformer en espèces sonnantes et trébuchantes les produits de ses terres.

Connaissant la position plus que réservée de l'Église catholique vis-à-vis de toutes les activités commerciales, on peut penser que les abbés attirèrent des Juifs à Marmoutier dès le 9ème ou 10ème siècle, pour prendre en charge ces activités de négoce. On peut d'ailleurs noter que les Juifs ont toujours résidé à l'intérieur de l'enceinte fortifiée de la cité (dont des vestiges importants subsistent encore aujourd'hui). Les abbés tenaient certainement à protéger, mais aussi à contrôler les Juifs qui faisaient le commerce pour leur compte.

La première preuve formelle de la présence juive à Marmoutier date du début du 14ème siècle. Le 4 décembre 1338, la Ville de Strasbourg passe une convention avec 15 Juifs y résidant, leur accordant sa protection contre finances ; parmi ces 15 Juifs figure un Samuel Von MORSMINSTER (1). A partir de cette date, des témoignages de la présence juive se retrouvent régulièrement. En 1497, Guillaume de Ribeaupierre, un des coseigneurs de la Marche de Marmoutier (qui ont alors dépossédé l'abbaye de presque tous ses biens et pouvoirs) signe un arrêté d'expulsion des Juifs ; cet arrêté n'a pas dû avoir grand effet, car les chroniques de la Guerre des Paysans mentionnent en 1525 des pillages de l'abbaye et de demeures juives. Après la Guerre de Trente Ans, l'abbaye est en ruines, mais, grâce à l'appui des Rois de France, nouveaux suzerains de l'Alsace, elle connaît un nouvel essor ; et parallèlement la communauté juive se développe à nouveau. De moins de 30 personnes en 1650 (sur une population totale de Marmoutier qui n'excède pas 250 personnes), elle dépasse la centaine vers 1700, pour compter 299 personnes au Dénombrement des Juifs tolérés en Alsace de Décembre 1784. Elle continue à se développer pour atteindre presque 500 personnes au milieu du 19ème siècle.

L'année 1848 marque un coup d'arrêt brutal à cette ascension. Au début de cette année, la France connaît une grave crise économique et sociale, qui se traduit en Alsace notamment par des mouvements antisémites violents. Dans la nuit du 28 au 29 février 1848, des paysans des villages entourant Marmoutier, exaspérés par la misère, et entraînés par quelques meneurs (riches propriétaires pratiquant le prêt d'argent qui voient là une excellente occasion de se débarrasser de concurrents) pillent quelques maisons juives. Et dans les deux à trois années qui suivent, quelques familles juives quittent la cité pour s'installer en ville (le plus souvent à Strasbourg) ces quelques familles ne représentent que 10% de la communauté, mais ce sont ses membres les plus riches. C'est le cas par exemple de Marc LEVY, le père du dessinateur Alphonse LEVY (1843-1918) qui quitte Marmoutier pour Strasbourg en 1850; son père Joachim LEVY, mort en 1827, a apporté une contribution essentielle au financement de la Synagogue (inaugurée en 1822) et du Heckdesh (l'asile de nuit pour les pauvres de passage). C'est là un coup très dur pour la communauté juive, mais aussi pour la commune de Marmoutier, qui non seulement est condamnée en 1854 à indemniser les Juifs spoliés, mais perd quelques-uns de ses plus gros contribuables.

Et Marmoutier connaît le sort de toutes les communautés juives rurales ; les jeunes générations s'installent progressivement dans les centres urbains, qui offrent un champ d'activités plus vaste à leurs activités commerciales, industrielles ou libérales. En 1910, la communauté compte encore 140 personnes, mais à la déclaration de guerre en 1939, il n'en reste plus qu'une cinquantaine. Marmoutier paye sa contribution à la Shoah (14 personnes ne reviendront pas des camps). En 1945, une quarantaine de Juifs reviennent à Marmoutier, mais la plupart sont déjà âgées, et vingt ans après la communauté peut être considérée comme éteinte.

Relations entre les communautés
Ainsi, pendant près de dix siècles, une communauté juive importante a cohabité dans la cité de Marmoutier avec une communauté d'artisans-paysans chrétiens ; elle a constitué jusqu'au 19e siècle 20% de la population. Quelles ont été les relations entre ces deux communautés ?

Le point qu'il me paraît important de souligner est la parfaite adéquation du terme de cohabitation. En effet, à Marmoutier, comme dans tous les villages alsaciens qui ont abrité des communautés juives, il n'y a jamais eu de quartier réservé, de “carrière”, de “ghetto”. Les demeures juives et chrétiennes étaient imbriquées, leurs habitants vivaient porte à porte, se connaissaient, se fréquentaient, se rendaient de menus services. Les chrétiens connaissaient les spécificités de la vie juive, le calendrier liturgique, et souvent même le rituel. Ainsi mes parents ont habité longtemps une maison, dont la cour abritait une échoppe de cordonnier ; et j'entends encore ce cordonnier, qui, dans les années 1930, cloutait à grands coups de marteau les chaussures en chantant à pleine voix le "Le'ha Dodi". Et un des plus éminents pratiquants du Jiddich-elsâssich (la version locale du yiddich) que j'ai connu, était un brave homme de Marmoutier, de son état bedeau à la Cathédrale de Strasbourg.

Mais il est toutefois nécessaire de tempérer quelque peu cette peinture idyllique. Les habitants de Marmoutier, comme tous les chrétiens, ont été imprégnés par les siècles d'enseignement de la “doctrine du mépris” par l'Église catholique. Pour eux, le Juif restait donc le responsable et le bouc émissaire tout désigné dès que quelque chose allait mal ; et ils cherchaient toujours derrière chaque comportement d'un Juif quelque pensée machiavélique, l'Église leur ayant fait oublier qu'un juif pouvait avoir des comportements tout simplement humains. Malgré ce climat ambigu, la cohabitation est dans l'ensemble restée pacifique et harmonieuse ; même dans les périodes de crise, comme en 1848, il semble que beaucoup d'habitants chrétiens soient intervenus pour protéger “leurs Juifs” contre les menaces venues de l'extérieur. On peut en quelque sorte dire que les Alsaciens se reconnaissent le droit d'estimer ou de mépriser, voire de punir, “leurs Juifs”, mais dénient ce droit à toute autre personne.

Activité des Juifs de Marmoutier
Quelles étaient les activités, le niveau de vie de ces Juifs de Marmoutier. Antérieurement au 19ème siècle, les indications précises sont très rares ; on trouve très souvent la mention “Handelsjud”, juif commerçant, qui ne donne aucune indication sur la nature et l'ampleur des affaires traitées.

Au 19ème siècle, les indications des documents d'état-civil deviennent plus claires ;en outre, les archives notariales, notamment les inventaires après décès, les testaments, ainsi que les contrats de mariage, fournissent des renseignements précieux. C'est ainsi que l'on peut établir le portrait de la communauté juive au début du 19ème siècle, qui compte alors 350 personnes groupées en 70 familles :
synagogue
La synagogue
Enfin,pour mieux situer cette structure de la communauté juive, il faut souligner que les proportions de gens riches, aisés et indigents se retrouvent quasi identiques dans la communauté chrétienne. Nous ne nous trouvons donc pas devant un problème du judaïsme, mais devant un problème de société de l'époque.

Un siège de rabbinat
En 1808, lors de la mise en place de l'organisation territoriale du judaïsme français, Marmoutier devint un des 18 rabbinats concordataires du Bas-Rhin. Mais dès 1746, Simon HALBERSTADT, rabbin de BasseAlsace résidant à Haguenau, est également rabbin de la Marche de Marmoutier. Ses successeurs Emmanuel WORMSER (1726-1796) et Abraham DREYFUS (1751-1819) résident à Marmoutier. Il en est de même des rabbins qui occuperont le siège de Marmoutier jusqu'à sa suppression en 1906
Jacques HAGUENAUER, Salomon LEVY qui devint ensuite rabbin de Brumath), Michel WIMPHEN, Léonard KOCH (qui devint ensuite rabbin de Wissembourg) et enfin Isaac LEVY qui mourut en 1949 comme rabbin de Sarrebourg. Le rabbinat de Marmoutier comprenait aussi les communautés de Romanswiller (qui a compté jusqu'à 260 personnes) et Biakenwald (qui s'est éteinte dès 1830) (4).

Une école juive a fonctionné à Marmoutier dès le 18ème siècle ; elle devint en 1822 Ecole publique juive, parallèlement avec l'Ecole publique catholique. Elle fut même dédoublée en 1862 en une école de garçons et une école de filles. Ses instituteurs ont joui d'une grande estime, comme en témoigne le monument funéraire, financé par souscription de tous ses anciens élèves, de Hercule HEIMANN, qui fut l'instituteur juif de 1849 à 1896.

Au 18e siècle, la synagogue de Marmoutier était située au premier étage d'une maison particulière. En 1822 fut inaugurée la synagogue adaptée à l'importance de la communauté. L'intérieur a été complètement dévasté en 1940, et en 1961, le bâtiment désaffecté a été remis à la Municipalité qui l'utilise comme salle communale. Le miqweh (bain rituel) construit en 1822 à côté de la Synagogue a été détruit dès 1925, mais on peut encore voir dans la maison du Musée de Marmoutier le miqweh de la communauté du 18e siècle.

Jusqu'à la fin du 18e siècle, la communauté n'a pas disposé d'un cimetière et ses morts étaient inhumés au cimetière de Saverne. Le cimetière juif actuel a été créé en 1798 ; situé un peu à l'écart de l'agglomération, en bordure du Tannenwald, il constitue un magnifique lieu de repos, empreint de sérénité et de majesté ; Il abrite près de 600 tombes, dont le relevé est actuellement en cours.

Célébrités
A. Kahn
Les Juifs de Marmoutier ont toujours activement participé à la vie locale. Durant tout le 19e siècle, ils ont toujours eu un ou deux représentants au sein du Conseil Municipal deux Juifs ont même occupé le poste de maire : Joseph BLOCH de 1877 à 1879 et le Docteur Joseph BIELSKI de 1893 à 1914.

Mais certains enfants de Marmoutier ont acquis une notoriété débordant largement le plan local. Nous avons déjà mentionné le dessinateur Alphonse LEVY (1843-1918). On peut aussi citer les grands-rabbins Isaac LEVY (1835-1912, petit-fils du rabbin de Marmoutier Jacques HAGUENAUER) grand-rabbin de Colmar en 1869, qui opta pour la France en 1872 et devint ensuite grand-rabbin de Vesoul, puis de Bordeaux, et Emile LEVY (né en 1848, fils du rabbin de Marmoutier Salomon LEVY), qui fut grand-rabbin de Bayonne et de Versailles. Enfin Marmoutier est le pays natal du banquier et philanthrope Albert (Abraham) KAHN (1860-1940), dont l'œuvre est retracée à l'Espace Départemental Albert KAHN à Boulogne-Billancourt.

Vestiges de la communauté
Voilà donc retracée à très grands traits l'histoire, sans grandes histoires, d'une très ancienne communauté juive rurale d'Alsace. Que reste-t-il aujourd'hui de ces siècles de présence juive à Marmoutier, alors qu'il n'y a pratiquement plus de Juifs ?

A.Levy
Maison natale
d'Alphonse Lévy
En parcourant les ruelles de la vieille ville, on retrouve le bâtiment de la synagogue, qui malgré les morsures du temps, a conservé sa majesté discrète ; on y voit les bâtiments qui ont abrité l'ancienne synagogue, l'école juive, la boulangerie juive mais ces bâtiments ne comportent plus aucune trace du judaïsme. Un oeil plus attentif décelera sur certains linteaux de porte en grès les encoches des mezouzoth; il verra même un linteau de porte gravé, daté de 1729, qui souhaite aujourd'hui encore Mazal Tov aux passants. On lui montrera les maisons qui ont vu naître Albert KAHN et Alphonse LEVY. Et en parcourant le cimetière, il pourra identifier les tombes des rabbins de Marmoutier, des ancêtres d'Albert KAHN, ou celles des grands-parents du ministre Georges MANDEL, assassiné par la Milice en 1944.
Ce cimetière a été remis en état par des habitants du village, et constitue l'un des pôles d'intérêt majeurs des visiteurs. Renseignements à l'Office de tourisme du Pays de Marmoutier).

Mais il y a surtout le Musée de Marmoutier. L'équipe de bénévoles qui l'anime a réservé une place importante aux vestiges du judaïsme, qui constitue un des volets de l'histoire de la cité. Outre le bain rituel du 18e siècle, des collections importantes d'objets du culte synagogal et domestique permettent aux visiteurs de mieux connaître et comprendre le judaïsme.

Le judaïsme rural alsacien, s'il est bien mort dans les faits, à Marmoutier comme dans toute l'Alsace, reste encore vivant dans l'esprit de beaucoup de ses habitants, et surtout dans celui des animateurs du Musée.

Paraphrasant Henri IV pour qui Paris valait une messe, je conclurai en disant que Marmoutier vaut bien une visite aussi bien pour les Juifs qui veulent garder un contact avec leurs racines, ainsi que pour tous ceux, Juifs et non-Juifs, qui veulent mieux connaître le judaïsme.

NOTES :
  1. Ce document sur parchemin est conservé aux Archives Municipales de Strasbourg sous la cote 1058 (GUP 174) 1338X114, une copie est exposée.      Retour au texte.
  2. Il est possible d'identifier ces familles, grâce aux délibérations du Conseil municipal, qui approuve chaque année la liste des enfants de familles indigentes, admis gratuitement à l'école publique.      Retour au texte.
  3. Paupérisme et bienfaisance dans le Bas-Rhin par L.J. Reboul-Deneyrol (Berger-Levrault, Strasbourg 1858).      Retour au texte.
  4. Les communautés de Schwenheim et de Haegen, constituées par les Juifs expulsés de Saverne en 1440 par les Princes-Evêques de Strasbourg, sont rattachées au Rabbinat de Saverne.      Retour au texte.

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