A partir de l'été 1941 jusqu'à la fin de 1942, Chameau dirigera la ferme-école de Taluyers, située près de Lyon, où il s'installera avec sa famille.
Il faut beaucoup d’inconscience ou beaucoup d’optimisme pour entreprendre la remise en état de cette ferme. Les terres, abandonnces, sont envahies par les mauvaises herbes ; beaucoup d’arbres fruitiers - les pêchers et des poiriers - sont morts faute d’avoir été taillés pendant des années ; la vigne est, pour ainsi dire, bonne à arracher; les pâturages plus que maigres.
L’état des terres n’est rien en comparaison de celui des bâtiments: ils sont pratiquement en ruines; aucune porte ne ferme; les vitres sont cassées; le crépi de murs est lépreux; de-ci, de-là, on aperçoit des races de peinture; pas d’eau courante; une pompe à main dans la cour se désamorce à tout bout de champ. Les voisins affirment que l'eau est "bonne". Visiblement, ils n’ont pas la typhoïde...
Notre" ferme est l'aile d'un grand bâtiment qui a connu des jours meilleurs. La légende locale raconte que, "dans le temps",c’était un couvent. Sa partie centrale est, en effet, surmontée d’une tour massive et basse. L’escalier menant à l’unique étage, puis au grenier, passe devant un tout petit réduit où est aménagée l’installation indispensable à toute fin de digestion; c’est une caisse comportant une ouverture ronde que l’on peut obturer par un couvercle; le tout relié par un tuyau de gros diamètre à une fosse souterraine immense. Nous reparlerons de cette fosse.
Dans la cour, une buanderie et un grand chaudron en fonte. Tous les vendredis après-midi, on le remplira d’eau, chauffée à point, et toute l’équipe fera sa toilette dans ce sauna primitif.
Comme dans chaque ferme de cette région, une grande cave avec ses cuves et ses tonneaux attend les produits du pressoir qui trône dans la grange. Il reste dans cette grange la dernière récolte de foin et de paille. L’état des fourrages est plutôt douteux, car la pluie a pénétré par le toit défectueux. La grange, séparée du corps du bâtiment, se trouve face au portail donnant accès à la cour intérieure. Avant d’arriver dans cette cour, à droite, une étable primitive prévue pour quatre bêtes.
Tout cela n’occupe qu’une aile. Un autre bâtiment est mitoyen avec la cour et l’étable; apparemment, c’est la ferme du couvent. Elle est habitée et exploitée par la famille Martinière. Malgré tous nos efforts, nos rapports ne dépasseront jamais le stade d’une méfiance passive.
Les locataires de l’aile symétrique à la nôtre, par contre, ne nous sont pas hostiles: les Michaud, un vieux couple d’ouvriers agricoles très frustes.
La propriétaire de cette aile du bâtiment, Mademoiselle Chol, est une
vieille fille qui a certainement connu des temps meilleurs, mais ces jours sont
loin.., loin... Mademoiselle Chol est très polie. La raison en est simple: dès
notre arrivée à Taluyers, nous louerons chez elle des chambres et, au rez-de-chaussée,
une petite salle pour servir de dortoir aux garçons. Plus tard, nous lui
louerons également un potager-verger complètement abandonné.
(…)
En
pente, et au-dessous de notre aile du bâtiment, se trouve également un ancien
potager avec, au beau milieu, une mare rectangulaire entourée d’un muret. Cette
mare, à l’eau toujours un peu trouble, s’appelle dans le patois du pays une
"boutasse"; presque chaque potager en possède une. Le journal mural
du groupe s’appellera "La Boutasse".
Il serait fastidieux d'insister sur chaque caractère. Le hasard a réuni les membres de l’équipe de Taluyers dont l’origine hétéroclite, les destins divers, sont caractéristiques de cette époque pourtant peu faite pour l’épanouissement d’une collectivité. La réussite de l’expérience acquise pendant ces trois années de vie commune en a fait une période très riche, sinon la plus riche de mon existence.
Un premier groupe s’installe en février 1941. Ma femme, Michel, Ruthi et moi, en attendant l’aménagement des "ruines", nous nous installons provisoirement chez les voisins Martinière; une chambre relativement propre et une cuisine suffisent tout juste a l’equipe du début.
A part David Rosenberg, qui prendra en main la partie agricole, un homme providentiel nous rejoindra des le debut : Ignatz Bisen. Bjson, comme nous l’appelions, est d’origine autrichienne. Il se révélera bricoleur de génie: il a des mains en or.
Il faut d’abord rendre le bâtiment habitable. Tout est à faire. Et Bison fait tout. Je le vois encore donnant ses instructions, dans un français aux intonations viennoises, aux apprentis maçons, aux apprentis menuisiers. Si les travaux sont délicats, il y met lui-même la main.
Bison est en plus un excellent conseiller. Il a l’expérience des hommes et des choses; il est plus âgé que moi et, malgré sa petite stature, il a de l’ascendant sur les plus âgés. Il n’est pas impossible que Bison ait été d’extrême-gauche dans sa patrie: son aversion pour tout ce qui est religieux semble en témoigner.
Ni David, ni Bison ne sont à même de jouer un rôle dans le domaine juif. Providentiellement, celui que nous appellerons bientôt "le Rebbe" (le rabbin) vient très tôt se joindre à nous. D’origine anversoise, il s’est vu fermer les portes du Séminaire Rabbinique de France.
Max Bernblut est l’homme qu’il faut pour créer l’atmosphère qu’il faut. Issu d’une famille de "‘hassidim", élève d’un lycée juif, hébraïsant très au courant de tout ce qui touche au Talmud, le Rebbe deviendra tout naturellement notre moniteur de Judaïsme. Il fait des exposés magistraux ; le Shabath, il commente le passage hebdomadaire du Pentateuque.
Ceux qui ont des responsabilités particulières ne se distinguent des autres que par ces responsabilités. Tout le monde met la main au travail. De même pour les cours et les loisirs, la musique en particulier, l’équipe fait corps d’une façon admirable. Nous sommes une grande famille très unie. Je suis encore lié à ces filles et à ces garçons par une affection et une amitié de frères d’armes.
Le groupe de filles, envoyé par Andrée Salomon, est trop petit par rapport au groupe des garçons, ce qui les cantonne dans les travaux ménagers alors qu’elles voudraient bien travailler également dans les champs. Du fait de leur petit nombre, chacun ne trouvant pas sa chacune, certaines tensions naissent entre garçons.
Deux adultes de vingt-sept ans, à la personnalité déjà affirmée, ne peuvent rejoindre dans la discussion et l’étude, des adolescents de quatorze ans. Ce n’est heureusement que des cas extrêmes, l’âge moyen de l’équipe tournant autour de dix-huit ans.
Les difficultés dues aux différences entre les niveaux d’instruction sont plus malaisées à surmonter. Nous avons des instructeurs que presque tous peuvent suivre. Un des plus jeunes, n’ayant pas la maturité requise pour assimiler tous les cours, est aujourd’hui rabbin aux États-Unis. Tel autre, venu de Mulhouse, recevra à Taluyers les premières notions qui feront de lui un des spécialistes de l’élevage des bovins en Israël.
Bien entendu, il y aura des cas d’incompatibilité. L’esprit de l'équipe s’est précisé et ne convient pas à n’importe qui. Les uns redoutent le travail physique. Pour d’autres, nous sommes trop - ou pas assez religieux, et d’autres, encore, citadins dans l’âme, ne peuvent vivre loin d’une ville et de son confort.
Je pense aussi à ces deux garçons espérant
trouver chez nous plus d'agressivité contre l’occupant. L’un d’eux trouvera,
semble-t-il, ce qu'il cherche, puisqu’il me proposera l’achat d’un canon anti-char de 25 millimètres quand je le rencontre dans une rue de Lyon... Le second trouvera également sa voie. Il reviendra en 1944 dans les rangs de l’Armée
de Libération.
(...)
S’il n’y a pas de problèmes majeurs malgré la
diversité des personnalités et des origines, il y aura des dissonances comme
dans toute collectivité.
Après quelques mois, les fonctions des aînés dans l’équipe se sont affirmées. J’ai fait mon adjoint du Rebbe, élève de l’École Rabbinique, ancien chef de mouvement de jeunesse à Anvers. Si je ne l’avais pas choisi, il se serait imposé par son expérience et par sa connaissance des jeunes.
Nos caractères sont très différents. Il est aussi souple dans la discussion que je suis abrupt et partisan de "discipline-discipline". Dois-je dire que la sympathie de l’équipe ira à celui qui accepte la discussion et qui écoute ses doléances? Si mes souvenirs sont exacts, il y a des contestations à propos d’un après-midi libre que réclame l’équipe. Le Rebbe considère avant tout le plaisir des jeunes ; par contre, après une période prolongée de pluie qui interdit l’accès aux champs, l’urgence d’un certain nombre de travaux s’impose.
Il s’ensuit une discussion pour le moins animée. C’est Shabbath après-midi, dans la salle commune. Nous sommes assis autour de la table et chacun défend sa thèse. Le Rebbe se tait, mais il a préparé son monde et jouit visiblement de son agressivité. Lorsque nous sommes, les uns et les autres, à bout d’arguments, il se lève et commence son plaidoyer par une phrase qui m’assommera et qui, aujourd’hui encore, me laisse sans voix "Chameau, tu es vieux !" (en effet, j’avais 34 ans...).
Dans la mesure du possible, je n’impose pas une discipline trop sévère et fais prendre les décisions par l’équipe. D’autre part, la vie en collectivité et la situation imposent une certaine limitation des libertés individuelles pas toujours bien acceptée.
Le danger beaucoup plus grand dans les villes et dans les trains me fait toujours hésiter à autoriser des absences trop fréquentes des jeunes. A Taluyers, nous sommes sous la protection de la gendarmerie et tenus informés par la Sixième, le Mouvement des Jeunesses Sionistes, l’O.S.E., le Consistoire qui, tous, ont leur service de renseignements.
Il est difficile de faire admettre cette discipline-là à des jeunes dont les parents sont presque à portée de main, en particulier à Lyon, et il arrive que, prise de mauvaise humeur, l’équipe se rebiffe.
Après quelques mois, le groupe compte une vingtaine de bouches à nourrir, sans oublier Ruthi (6 ans) et Michel (4 ans). Il est alors bien difficile, pour ne pas dire impossible, de se ravitailler normalement, les aliments de base étant sévèrement rationnés.
Les terres de la ferme, remises en état, pourraient faire vivre trois adultes et quelques enfants, c’est-à-dire une famille. Ce n’est pas avec quelques dizaines de kilogrammes de pêches et de poires qu’on nourrit une famille.., de vingt membres. Les jeunes sont en pleine croissance. De plus, ils travaillent très dur physiquement. (Il n’y a ni tracteurs, ni motoculteurs).
A notre grande déception, nous ne pouvons absolument pas compter sur l’aide des habitants du village de Taluyers, tous cultivateurs à de rares exceptions près; au point que, lorsque nous abandonnerons la ferme après plus de trois ans, nous n’aurons jamais obtenu un oeuf, un gramme de beurre, un litre de lait, ou un kilo de pommes de terre !
Il est bien difficile de décrire notre nourriture. Le nom de ces aliments ne se trouve dans aucun livre de cuisine. Peut-être se trouve-t-il dans les manuels d’alimentation du bétail. C’est, en gros, de la cellulose avec de l’eau, à moins que ce ne soient des vesces, dont l’odeur à elle seule donne la nausée. La choucroute, est un des rares produits non rationnés. On ne peut décemment pas s’alimenter de pain et de choucroute cuite à l’eau. Nous avons beau inventer une gastronomie nouvelle et inédite, ça ne passe pas.
Une organisation non-juive d’aide aux réfugiés, informée de notre détresse par le Dr. Joseph Weill, nous envoie un tonneau de - ni plus, ni moins - 100 kilos d’olives noires. A dater de ce jour, nous pouvons offrir de la choucroute aux olives, des vesces aux olives, des topinambours aux olives...
Le Dr. Joseph Weill est un des seuls à se préoccuper activement e notre sort. Bien sûr, il donnera la priorité aux camps d’internement où la situation alimentaire et sanitaire est beaucoup plus grave. De temps en temps, il obtient des Quakers ou des Unitarians (organisations protestantes des Etats-Unis) l’expédition d’un peu de ravitaillement : du riz, du sucre, des pâtes et... des olives noires. Pour nous, c’est n véritable miracle. Chaque fois que Fourmi m’annonce que l’économat est vide et qu’elle ne sait pas ce que l’on mangera le Shabath, nous recevons un avis de la gare disant qu’un colis doit y être retiré.
Un jour, le ravitailleur de l’O. S. E. déniche un stock important de farine permettant la préparation de bouillies pour bébés. Sucré et visiblement à base de biscottes pilées, c’est délicieux, même préparé à l'eau.
La Bruzarine est
conditionnée en boîtes et, tous les matins, deux ou trois cartons y passent. Un
jour, la fille de service se trompe de boîte, prend celle qui contient la
poudre à récurer les casseroles. Imagineznos têtes lorsque du sable grince
entre nos dents... Pauvre cuisinière ! Que n’a-t-elle pas entendu ce jour-là!
C’est le moment d‘appliquer mes connaissances scientifiques : le poids
spécifique du sable étant supérieur à celui de la poudre de biscottes, il
suffit de le lisser se déposer et de décanter ensuite. Le résultat n’est pas
parfait, mais notre bouillie pour bébés est avalée avec beaucoup d’appétit...
il n‘y a qu’à ne pas mâcher.
(…)
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