QUELQUES SOUVENIRS DE GUERRE
par le Grand Rabbin Simon FUKS (suite)

LA GUERRE

Encerclés à Dunkerque.
Arriva le 10 mai et le branle-bas de combat qui suivit. C'est tout juste si certains n'étaient pas soulagés à l'idée qu'on allait enfin bouger. Et on fonça en Belgique sous le commandement du général Giraud, chef de la 7ème Armée, dont faisait partie le 16e corps d'armée. En ce qui me concerne, je ne partis que le 12 mai avec mon échelon, qui arriva jusqu'à Bruges. Mais il fallut rapidement rebrousser chemin. Et c'est ainsi que nous arrivâmes à Zuydcoote, où nous restâmes plus d'un week-end, pour la bonne raison, que le 16è C.A. avait pour mission de retarder l'avance allemande, afin de permettre au corps expéditionnaire britannique de rembarquer, pour rejoindre l'Angleterre.

A Zuydcoote se trouvait un sanatorium, probablement désaffecté, provisoirement, peut être, qui servit d'hôpital. J'y vis passer en trombe mon collègue Kapel, dont le corps d'armée, ou son service de santé, devait se replier dare - dare vers le sud, ce qui lui évita de connaître la captivité. Il écrivit après la guerre un livre : Un rabbin dans la tourmente. A Zuydcoote, notre tâche à nous les aumôniers consistait, évidemment. à nous occuper des blessés, c'est à dire non seulement à tenter de les réconforter, mais aussi à leur donner dans la mesure du possible, à boire et à manger, et parfois, à faire fonction d'infirmier. Il va sans dire que nous ne délaissions pas les blessés allemands qui étaient devenus des prisonniers de guerre.

A quoi bon s'étendre sur ce qui s'est passé à Zuydcoote, alors que tant d'ouvrages ont été consacrés à ce sujet ? Comme l'hôpital se trouvait près de la plage, nous étions aux premières loges pour voir des contre-torpilleurs britanniques zigzaguer et se débattre pour échapper aux attaques incessantes des Stuka, et nous en vîmes plus d'un flamber et sombrer. Qu'il me suffise de mentionner deux faits.
Le hasard avait voulu qu'au milieu de nous, demeurait encore une colonie d'enfants, que la rapidité foudroyante des événements n'avait pas permis d'évacuer les lieux, à temps. Jugez de l'embarras de leur monitrice, lorsqu'un obus tombait à proximité. et qu'ils demandaient: "Mademoiselle. qu'est - ce - que ce bruit ?"
L'autre fait qui mérite, je crois, d'être relaté, c'est qu'au cours d'un de mes passages entre les rangées de lits où reposaient les blessés, l'un d'eux, nommé Jacques Vatine, m'arrêta et me dit : "Vous êtes le rabbin ? Je répondis par l'affirmative. Il me déclara : "Je suis juif", tandis que je jetais un coup d'oeil sur sa fiche qui portait la mention "sans religion". Il me dit : "Je me demande si ce n'est pas de la lâcheté ?". Je répliquais : "N'en doutez pas un instant". Une telle réaction de ma part n'est-elle pas étonnante, alors que j'avais suggéré auparavant que l'on donne de fausses identités à nos soldats ? N'étais-je pas en contradiction avec moi-même ? Il n'en n'est rien, car ces soldats que je désirais "aryaniser" ne niaient pas, ou n'avaient pas l'intention de nier leur identité juive. Il s'agissait uniquement de prendre une mesure de protection, de sauvegarde. Alors que le soldat que j'avais devant moi, à Zuydcoote, voulait ou semblait vouloir renier sa qualité de juif. Il s'agit donc de tout autre chose. Quelle fut la suite de ce dialogue? Nous nous retrouvâmes à Nice en 1955. Et Jacques Vatine me raconta ce qui lui était arrivé. Il parvint à passer en Angleterre, s'y engagea dans les Forces Françaises Libres, épousa une Juive, et si bref qu'ait pu être notre entretien à Zuydcoote, je crois qu'il éveilla en lui une fibre juive. Il devint un Juif conscient, et s'établit plus tard avec sa famille à Jérusalem, où il est décédé il y a environ deux ans (en 1991).

Le contact s'était toujours maintenu entre moi et le pasteur Clavier. Un jour il me dit : "J'ai demandé et obtenu un sauf-conduit pour quitter Zuydccote. Il s'agit, c'est ce qui est indiqué sur ce sauf-conduit. d'accompagner un convoi maritime de blessés jusqu'à Brest, ou tout autre port de France. La raison pour laquelle j'ai fait cette demande, c'est que dans certains de mes écrits et de mes déclaration, j'ai critiqué, bien entendu, le régime nazi, mais de plus, j'ai attaqué énergiquement, la plus haute autorité officielle de l'Eglise protestante allemande, l'Evêque du Reich, Mueller, qui s'efforçait en quelque sorte, d'aryaniser et de nazifier l'Eglise protestante d'Allemagne. Par conséquent il peut être dangereux pour moi d'être fait prisonnier par les Allemands. Mais vous, Monsieur le Rabbin, vous, non plus, vous ne pouvez pas rester ici et tomber entre leurs mains ! Vous rendez-vous compte de ce qui peut vous arriver ?" Je lui répondis qu'il n'était pas question pour moi de demander quoi que ce soit, et ceci, parce que je suis rabbin. Je ne voulais pas qu'on puisse dire: "Il a filé". C'est alors que de sa propre initiative, il est allé demander, si ce n'est, exiger, qu'on me délivre à moi-aussi un sauf-conduit rédigé dans les mêmes termes que le sien.

C'est ainsi que nous pûmes partir tous les deux de Zuydcoote avec un convoi de blessés, dont nous avions le devoir de nous occuper, comme nous le faisions auparavant sur place. Mais il ne fut pas si facile de mettre ce plan à exécution car le couloir qui reliait encore Zuydcoote à Dunkerque où nous devions embarquer était devenu très étroit. Si bien que notre première tentative pour parvenir jusqu'à Dunkerque se solda par un échec, à cause des bombardements et parfois même des mitraillages, et tandis que nous étions déjà en cours de route, nous dûmes rebrousser chemin. Nous eûmes plus de chance le lendemain, et nous arrivâmes à Dunkerque qui était en flammes. Certaines de nos ambulances furent survolées par des Stukas de si prés que leurs mitrailleuses, sans tenir compte du signe de la Croix rouge que portaient nos ambulances, entrèrent en action, et nous eûmes de nouveaux blessés ; certains d'entre eux qui l'étaient déjà, le furent une seconde fois. Le pasteur et moi, en faisant du camping, parvînmes jusqu'à un bateau britannique qui nous accepta à son bord, ainsi que pas mal de soldats français, dont un nombre non négligeable de blessés.

Dans son ouvrage La guerre-éclair, qui constitue le tome V des Dossiers secrets de la France contemporaine, Claude Paillat parle de la grave crise franco-britannique causée par les conditions d'évacuation des troupes alliées de Dunkerque (p.434-436). Il y est question, à ce sujet, d'une âpre discussion entre Fagalde, le général de mon corps d'armée, et Lord Alexander. le premier, reprochant au second, d'accorder peu de place à l'évacuation des soldats français. Je me permets de citer ce court passage :
"Je regrette, répond Alexander (à Fagalde), je décrocherai à minuit. D'ailleurs les Allemands sont aux portes de Dunkerque et ceux qui ne seront pas partis cette nuit, seront perdus. Tout ce qui a pu être sauvé l'a été...". "Non, mon Général", lance avec pertinence le capitaine de frégate de La Perouse (3e Bureau de l'amiral Nord), "reste l'honneur".
Ce n'est pas sans une certaine émotion, que j'ai trouvé dans ces quelques lignes, le nom du Capitaine de Frégate de La Perouse, car, pendant quelques mois, il sera mon voisin de captivité, et nous aurons ensemble pas mal de discussions. Il va sans dire qu'à notre niveau, nous ignorions tout, de cette crise.

La Défaite.
L'arrivée en Angleterre nous parut irréelle. Et tout le long du parcours qui nous conduisit à Weymouth, une charmante station balnéaire, nous fûmes ovationnés par la population. Nous quittions un enfer pour ce qui nous sembla être un petit paradis. Mais notre séjour ne fut que de courte durée, quatre jours, si je ne me trompe, et il fallut rentrer, car la guerre n'était pas terminée. Et à son arrivée à Brest, le 16e Corps d'Armée, ou ce qui en restait, fut chargé, une fois de plus, de tenter de stopper l'avance allemande. Il fallut reculer, peu à peu, et le service de santé du 16e Corps d'Armée, rassemblé dans un champ au bord de la route qui menait à Rennes, vit passer les premiers tanks allemands. Deux membres de la Feldgendarmerie s'arrêtèrent pour nous demander ce que nous étions. "Service de santé", fut notre réponse. "Dans ce cas, vous êtes libres, vous pouvez partir". Mais le médecin-colonel ne l'entendit pas de cette oreille. Il autorisa les quelques médecins qui habitaient dans les parages à s'en aller, puis il envoya aux ordres à Rennes un émissaire auprès de l'Etat-Major du corps d'armée. La réponse ne tarda pas. Le médecin colonel devait faire la liste de ceux qui partiraient de leur propre chef. Ils seraient considérés comme déserteurs. Il fallait donc se résigner à devenir des prisonniers de guerre. Sans doute, le colonel Estrermey, le chef d'état- major de qui émanait cette décision, considéra qu'elle ne le concernait pas, puisqu'après quelques jours de captivité, il s 'évada.

En Captivité.
Quant à nous, après trois jours, je crois, passés en plein air, dans un champ, mais cette fois entre des barbelés, on nous emmena à Rennes, à la Caserne du Cloître et du Colombier qui devint un camp de prisonniers uniquement pour les officiers, si je ne me trompe. Ah, comme elle devint rapidement délétère l'atmosphère qui y régna ! Nous fûmes logés, le pasteur Clavier et moi, dans une grande chambrée que nous partagions, notamment, avec des médecins militaires. Qu'ils mettent en fureur le pasteur avec leurs chants de carabins ne m'étonna pas. Mais ce qui m'écoeura, c'est que je les vis un jour ricaner, alors qu'ils étaient autour d'un des leurs qui tenait un journal déjà édité, bien sûr, selon le goût du temps. Je m'approchai et constatai que la cause de leur attitude était une photo sous laquelle se trouvait imprimé : "Le baron Rothschild, au Ritz à Madrid, avec quelques financiers". Plein de dégoût. je leur dis : "Messieurs, vous n'êtes pas curieux. Soyez bien persuadés que Si les "quelques financiers" étaient, eux- aussi, des Youpins, on n'aurait pas manqué de donner également leurs noms". C'est un colonel vétérinaire qui s'efforça de me calmer.

Dès notre arrivée à ce camp on nous distribua une fiche sur laquelle nous devions indiquer notre identité. Et, bien-entendu, une place était réservée à la rubrique "race". Que l'on croie ou non à une race juive, il va de soi que j'y marquai le mot "juif". Conformément à la Convention de Genève, les aumôniers militaires, les officiers, les médecins, dentistes et pharmaciens devaient être libérés, sauf un nombre suffisant à qui incomberait la tâche de prendre soin de leurs camarades en captivité. Les premiers à partir furent les aumôniers, car il y a en général suffisamment de prêtres et de pasteurs dans les unités pour assurer leurs cultes respectifs. Le pasteur Clavier me quitta dans ces conditions. Je lui donnai l'adresse de ma famille, afin qu'elle sache dans quelle situation je me trouvais. Puis allait venir le tour des autres groupes. Il fallait se faire inscrire chez le médecin-colonel Disac, commandant notre service de santé.

J'ignore selon quel critère étaient choisis ceux qui allaient être libérés et ceux qui devaient suivre les prisonniers combattants en captivité... Quoi qu'il en soit, pour le principe, je suis allé me faire inscrire sur la liste des libérables. Et voici qu'un jour ou je déambulais dans la cour de cette Caserne du Cloître et du Colombier qui nous tenait lieu de camp de prisonniers, deux jeunes pharmaciens auxiliaires, que je ne connaissais ni d'Adam ni d'Eve, mais qui savaient qui j'étais, s'approchèrent de moi pour me dire: "Monsieur l'Aumônier, nous sommes très étonnés. Nous revenons du bureau d'inscription, et nous n'avons pas vu votre nom sur la liste des libérables". J'ai soupçonné que le médecin-colonel Disac faisait deux listes de libérables, l'une ou figuraient tous les ayant-droit, sans distinction, et une autre, où se trouvaient exclus tous les Juifs. Mon soupçon était justifié, puisque quand je suis allé le voir pour lui exprimer mon étonnement et mon indignation. il s'est cantonné dans un silence qui était un aveu. "Comment" lui dis-je, "pour vous, ne suis-je pas un officier français ? Est-ce à vous de faire le travail des Allemands ? N'ayez aucune crainte, je ne serai pas libéré." Il garda un silence, combien éloquent !

Et le matin où les portes du camp s'ouvrirent pour un certain nombre de prisonniers, et parmi eux, bien-sûr, le triste sire qu'était Disac, on m'annonça qu'un médecin venait de se suicider. C'était un Juif converti. Son supérieur, évidemment libéré, lui-aussi, lui avait dit, au moment de partir : "Tu vas voir, vous allez en baver, vous autres les Youpins!". Les bruits les plus fantaisistes commencèrent à circuler. "Puisque l'Armistice a été signé, il est évident que tous les prisonniers vont être libérés !". Il ne fallut pas longtemps pour que la réalité apporte un démenti à une telle espérance. Et nous prîimes le chemin qui menait vers le Grand Reich Allemand.

Le temps de passer on Silésie dans un stalag où nous pûmes voir des prisonniers chercher quelques suppléments de nourriture dans des poubelles (ne dit-on pas qu'il y a des vitamines dans les épluchures des pommes de terre ?), nous arrivâmes enfin à destination, à l'oflag VIIIH, à Oberlangendorf. Dans la chanson que composèrent des prisonniers, il est question d'un "château morave". J'avoue que je n'étais pas très rassuré... C'est pourquoi j'allai faire savoir au capitaine de vaisseau responsable français du camp, qui j'étais. Il me déclara, qu'en cas de besoin, il se préoccuperait de ma situation. Mais il me demanda, en contrepartie, de ne pas m'exprimer à l'égard du Reich Allemand. C'est pourquoi, lorsqu'on me proposa de faire un cours sur la Bible, dans le cadre de la sorte d'université qui s'était créée au camp, je répondis par la négative, arguant qu'il était impossible de parler de la Bible, sans qu'il en découle une critique de l'idéologie nazie.

En réalité, tout se passa de façon satisfaisante. En effet, nous devions nous présenter devant un vieux lieutenant allemand qui prenait notre identité. Ceci se passait publiquement. C'est pourquoi je m'approchai du lieu où s'effectuait cet enregistrement de tous les prisonniers. A un certain moment se présenta un commandant Cahen. La question fut posée : "Religion?". Silence de l'interrogé. J'entendis alors le lieutenant allemand dire : "Je vous marque : catholique". Je fis immédiatement prévenir les officiers juifs de se taire, lorsqu'on leur demanderait quelle était leur religion. Et c'est ainsi que tous (certains avaient beau s'appeler Lévy), je dis bien tous, furent inscrits comme catholiques. Sauf moi, évidemment, car en tant que rabbin, je devais affirmer hautement mon judaïsme. Et c'est pourquoi, lorsque vint mon tour, je déclara i: "Aumônier militaire israélite". Il n'y avait donc pas d'échappatoire pour ce brave lieutenant allemand qui écrivit.. "Jüdischer Feldgeistlicher". Et je crus percevoir dans son regard comme de la commisération.

Quoi qu'il en soit, je n'eus pas besoin de faire appel au responsable français du camp pour me protéger. Pour me loger, on me désigna une chambre occupée par des officiers supérieurs de la marine. Lorsque j'y pénétrai, j'entendis un capitaine de frégate pérorer et déclarer à forte et intelligible voix: "Tout ça, c'est la faute des francs-maçons, des journalistes et des Youpins". Puis s'adressant à moi le nouveau venu, il me demanda : "Qu'êtes- vous, Capitaine?". Je répondis: "Je suis rabbin". Le silence qui suivit ne se prolongea pas longtemps. Sans doute étais-je juif. mais malgré tout une sorte d'ecclésiastique, bref un curé juif, et par conséquent, on devait me témoigner, de ce point de vue, quelque considération. Si bien que mes relations devinrent très convenables avec ces capitaines de vaisseau et de frégate, au point que l'un d'eux me demanda un jour ma bénédiction, ou qu'on m'avisait fréquemment. le samedi soir : "Rabbin, vous pouvez fumer, il y a déjà les trois étoiles". Et l'un d'eux, le seul protestant d'ailleurs, me demanda de lui parler de l'immortalité de l'âme.

Mais, c'est avec le Capitaine de Frégate De La Pérouse que mes contacts furent les plus fréquents, sinon quotidiens. il était mon voisin de châlit. Il appartenait à la famille du célèbre navigateur, et si je ne me trompe, avait des liens, aussi bien avec Churchill qu'avec Pétain.. Au cours d'une conversation il me dit : "Il faut que l'Angleterre perde la guerre, car elle n'a jamais connu la défaite. Ensuite nous Français, nous civiliserons l'Europe" Je lui rétorquai : "S'ils vous le permettent". C'était un catholique très pratiquant. C'est pourquoi, disait-il, il voulait que ses enfants aient des professeurs qui soient de bons catholiques. Par ailleurs, et ceci avec la plus grande sincérité, il vantait l'honnêteté et la capacité du commerçant juif. Je ne devais pas lui être antipathique, puisqu'il me déclara, qu'il ferait bâtir, pour moi une "chapelle" dans sa propriété. J'ai rappelé plus haut sa réplique à Lord Alexander lors de l'évacuation de Dunkerque. Le sens de l'honneur, c'était bien là ce qui caractérisait le Capitaine de frégate De la Pérouse.

Autant qu'il me fut possible d'en juger, on était en général pétainiste, et je me rappelle la joie qui éclata lorsque, en décembre, Laval fut renvoyé du gouvernement. J'ai parlé du sentiment antibritannique qui animait surtout les marins. Mais, lorsque quelques officiers anglais "égarés" dans notre Oflag durent le quitter, pour rejoindre un camp réservé aux prisonniers anglais, nous nous mîmes sur deux rangs, et lorsqu'ils passèrent entre nous, nous nous mîmes à chanter en leur honneur le "God save the King".

Page
précédente
Rabbins Accueil Colmar Page
suivante
© A . S . I . J . A .