QUELQUES SOUVENIRS DE GUERRE
par le Grand Rabbin Simon FUKS (suite)

Fin de captivité.
Puis, fin janvier 1941, j'appris que j'allais faire partie d'un groupe de libérés. Ce n'est qu'avant mon départ, qu'on me remit la Bible que m'avait envoyée de Genève l'Union Chrétienne des Jeunes Gens (YMCA). On ne pouvait pas me la donner auparavant. puisque c'était le texte hébreu, et que, sans doute, personne au camp, parmi les Allemands, ne pouvait dire s'il s'agissait d'un ouvrage à contenu séditieux ou non. Ce ne fut qu'au dernier moment qu'on se résigna à le déclarer "Geprüft", c'est à dire examiné, censuré, comme en témoigne la première page de la photocopie que je joins en annexe à mon récit (DOCUMENT n°1).

Notre dernière étape en terre allemande fut Constance. On nous y offrit un concert consacré à Beethoven. L'officier allemand qui présidait cette manifestation fit un discours, déclarant qu'il était possible, même à des adversaires. de communier dans l'amour de la musique. Je ne sais s'il incluait également les Juifs dans cette "communion", car pour se rendre à la salle où devait avoir lieu le concert, il fallait traverser un petit parc où l'on pouvait voir fichées au sol des plaques portant la mention : "Interdit aux chiens et aux Juifs". Tel est le dernier souvenir que j'ai gardé de l'Allemagne.

C'est par la Suisse que nous arrivâmes en France. Nous fûmes dirigés sur le camp de Sathonay où devait avoir lieu notre démobilisation. Le colonel qui s'en occupait nous fit un discours dont l'essentiel se résumait dans ces mots : "Suivons le Chef, on les aura !". Il est évident que de telles paroles n'allaient pas diminuer, pour l'heure, mon état d'esprit pétainiste. Savais-je alors que, comme le rappelle Marc Ferro dans son Pétain : "Lorsque fut élaboré le premier Statut des juifs, le 3 octobre 1940, ce fut justement Pétain qui se montra un des plus sévères contre eux" ? Mais qu'ait pu exister une telle attitude à l'égard des Juifs, et ceci au début, même chez certains résistants, a de quoi stupéfier. En tous cas, c'est notamment ce qu'a affirmé Claude Lévy dans un article paru dans le numéro de juillet 1992 de l'Information juive", à savoir, que l'Organisation Civile et Militaire (OCM), l'une des plus importantes organisations de la Résistance, avait prévu dans ses premiers objectifs, de maintenir après la Libération le Statut des Juifs ! Elle y renonça rapidement. par suite de certaines pressions. Il n'est pas inutile de préciser, je crois, qu'il s'agissait là d'un organisme de résistance de l'Armée. Comment s'étonner. dès lors, du comportement qu'auront en Afrique du Nord Weygand, Noguès, et surtout l'amiral Abrial dont l'antisémitisme présentait parfois un caractère délirant, sans parler de l'attitude dépourvue d'ambiguïté du général Giraud à l'égard des Juifs, alors même que l'Algérie était libérée. (Voir à ce sujet: Claude Paillat : Les dossiers secrets de la France contemporaine, tome VII, p 208 et suivantes).

C'est de Bains-les-Bains (Vosges), où elle habitait depuis les premiers temps de la guerre, que ma femme vint me rejoindre à Lyon avec nos trois garçons. Nous étions, au début février 1941. Il nous fallut attendre trois mois, passés la plus grande partie à Nîmes, où s'était installé le grand rabbin Ernest Weill de Colmar pour que je reçoive enfin une affectation. Je fus chargé par le Grand Rabbin de France d'exercer mon activité à Agen et dans tout le Lot-et-Garonne. J'ignorais alors, la tournure qu'allait prendre cette activité par la suite.

SOUVENIRS de mai 1941 à mai 1943.

Rabbin du Lot-et-Garonne.
C'est donc en mai 1941 que je suis devenu le rabbin d'Agen et du Lot-et-Garonne. et c'est en mai 1943 que nous prîmes, ma femme et moi, le chemin de la Suisse, à la suite de circonstances dont il sera question. Je veux commencer par faire un aveu. Je dois le reconnaître, j'étais encore pétainiste à ce moment là. Etre pétainiste, n 'était-ce pas le cas de la plupart des Français y compris les Juifs? Car, si pénible que soit devenue la situation de ces derniers, et tout particulièrement de ceux qui étaient étrangers, on pensait généralement que tout le mal venait de l'Occupant, et que Pétain s'efforçait d'être une protection contre lui. Comment pouvais-je avoir une autre opinion, alors que le grand eabbin de France, Isaïe Schwarz, passant à Agen, avait déclaré lors d'une réunion que j'avais organisée à l'improviste à mon domicile : "Je viens de voir le Maréchal Pétain. Il m'a dit : "Monsieur le Grand Rabbin, priez pour que je reste le plus longtemps possible ! Je ferai tout ce que je peux." Je suppose que Pétain voulait tenter de protéger les Juifs français, quitte à en faire des citoyens, ou plutôt des sujets de seconde zone. Mais par contre, il ne s'est pas opposé à ce que soient livrés aux Allemands les Juifs étrangers. C'est, si je ne me trompe, le point de vue de Marc Ferro dans son Pétain. Il n'est pas besoin de souligner combien il est infamant de livrer des innocents, même s'il s'agit, par ce moyen. d'en sauver d'autres. D'ailleurs, lorsque j 'appris, surtout ces dernières années, à mieux connaître ce qui s'était passé lors des pourparlers en vue de la cessation des combats, je suis arrivé à la conclusion, que le régime de Vichy s'était déjà déshonoré en acceptant comme une des conditions de l'Armistice la remise au Bourreau des réfugiés politiques allemands. Il était impossible de refuser, allez-vous me dire. Il ne fallait alors pas prétendre, comme le général Hunzinger, chef de la délégation française d'armistice, que si les conditions imposées par les Allemands étaient dures, toutefois elles n'allaient pas contre l'honneur. Le moins qu'on aurait dû faire, c'était de s'efforcer d'aider à fuir ou à se cacher ceux qu'on allait livrer si honteusement. En tous les cas, ne pas parler d'honneur dans une telle circonstance.

Ceci dit, les illusions que j'avais pu avoir sur le chef de L'Etat Français allaient bientôt se dissiper. Elles s'effilochèrent, avec l'aggravation d'une situation qui allait atteindre les sommets de la tragédie, avec les rafles à partir de la deuxième moitié de l'année 1942, suivies de la Déportation.
Mais nous n'en étions pas encore arrivés à ce stade, lorsque je suis arrivé à Agen.

Je voudrais dire, dès l'abord. que ma tâche aurait été impossible, surtout à partir de l'ère des plus grands dangers, sans la présence, à mes côtés, de mon épouse. Elle n'a pas ménagé sa peine, dès qu'il s'agissait de venir en aide à ceux qui faisaient appel à nous. Il est vrai que, lorsque j'avais fait sa connaissance à Paris quelques années auparavant, alors même que l'idée ne m'était pas venue encore à l'esprit de la demander en mariage, j'avais pu admirer son sens social développé qui se manifestait notamment en distribuant de la soupe aux chômeurs, rue Cujas, dans un local dont pouvaient disposer les étudiants, et en s'occupant, comme cheftaine des Eclaireuses Israélites, d'un groupe de filles dont les familles habitaient la rue Mouffetard, "la Mouffe", comme on disait, et dont la pauvreté sautait aux yeux. Cette rue ne s'était pas encore transformée, du moins dans sa partie haute, en restaurants exotiques, en cabarets et en studios modernes, comme c'est devenu le cas, depuis lors.

En quoi consistait normalement la tâche d'un rabbin ? Satisfaire aux besoins religieux des fidèles : offices réguliers, cours de Talmud Torah, s'occuper des jeunes en organisant différentes activités, visite des malades, assistance sociale. Parmi les malades que j'eus à voir à l'hôpital, il en est un, dont je me souviendrai toujours. Il s'appelait Dornhelm, était sans famille, si je ne me trompe. Son état était très grave. Aussi suis-je allé lui rendre visite le plus souvent possible. J'ignorais cependant que sa fin était si proche. Aussi ne fus-je pas près de lui lorsqu'il rendit le dernier soupir. Un voisin de lit me raconta que, peu avant qu'il n'expirât, la mère supérieure tenta avec insistance de le convertir, de lui faire abjurer le judaïsme. Mais, avec tout ce qui lui restait encore de force, il détourna la tête, et fit un signe de dénégation. On peut s'imaginer avec quelle tristesse je fis ses obsèques, le considérant d'une certaine manière comme un martyr d'Israël.

Je ne réussis pas à établir la she'hita (l'abattage rituel) à Agen, de sorte qu'il fallait faire venir de la viande de Périgeux où avait pu se former une importante communauté, dès le début des hostilités. A Agen, avant la guerre, il n'y en avait pas. Y résidaient tout juste quelques familles dont je ne sais même pas si elles avaient des rapports les unes avec les autres. Par contre, beaucoup de réfugiés étaient venus s'installer dans le Lot-et-Garonne, non seulement des familles venues de Belgique et de Hollande, mais aussi des Juifs d'Alsace, tout particulièrement du Haut-Rhin, dont la Préfecture avait d'ailleurs été évacuée à Agen même. C'est ainsi, que j'y ai retrouvé Max Lazare, président de la communauté de Mulhouse, et Armand Picard, qui avait assumé des responsabilités dans la Communauté de Colmar, et qui y jouera un rôle très important après la guerre. Je crois qu'on peut dire que ces deux messieurs ont contribué à la constitution d'une communauté à Agen. Avant ma venue, autant que je sache, c' est à eux qu'on s'adressait, en cas de besoin.

Il va de soi, qu'il fallait aussi se rendre, autant que possible, dans certaines localités du département où demeuraient, sans doute, déjà en résidence forcée, un certain nombre de Juifs étrangers, venus non seulement d'autres départements, de la Zone occupée, mais des pays comme la Belgique et de la Hollande, qui se trouvaient sous la coupe de l'envahisseur. Je pense notamment à Marmande, au Mas d'Agenais. à Castillonnès. En réalité, il y en avait partout, comme je m'en rendis compte, lors des rafles, et de mon "séjour" au Camp de Casseneuil. Castillonnès était très populaire chez nos enfants, car il leur arrivait parfois de crier à tue tête : "Castillonnès, résidence forcée !" De même, qu'en passant devant le marché couvert à Agen, l'un d'eux demanda : "C'est là le marché noir ?". Ce qui était moins drôle, et qui agaçait prodigieusement ma femme, c'est qu'un monsieur d'aspect respectable, un ancien professeur, je crois, déambulait tous les jours Place Carnot, où nous habitions, et criait à haute et intelligible voix : "Nieder mit den Juden. nieder mit dem Rabbiner !", c'est à dire. "A bas les Juifs, à bas le rabbin!". Sa voix portait jusqu'à notre appartement, situé au deuxième étage. Je n'étais pas encore sourd, à ce moment-là, mais je dois dire que son comportement me laissait indifférent. ce qui n'était pas le cas de ma femme... Un jour, n'y tenant plus, elle alla l'aborder : "Monsieur, puis-je vous poser une question?". Et lui, très poliment, très vieille France en quelque sorte, lui répondit : "Mais oui. Madame". "Pourquoi. lui demanda ma femme, prononcez-vous de telles paroles qui sont injurieuses pour nous ?" Furieux, il rompit l'entretien, et, bien entendu, recommença dès le lendemain.

Le Lot-et-Garonne a un sol d'une fertilité exceptionnelle. Comme me le dit l'évêque d'Agen. Mgr Rodier, lorsque je lui fis une visite de courtoisie : "Les gens d'ici sont de braves gens. Leur piété n'est pas excessive. Ce qu'ils demandent au Bon Dieu, c'est qu'il les laisse vivre le plus longtemps possible sur cette terre où ils se sentent si bien". Lorsque j'étais entré dans son bureau, j'avais croisé une personne qui en sortait. L'évêque me dit : "Ce monsieur est venu me voir pour être converti". J'avoue que je fus interloqué par ce manque de délicatesse à mon égard, de la part de Mgr Rodier.

Ce qui était stupéfiant, c'est que si, à Agen. nous étions réduits à une portion congrue, et n'obtenions les denrées alimentaires essentielles que contre remise de tickets, dans certaines localités il n'en n'était pas ainsi. A Castillonnès, par exemple, on pouvait avoir le pain librement, ce qui nous fut fort utile, car nous recevions ces tickets de pain inemployés là bas, et ils servaient au groupe de dames, que me femme réunissait régulièrement, pour confectionner des colis de nourriture pour des internes du camp de Gurs. Notre homme de confiance, là-bas, était le rabbin Léo Ansbacher, lui-même interné, qui nous fournissait une liste de gens qui avaient plus particulièrement besoin d'être secourus. Quelle ne fut pas notre surprise, il y a quelques années, de voir arriver chez notre fille où nous nous trouvions, à Petah Tikva, Léo Ansbacher, devenu rabbin dans un quartier de Tel Aviv ! Il avait appris notre présence par son neveu, libraire à Petah Tikva, chez qui je me fournissais en livres, et il avait tenu à nous rendre visite, pour nous remercier.

Il y avait donc abondance de denrées alimentaires dans le Lot-et-Garonne. Encore fallait-il avoir suffisamment d'argent pour se les procurer. Or la pauvreté était immense, tout particulièrement chez les étrangers. C'est pourquoi, peu après mon installation à Agen, j'écrivis au Comité d'Assistance aux Réfugiés (CAR), dont le centre était à Marseille, pour demander d'être son représentant pour le Lot-et-Garonne. On me répondit que c'était trop tard. "Comment trop tard ?", ai-je répondu, "est-ce ma faute si j'ai été prisonnier de guerre pendant plusieurs mois?" Mon argument fut considéré comme valable, et je reçus régulièrement de l'argent du CAR, afin de pouvoir distribuer des mensualités à des familles qui en avaient tant besoin. De plus, j'avais remarqué combien était grande, la misère physiologique de certains enfants. C'est après beaucoup d'insistance, que j'obtins que puisse s'en rendre compte avec moi, le docteur Elie Weill, inspecteur médical de l'OSE, frère du Docteur Joseph Weill, dont on sait le rôle éminent au sein de cette organisation. Qu'est-ce que j'obtins pour ces enfants ? Un peu de farine vitaminée.

Est-il nécessaire de dire que nous étions en rapport avec les éléments les plus variés de la population juive ? Quelle que soit l'idéologie des gens qui s'adressaient à nous, c'étaient pour nous des frères, et cela nous suffisait. J'ai eu, entre autres, des relations des plus cordiales avec deux tailleurs d'origine polonaise. Je ne sais plus s'ils étaient membres du parti communiste ou du Bund, mais ce qui est sûr, c'est qu'ils n'étaient pas des piliers de synagogue. Ils venaient me voir, pour que je les aide à envoyer de l'argent ou des colis à des camarades qui étaient internés dans un camp, au Sahara. Je répondais de façon positive à leur appel. Mais le Sahara était loin, tandis que Gurs était proche. J'appris, bien des années après la guerre, qu'en réalité il s'agissait là-bas d'un véritable bagne, et j'éprouverai toujours le remords de n'avoir pas aidé d'avantage ceux qui se démenaient en faveur de leurs camarades victimes du sadisme et de la bestialité humaine. Dans un camp du Sahara, l'adjudant, par exemple. s'arrangeait pour que le moment d'aller chercher, à une certaine distance, la soupe, coïncidât avec l'heure où avait lieu l'enterrement d'un interné... De sorte, que les camarades du mort, devaient choisir entre aller chercher la soupe, et dans ce cas ne pas assister à cet enterrement, ou bien prendre la décision inverse, et en subir les conséquences, à savoir, se priver de manger. Je suppose que cet adjudant inventa d'autres distractions pour les malheureux qui dépendaient de lui, puisqu'à la Libération, il fut condamné à mort, tandis que le colonel commandant le camp, lui, s'en tira avec une condamnation à la prison à perpétuité.

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