![]() |
ESTHER, SES FACES ET SES PHASES
|
![]() |
Esther-Ishtar est donc l'incarnation de la féminité
Tout comme Ishtar, Esther est la Femme par excellence. Elle est lune
des quatre plus belles femmes du monde (Meguilla 15a ). De même,
il existe quatre incarnations de la déesse Vénus.
"Et Esther plaisait à tous ceux qui la voyaient"
(Est 2 :15). Rabbi Elazar a dit : cela nous apprend que
pour chacun de ceux qui la voyaient elle semblait appartenir à son
propre peuple"
(Meguilla 13a). Non seulement la beauté dEsther
est admirable, mais de plus, chacun trouve chez elle une résonance
à laquelle il peut sidentifier. Incarnation de la déesse
Ishtar, elle possède ce charme absolu qui lui permet de rayonner
sur toute lhumanité.
Comme Vénus, elle agit en usant de sa puissance dattraction. On pense ici au couple astrologique Vénus-Mars : Vénus représente la force réceptrice, opposée à Mars qui est la force active, émettrice . Esther, comme on la vu, est le symbole féminin par excellence, symbole du pouvoir dattraction : elle est ce qui attire et non pas ce qui capture. En cela elle est lopposée de Mardochée, qui lui, se tient à la porte, "à découvert" et qui fait usage du pouvoir dattraction de sa cousine pour parvenir à son but. On peut donc parler ici dun couple dynamique de forces active et passive qui séquilibrent lune lautre.
Ce nest pas par laction quelle parvient à faire
changer les positions du roi, mais par lamour quelle lui inspire :
"Le roi se prit damour pour Esther, plus que
pour toutes les autres femmes" (Est. 2 :17). Et il
ne sagit nullement damour platonique :
"Et Esther fut conduite auprès du roi
Assuérus, dans sa maison royale, le dixième mois qui est le
mois de Tévet" (Est. 2 :16). Cest un mois où
lon se réchauffe mutuellement. (...)
Rav a dit : voulait-il "goûter le goût" dune jeune
fille, il la goûté, le goût dune femme mariée,
il la goûté ( Meguilla 13a).
Certes, les commentaires du Midrash abondent, affirmant quen réalité elle était fort laide, quelle était âgée de 75 ans et quune diablesse se substituait à elle dans la couche du roi. Mais tout ceci semble bien contradictoire avec ce qui est dit delle dans le livre, et avec dautres commentaires, indiquant quelle aurait donné une descendance au roi. On notera quil nexiste aucune preuve historique de lexistence dEsther et de Mardochée, et que tous les commentaires sont donc dordre purement spéculatif.
Ishtar est parfois identifiée à Séléné, la Lune ou déesse de la nuit. Et cest aussi un aspect de la personnalité dEsther que dêtre parfois voilée, parfois éclairée, alors que son domaine est toujours celui de lombre. Cest vraisemblablement ce quavaient senti les maîtres du Talmud en lidentifiant à cette déesse.
Esther Hadassah
Esther est littéralement "la cachée". Non seulement elle cache au roi le peuple dont elle est originaire, mais elle lui cache aussi son vrai nom, Hadassah (myrte). Et sous ce nom, on découvre un tout autre personnage.
"Ben Azzaï dit : Esther nétait ni grande ni petite, mais de taille moyenne comme un myrte. Rabbi Yehochoua fils de Qorha dit : Esther avait un teint qui tirait sur le vert (comme une feuille de myrte), mais un "fil de grâce" sétirait sur son visage" (Meguilla 13a).
Ce nom de Hadassah évoque le loulav que lon agite pendant la fête de Soukoth et qui est composé de quatre espèce : le cédrat, la branche, de palmier, les branches de saule et les branches de myrte. Daprès la Kabbala, ce sont les branches de myrte qui possèdent le statut le plus élevé dans lordre spirituel, sans doute à cause du parfum entêtant de ce végétal, mais surtout à cause de la forme de ses feuilles. Celui-ci, en effet, porte des feuilles triples en forme de la lettre Shîn , et symbolise donc les trois patriarches. Ceci nous permet de saisir la filiation dEsther-Hadassah avec les plus grands ancêtres du peuple juif.
"Myrte" en hébreu se dit hadass, mais Esther reçoit une lettre
supplémentaire : un hé qui symbolise le Nom divin,
et elle est ainsi appelée Hadassah.
LorsquAbram était devenu Abraham, la réception du hé
lui avait permis dengendrer Isaac : "Ton
nom de sénoncera plus, désormais, Abram : ton nom
sera Abraham, car je te fais le père dune multitude de nations"
(Gen. 17 :5).
Le hé que reçoit Hadass(ah) permet au peuple juif
de vivre un réengendrement. LorsquAbram avait reçu le
hé, il était "sorti de son horoscope" (qui lui annonçait
quil naurait pas denfants), donc du déterminisme,
et il avait commencé lhistoire de lhumanité (qui
comporte la dimension de la liberté). Lorsqu Hadass devient
Hadassa, elle peut ainsi annuler le sort (le pour) aveugle, ce
qui permet au cours de lhistoire de prendre un nouveau départ.
"Le temps de la Torah est celui de la révélation ;
le temps de Pourim, temps du judaïsme, est celui de loccultation.
Toutes les fêtes dIsraël sont des fêtes de la manifestation
divine éclatante, sauf celle de Pourim, fête de lexil
par excellence dun nouveau temps historique marqué par labsence.
YHWH se cache désormais ; il existe mais on ne le voit plus,
on ne lentend plus" (A. Abécassis, la pensée
juive t.3, p. 321).
|
"Sept prophétesses. Qui sont-elles ? Sarah, Myriam, Débora, Hanna, Abigaïl, Houlda et Esther ( ) Quant à Esther, cest quil est écrit : «et ce fut le troisième jour, Esther a été revêtue de royauté" (Est. 5 :1). Il fallait dire : de vêtements de royauté ! Mais (cela veut dire) elle a été "revêtue" de lesprit de sainteté. (En effet) il est écrit ici "elle a été revêtue", et un autre texte : "et lesprit a revêtu Amassia" (1Chr. 12 :18)" (Meguilla 14a-14b).
Lhistoire de la prophétesse Esther termine lépoque de la prophétie et marque le début de lhistoire purement humaine du peuple juif. Ce nest pas un hasard si le dernier prophète de la Bible est justement une prophétesse.. :
Il existe aussi une similitude entre le personnage dEsther et celui de Saraï (qui reçoit elle aussi un hé modifiant son nom) : "en effet lorsque Abram fut arrivé en Egypte, les Egyptiens remarquèrent que cette femme était extrêmement belle ; puis les officiers de Pharaon la virent et la vantèrent à Pharaon ; et cette femme fut enlevée pour le palais de Pharaon" (Gen. 12-14:15). Toutefois Sara ne reste pas dans la demeure de Pharaon parce que lHistoire ne fait que commencer, tandis quEsther reste dans la maison du roi parce que lHistoire (de la prophétie) prend fin.
Esther et Joseph
Il existe donc une contradiction apparente entre les deux faces de la reine : Esther la mystérieuse séductrice, et la Hadassah la prophétesse dIsraël. Pour tenter de concilier ces deux aspects, nous aurons recours à une autre analogie : celle dEsther et de Joseph.
Le Dr Gabriel Cohn, dans son article Iyounim beMeguilath Esther (dont on peut trouver le texte intégral sur le site du Centre Pédagogique de lAgence Juive), montre quil existe une grande similitude entre l'histoire de Joseph et le Livre d'Esther, aussi bien du point de vue linguistique que de celui du contenu. De nombreuses expressions et suites de mots, qui n'apparaissent pratiquement pas dans d'autres livres de la Bible, reviennent dans ces deux textes. De plus, la biographie de Joseph, d'une part, et celle d'Esther et Mardochée, d'autre part, sont étonnamment semblables.
Similitude linguistique : Les exemples sont nombreux, nous nen citerons que quelques-uns :
Analogie du contenu :
Il existe beaucoup dautres exemples de cette similitude, mais on na relevé ici que ceux qui touchent au personnage dEsther.
Joseph lui aussi est un prince parmi les nations, qui ne se contentera pas dassurer le salut du peuple juif, mais règnera sur lEgypte tout entière. Comme Esther, il est perçu très différemment par les gens de son peuple et ceux du peuple quil gouverne.
Esther comme image du Messie :
Cette filiation spirituelle entre Joseph et Esther nous conduit à penser que celle-ci est un avatar, une nouvelle manifestation de Joseph dans le monde.
"La Kabbala différencie entre le messie fils
de Joseph qui est souvent sur terre, et le fils de David, le vainqueur.
(
) Ce messie est plus ou moins caché comme les 36 justes et
souvent persécuté, tandis que le ben David doit réaliser
les promesses.
Il est dit que le messie fils de Joseph, homme des douleurs, juste de
la génération, est toujours sur terre. Lorsqu'on parle de la
venue du messie on entend donc seulement par-là sa manifestation,
car habituellement, à l'exception de figures telles que Rabbi Akiba,
Shlomo Molho et Shlomo de Karlin, le ben Joseph reste caché.
La grande distinction entre lui et le ben David concerne la victoire.
Le ben Joseph n'a que des victoires éphémères; ce
sujet a été développé par le prophète Isaïe.
Un ancien texte dit : "si vous en êtes dignes, c'est le ben
David qui viendra". Cela signifie que la manifestation messianique
sera durable et victorieuse.» (Pascal Thémanlys :
A lapproche du grand matin p.120).
On reconnaît chez Esther les caractères traditionnels du Messie ben Joseph : elle ne vit pas sur la terre dIsraël mais dans les nations (le ben Joseph a pour tâche de rédimer les nations) ; elle connaît la souffrance (elle est arrachée à son peuple et à sa famille) ; elle surgit dans lhistoire à un moment où le peuple juif est en danger ; elle est cachée.
En tant que manifestation du ben Joseph, la tâche Esther consiste seulement à préparer la venue du ben David . Elle reçoit "jusquà la moitié du royaume" (Est 5 :3). Traité Meguilla (16b) : elle ne reçoit pas la partie du royaume qui pourrait menacer la stabilité de ce même royaume ; autrement dit, elle ne peut pas reconstruire le Temple.
La mission dEsther lui est imposée : "car si tu persistes à garder le silence à lheure où nous sommes, la délivrance et le salut surgiront pour les Juifs dautre part, tandis que toi et la maison de ton père vous périrez. Et qui sait si ce nest pas pour une conjoncture pareille que tu es parvenue à la royauté ?" (Est 4:14). Autrement dit, les Juifs seront sauvés dans tous les cas, mais le fait quils soient précisément sauvés par Esther revêt une importance particulière. Peut-être est-ce la condition nécessaire pour la reconstruction du Temple (qui est "la maison de ton Père" : daprès le Midrash, Esther engendrera Darius qui permettra aux Juifs de le reconstruire.
Alors que le Messie ben David est issu de Ruth, une femme non-juive qui rejoint le peuple juif, le Messie ben Joseph sincarne ici dans une femme juive qui rejoint les non-juifs et combat parmi eux pour les Juifs. Mais lexistence dEsther est une condition nécessaire pour larrivée future du Messie ben David
Hadassa réussit à empêcher lextermination du peuple
juif, et le mène au point où il termine son rôle dans lexil
et où il est prêt à revenir dans son pays et à reconstruire
le Temple. Lexil est terminé car il a vaincu dans tous les domaines :
"Cependant Mardochée sortit de chez le roi
en costume royal, bleu dazur, avec une grande couronne dor
et un manteau de byssus et de pourpre, et la ville de Suse fut dans la
jubilation et dans la joie. Pour les Juifs, ce nétaient que
joie rayonnante, contentement, allégresse et marques dhonneurs.
Dans chaque province, dans chaque ville, partout où parvinrent lordre
du roi et son édit, il y avait pour les Juifs joie et allégresse,
festins et jour de fête.» (Est 8 :15-17).
Les vêtements de Mardochée rappellent
ceux dAaron et les ornements du Temple. La situation des Juifs en exil
ne peut pas être meilleure, et cest pourquoi lhistoire doit
prendre fin (par une assimilation générale), ou alors recommencer
(par le retour à Sion).
Limportance dEsther émane de limportance de la Meguilla
"Du point de vue rituel, le livre dEsther
est le seul texte lu à la synagogues selon les mêmes lois que
le Pentateuque : sur parchemin et avec les bénédictions
antérieures et postérieures" (A. Abécassis, la
pensée juive t.3, p. 321).
Daprès le Midrash, à la
fin des temps, toutes les fêtes juives seront abolies en dehors de Pourim
et de Yom Hakipourim, qui est un jour "Ke-Pourim"
(comme Pourim) : Pourim est le jour du repentir pour lhumanité
tout entière.
Il est écrit : "Un grand nombre parmi les gens
du pays se firent juifs, tant la crainte des Juifs sétait emparée
deux" (Est 8 :17). Ce quon peut rapprocher
de la vision de Zacharie : "Et quiconque aura
survécu, parmi tous les peuples qui seront venus contre Jérusalem,
devra sy rendre chaque année pour se prosterner devant le Roi,
lEternel-Cebaoth, et pour célébrer la fête des tentes"
(Zac. 14 :16 ).
Le voilement ("esther")
On a déjà mentionné quEsther est qualifiée de prophétesse, ce qui nest pas le cas de Mardochée. De même, le livre porte son nom et pas celui de son tuteur. Il semble donc que le personnage dEsther prenne le pas sur le celui de Mardochée, autrement dit que ce qui est caché soit plus important que ce qui est manifeste.
Ce nom de Esther ( "le voilement, ce qui est caché") la met en relation avec les 36 justes cachés sur lesquels repose le monde. Bien quelle soit cachée au fond du palais, où, de plus, elle cache sa véritable identité), cest sur elle que repose la délivrance. Il existe ici un prise de voilement, où ce qui est voilé voile encore autre chose, jusquau point ultime où se trouve le secret le plus profond.
On pense ici aux tentures qui voilaient le Tabernacle dans le désert (Ex. ch. 26), et qui sont décrites comme des éléments féminins de la construction. Par exemple, le verset 3 du chapitre se lit littéralement : "Cinq tentures seront attachées, lune à lautre, chaque femme avec sa soeur".
Ce qui est caché cest la dimension de lintériorité dans lexpérience humaine, qui est identifié avec la dimension de la féminité. Grâce à Esther (fille, ou du moins descendante, du roi Saül), le peuple juif revient à son intériorité : il retourne à sa foi pendant les trois jours du jeûne et cest ce qui le sauve. "Tout lhonneur de la fille du roi est dans son intérieur" (Ps. 45 :14) Daprès les commentaires du Zohar et du Midrash, "intérieur" désigne ici le Saint des Saints. La prise de conscience de lintériorité est indispensable pour pénétrer dans le Saint des Saints, qui est le lieu de lintériorité absolue.
Ceci ajoute une dimension supplémentaire au personnage du Messie ben-Joseph : la dimension de la féminité. Les femmes ont été lobjet de persécutions et dexploitation dans lhistoire, et constituent en cela une image emblématique du ben-Joseph. Les menaces de destructions sont produites par un excès dactivité et dextériorité (de virilité), et quon y échappe en rétablissant une présence de la réceptivité et de lintériorité (féminité).
LorsquEsther renonce à son voilement pour paraître en pleine lumière, elle cesse dêtre Hadassah pour redevenir la féroce Ishtar :
Ishtar lextravaganteEt cest alors qua lieu ce massacre de la population de Suse, qui conclut le livre.
Sentend à terrasser !
sa fête, cest guerroyer,
Dentrechoquer les combattants
Son enthousiasme à batailler
Révèlent sa vraie nature ! (Epopée de Gilgamesh)
"...Il y a une grande supériorité de Kipourim sur Pourim, car la faute y est pardonnée et dépassée ; le mal est transcendé par le repentir général ; le pardon y est accordé par Dieu et toute la création rentre dans lordre du bien triomphant constamment du mal par la seule force de la prière et de lesprit. Tandis que Pourim laisse un goût amer malgré tout, même si, par légitime défense, les Juifs de Suse sont fondés à tuer. Cest un échec relatif des relations entre Israël et les nations puisque le mal et la méchanceté (Haman et ses complices) sont supprimés par la force physique" (A. Abécassis, la pensée juive t.3, p. 331-332).
Il nen reste pas moins que le personnage dEsther demeure une grande figure de la pensée juive comme de la pensée universelle, comme en témoignent les nombreuses uvres dart qui lui ont été consacrée. Un grand kabbaliste, le Rabbi de Komarno nous dit : "Esther est la jumelle de Moïse et elle se trouve au même degré que lui". Le monothéisme a privé le peuple juif de ses déesses. Peut-être peut-il sen consoler avec ses prophétesses ?
Bibliographie