REFLEXIONS SUR LE LIVRE DE RUTH
par Manuel WEILL


1. L'histoire de Ruth

Le soleil brille, implacable, les champs jaunissent, la terre est dure et fendue ; cela fait longtemps qu'aucune goutte de pluie n'est tombée. Une caravane lourdement chargée s'éloigne de Bethléem : c'est Elimélech, un des riches habitants de la ville, qui quitte le pays, accompagné de sa femme Noémie et de ses deux fils,en direction de Moab, sur l'autre rive du Jourdain.

Elimélech meurt, ses fils épousent des filles du pays, appelées Orpa et Ruth. Dix ans plus tard les deux fils meurent aussi, et Noémie reste seule, sans mari et sans enfants. Apprenant que la famine est terminée à Bethléem, elle décide de retourner chez elle. L'heure du départ est venue, Noémie veut se séparer de ses brus : "restez chez vous et que D. vous bénisse". Orpa et Ruth refusent de la quitter : "Nous retournerons avec toi, chez ton peuple". Noémie essaie de les en dissuader : "attendez-vous de moi des fils pour vous marier ? Soyez raisonnables et restez chez vous". Elles se trouvent toutes trois au bord du chemin et pleurent; que de douleur renfermée dans ces larmes : les deuils successifs, la solitude, le sentiment d'abandon... peut-on supporter maintenant une nouvelle rupture ? Mais Orpa prend la décision de rester. Quant à Ruth, elle choisit de continuer la route avec sa belle-mère : "N'insiste pas près de moi pour que je te quitte et m'éloigne de toi ; car partout où tu iras, j'irai ; où tu demeureras, je veux demander ; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu" lui dit-elle.

Les deux femmes cheminent en silence sur la voie du retour. Lorsqu'elles arrivent à Bethléem, tous sont frappés de stupeur : est-ce vraiment Noémie, cette femme, Noémie qu'autrefois tout le monde enviait ?

L'été est arrivé et la moisson est bonne, mais il n'y a rien à manger dans la maison de Noémie. Aussi elle envoie Ruth récolter les gerbes de blé laissées intentionnellement pour les pauvres. Par hasard, elle-ci va glaner dans le champ de Boaz, un parent de Noémie, qui est l'homme le plus influent de la ville. quand celui-ci apprend de qui elle est la bru, il lui permet de récolter du blé pour subvenir à ses besoins. Ruth rentre chez elle et raconte l'incident à sa belle-mère qui décide que le temps est venu pour la jeune femme de se marier. Elle lui dit d'aller se coucher aux pieds de Boaz quand il dormira dans sa grange. Ainsi fait-elle, et vers minuit, l'homme se réveille et trouve Ruth à ses pieds. Celle-ci lui explique qu'il doit racheter les terres qui appartenaientà Elimélech, et aussi la prendre pour femme (selon la coutume). Boaz accepte et Ruth se faufile aux aurores pour rapporter la nouvelle à Noemie qui attend impatiemment.

Le matin venu, Boaz propose à un parent plus proche de Noémie de racheter les terres d'Elimélech ; celui-ci accepte, mais quand il apprend qu'il doit aussi épouser Ruth, il refuse et cède ses droits à Boaz qui, devant les habitants de la ville, rachète les champs et l'épouse lui-même. Celle-ci donne naissance à Obed, qui sera le grand-père du roi David.

2. L'histoire de Noémie comme schéma de la rédemption

Ruth par Gustave Doré
Ruth
Le texte ci-dessus est un résumé du livre de Ruth et non pas une traduction. Il faudrait lire ce récit en hébreu pour comprendre que Noémie signifie "agréable", Orpa (la bru qui n'a pas suivi Noémie) "la nuque", Kilion (le premier mari de Ruth) "destruction", etc...

Le premier chapitre du livre contient 12 fois le mot "lashouv" ("revenir") ; le deuxième chapitre contient 12 fois le mot "leketh" ("récolte") et 10 fois le verbe "liktsor" ("faucher"), tandis que le troisième et le quatrième chapitre du livre contiennent 23 fois le mot "gueoula" ("délivrance, rachat, rédemption").

On voit donc qu'il s'agit d'un retour, que ce n'est pas simple puisqu'il faut récolter et cueillir des éléments disparates afin d'aboutir à quelque chose. Cela nous apprend qu'il ne faut pas s'arrêter en route, mais mener le cheminement à son terme, qui est infini. Il est certes difficile de revenir vers ce que l'on aquitté, on a eu de bonnes raisons de le quitter, et connaît-on seulement ce vers quoi on revient ? Le mot "lashouv", qui signifie "revenir" en hébreu, possède ici le sens de "teshouva", "réponse" (issu de la même racine hébraïque). Il s'agit bien sûr de la réponse que l'on doit à l'autre, mais surtout de la réponse que l'homme se doit à lui-même, réponse à une question soulevée par l'existence du monde, de la société, du moi. A-t-on l'énergie de tout remettre en question ? Si oui, aura-t-on la force de persévérer, et de rechercher le sens des actes, des intentions bonnes et mauvaises ? Pourra-t-on l'assumer ? Il faut achever l'effort jusqu'au bout pour en récolter les fruits, comme nous le montre l'image de la moisson qui constitue le centre du livre de Ruth.

D'après le Midrash, ce n'est pas par crainte de la famine que la famille d'Elimélech quitte Bethléem : c'est en effet la famille la plus riche de la ville, et c'est pour éviter de devoir partager ses biens avec les victimes du fléau qu'elle choisit de s'expatrier. Et voici que Noémie, ruinée, veuve, sans enfants, revient à son lieu de départ. C'est dans ce mouvement de retour à soi-même, amorcé au moment où ses épreuves passées l'ont emplie d'amertume, qu'elle pourra se réconcilier avec la vie. La rédemption ("gueoula") est donc présentée dans le livre de Ruth comme l'acte libre et autonome de l'individu.. C'est une expression de sa volonté qui s'accomplit sans intervention extérieure, en fonction de ce que l'on pourrait appeler la foi. Il s'agit d'une image de la rédemption ultime, puisque Ruth, la Moabite, est l'ancêtre du "Messie de la lignée de David", qui viendra délivrer le monde.

3. Ruth ou le refus de la fatalité
(cf. André Neher : Introduction à l'étude du Livre de Ruth Cahiers Yeshouroun, Lyon, mai 1946.)

Quand Boaz et Ruth se marient, l'assemblée bénit l'épousée en ces termes : "Que ta maison soit comme la maison de Peretz que Tamar enfanta à Juda" (Ruth 4:12). On peut se demander pourquoi c'est cette bénédiction qui est dite ici. Il est vrai que Peretz est l'ancêtre de Boaz, mais la relation est plus fondamentale. L'histoire de Tamar et de Juda se trouve au chapitre 38 de la Genèse : Tamar épouse le fils de Juda, Er, qui meurt peu après : Selon la loi du lévirat, elle s'unit alors à son frère Onân qui meurt lui aussi. Tamar attend donc que le troisième fils de Juda grandisse pour pouvoir se marier avec lui, mais il a peur de lui céder son dernier enfant : "Demeure veuve dans la maison de ton père jusqu'à ce que mon fils Chêla soit plus grand". Car il craignait qu'il ne mourut, lui aussi, comme ses frères" (Genèse 38:11). Tamar, voyant par la suite que Chêla a grandi mais que Juda n'a pas l'intention de les marier, se déguise en prostituée et a des relations conjugales avec Juda, sans que celui-ci devine son identité. De cette union naissent Zérah et Peretz, Peretz qui sera l'ancêtre de Boaz et donc de David.

Le problème que doit affronter Juda est celui de la fatalité : Tamar est pour lui l'incarnation d'un destin maléfique, elle a "tué" ses deux fils, le sort s'acharne contre elle. Mais celle-ci veut lui prouver que c'est faux, qu'en fait Er et Onân sont morts du fait de leur inconduite et que la fatalité aveugle n'existe pas, mais qu'il faut considérer la vie et l'histoire dans l'optique de l'intentionalité, même si nous ne savons pas laquelle. Elle s'unit à lui justement pour prouver qu'elle n'est pas une femme maudite, que non seulement elle ne tue pas ses maris, mais qu'elle peut avoir des enfants, qu'elle ne constitue pas un arrêt de mort, mais qu'elle est la continuation de la vie. Et effectivement elle donne naissance à deux fils dont l'un est Peretz, ancêtre de David, et par cela même du Messie à venir.

Il en est de même pour Ruth : Noémie perd l'un après l'autre son mari et ses deux fils ; elle n'a plus d'espoir "Je suis trop âgée pour être à un époux" (Ruth 1:12), dit-elle. En plus de quoi, il faut remarquer que le mot "mar" ("amer") revient souvent dans ses propos : "Non mes filles, car j'en aurai beaucoup d'amertume pour vous" (Ruth 1:13). Le sentiment de la fatalité, de l'acharnement du destin, la prend à la gorge. Mais Ruth se soulève contre cette interprétation fataliste de l'histoire à l'échelle individuelle ou générale, et elle ajoute : "là où tu mourras, je veux mourir aussi et y être enterrée. Que l'Eternel m'en fasse autant et plus si jamais je me sépare de toi autrement que par la mort !" (Ruth 1:17 - souligné par nous). Il ne s'agit pas simplement du moment où la mort nous sépare, mais plus profondément, c'est l'idée de mort qui nous sépare : sans rien enlever au tragique de la mort, Ruth la conçoit comme un achèvement, et non pas comme une force aveugle et maléfique.

Noémie est sceptique, elle veut changer de nom : "Ne m'appelez plus Noémie (l'agréable), appelez-moi Mara (l'amère) car Shadaï (un des noms de Dieu) m'a abreuvée d'amertume" (Ruth 1:20). L'amertume règne, mais déjà ici l'évocation du nom Shadaï, pose une certaine limite au désespoir. Or on a remarqué que Shadaï peut se lire "She-daïï", "c'est assez" c'est assez d'amertume, ce qui annoncerait le retournement de la situation.

L'idée mûrit et se développe en Noémie, et quand Ruth lui dit que Boaz lui permet de glaner dans ses champs, elle répond : "Béni soit-il par l'Eternel, puisqu'il n'a cessé d'être bon pour les vivants et pour les morts !" (Ruth 2:20 - souligné par nous)

Le nom de D. est ici celui de la miséricorde, qui ne délaisse ni les vivants ni les morts, ceux qu'elle croyait morts pour rien, aveuglément, deviennent des morts que D. ne délaisse. Quand Ruth donne finalement naissance à Obed, elle en est bien la mère biologique, mais cet enfant est doté en premier lieu d'une importance pour Noémie : "Et les voisines désignèrent l'enfant en disant : "Un fils est né à Noémie !" (Ruth 4:17). Comme dans le cas de Tamar, la fatalité de la mort est dépassée par la vie qui se transmet par l'enfant. A la joie de la naissance s'ajoute donc la joie de la signification de la naissance.

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