JUNGHOLTZ

Vers le milieu du 18ème siècle, de nombreux Juifs vinrent s'établir à Jungholtz. Une synagogue et une école talmudique y furent ouvertes. Seul le bâtiment de la yeshiva subsiste aujourd'hui.

LA SYNAGOGUE ET L'ÉCOLE JUIVE DE JUNGHOLTZ
et leurs desservants
par Denis Ingold
Extrait de JUNGH0LTZ, LIEU DE MEM0IRE
HISTOIRE D'UNE C0MMUNAUTE JUIVE DISPARUE ET D'UNE NECR0P0LE TRICENTENAIRE

par Denis Ingold avec le concours de Günter Boll
Mulhouse 2000 (avec l'aimable autorisation de l'auteur)


La maison "auf der Hölle" ou "alte Judenschule" (terme qui signifiait à la fois "école juive" et "synagogue") est percée au rez-de-chaussée d'un passage couvert longeant le rempart contre lequel l'édifice est bâti. Selon Knoll et Ginsburger, elle occupe l'emplacement de la synagogue du moyen-âge. En 1680, elle fut acquise par le préposé juif Wolf Wexler qui en donna la moitié en dot à son gendre Lehmann Reinau quatre ans plus tard. en 1696, ce dernier devint propriétaire de toute la maison qui servait sans doute (de nouveau ?) de synagogue. En 1832, la communauté de Soultz racheta la maison et fit bâtir à côté la synagogue moderne, inaugurée en 1838. La maison "auf der Hölle" servit alors de logement au ministre-officiant et au beaudeau, et d'école. Après la seconde guerre mondiale, elle reprit du service comme lieu de culte : un oratoire y est aménagé. A noter que pendant la guerre de Trente ans, la maison appartenait à la femme de Caspar Strohmeyer, bailli de Jungholtz, qui la transmit à la femme du boucher Caspar Jehlé, dont le blason et les initiales sont graveé sur une poutre avec le millésime 1660.
Il est probable que dès le 17e siècle, les seigneurs de Jungholtz aient permis aux Juifs qu'ils avaient pris sous leur protection,de célébrer leur culte dans une de leurs maisons. Lorsqu'en 1664, Koppel Dreyfus de Guebwiller fut accusé d'avoir exercé publiquement son culte dans sa maison en présence de Juifs non-domiciliés dans la ville, alors que seul l'exercice privé de ce culte (privata exercitia) en présence de sa famille et domesticité lui était permis,il déclara pour sa défense,qu'avant l'invasion suédoise, les Juifs de la principauté de Murbach avaient célébré publiquement leur culte aussi bien à Bergholtz qu'à Uffholtz et à Hésingue.

La "Judenordnung" publiée en 1623 dans les terres de l'évêque de Strasbourg, donc en vigueur à Soultz, interdisait certes aux Juifs de l'Evêché toute "synagogue ou école publique", mais les autorisait à "faire donner l'instruction (religieuse) à leurs enfants dans leurs maisons" et d'y célébrer leurs cérémonies et fêtes à condition que cela ne soit pas fait publiquement, mais en privé et dans la plus grande discrétion. Les seigneurs laïques furent certainement plus tolérants dans ce domaine que l'abbé de Murbach et l'évêque de Strasbourg. Ainsi,à Bollwiller, fief de la famille de Rosen qui rouvrit les portes du bourg aux Juifs après la guerre de Trente Ans, il est fait mention d'une synagogue dès 1672, un an après que les Juifs d'Uffholtz (dans la principauté ecclésiastique de Murbach) furent accusés de "tenir une synagogue" clandestinement.

Le 9 février 1672, un certain Elias fut condamné à une amende pour avoir battu et malmené Schey Brunschweig "in der synagog", circonstance aggravante.Dans le même village, en 1679, la femme d'un rémouleur assista à une circoncision pratiquée chez (ou par?) le Juif Mochy : son mari irrascible ayant fait irruption dans la maison où se pratiquait cette cérémonie, il fut copieusement rossé par les participants, qui prirent la défense de leur invitée chrétienne.Une telle "promiscuité" entre Juifs et Chrétiens était alors inimaginable dans les terres de l'évêque de Strasbourg, dont le "règlement" édicté en 1623 interdisait explicitement aux Juifs de convier des Chrétiens à leurs circoncisions, fêtes des Tabernacles ou danses ou même "de se trouver avec les Chrétiens aux cabarets et de manger et jouer avec eux".

En 1683, il est question toujours à Bollwiller, d'un "Jüdischen Schulmeister" du nom d'Isaac Abraham (nom que l'on retrouve à Jungholtz au début du siècle suivant) : ce "maître d'école" ou rabbin (le terme allemand avait les deux sens) fut maltraité par un de ses coreligionnaires irrascible, qui venait d'être condamné à une amende par le rabbin de Brisach. Rappelons que c'est en 1681 que le rabbin Aaron Worms de Metz avait été installé à la tête du judaïsme alsacien avec juridiction sur la haute et basse Alsace et siège à Saint-Louis-les-Brisach.

Avant et après ce premier rabbin provincial nommé par le roi de France, nouveau maître du pays, il a dû y avoir d'autres grands rabbins dont l'autorité était reconnue par les communautés d'Alsace : les "Memorbücher" de Nidernai et de Haguenau citent notamment Simon Blum, qui avait commencé sa carrière de circonciseur à Jungholtz. Il est possible que ce rabbin-circonciseur ait habité à Jungholtz avant de se réfugier à Guebwiller chez son beau-père Gabriel Bloch pendant la guerre de Hollande, puis de s'établir à Wattwiller en 1677 et à Uffholtz en 1680, enfin à Soultz vers 1689. Dans cette dernière ville (dont Jungholtz n'était qu'un hameau), la communauté chrétienne se plaignit à l'Intendant d'Alsace à la fin du siècle que les Juifs avaient établi dans une des huit maisons bourgeoises ("des meilleures et des plus belles de la ville") qui leur appartenaient : "une synagogue,où s'assemblent la plupart des Juifs du voisinage aux jours de leurs cérémonies, en sorte que ladite ville serait fort souvent pleine de cette race" (sic!).

Illustration extraite du "Mohelbuch" ou registre de circoncision du rabbin Simon bar Nephtali Blum et de son fils Hirtz Blum, commis-rabbin d'Uffholtz (Bibliothèque Nationale et Universitaire de Jérusalem).
Sur le bord supérieur des deux écussons on lit : "Schimon, fils de Nephtali Bluma". Les armes sont des armes parlantes : les fleurs (Blumen en allemand) rappellent le nom de famille des propriétaires et rédacteurs du registre, le plus ancien du genre en Alsace. Les circonciseurs Blum, le fils comme le père, exercèrent leur ministère à Jungholtz, où Simon Blum pratiqua sa première circoncision en 1668. En 1689, Simon Blum était domicilié à Soultz. A une période que nous n'avons pas pu déterminer, Simon Blum aurait même exercé les fonctions de "rabbin à Brisach et dans le Haut-Rhin", donc rabbin proincial (Mémoriaux de Niedernai et de Haguenau).

Parmi les Juifs du voisinage qui fréquentaient la synagogue de Soultz à la fin du 17e siècle, il y avait certainement ceux de Jungholtz,qui n'étaient sans doute pas encore assez nombreux pour avoir leur propre lieu de culte. Soultz avait un rabbin communal dès 1711 en la personne de Hirtz Reinau, fils de Lehmann Reinau, dont la maison, rue des Bouchers, était sans doute la synagogue en question (voir notre illustration).


L'ancienne synagogue de Jungholtz, encore connue sous le nom de"Judaschuäl" (école des juifs). Dès le début de ce siècle, l'administration du cimetière israélite de Jungholtz avait loué le bâtiment désaffecté à deux familles qui occupaient chacune un étage. D'importants travaux de restauration avaient précédé cette reconversion du bâtiment (M. Ginsburger, Der israelitische Friedhof in Jungholtz, 1904, p. 17). La maison appartient toujours à la communauté juive et est louée à des particuliers. Selon M.Rothé et M.Warschawski (Les synagogues d'Alsace et leur histoire, Jérusalem, l992),"vers le milieu du XVIIIe siècle, de nombreux Juifs vinrent s'établir à Jungholtz.Une synagogue et une école talmudique y furent ouvertes.Il ne reste de nos jours que le bâtiment de la yeshiva" (p.169). En réalité,le bâtiment en question a servi dès l'origine aussi bien de synagogue que d'école.
Photographie : © M. Rothé.
Bien qu'en 1726, par décision du roi semble-t-il, le Conseil Souverain d'Alsace ait ordonné la démolition des synagogues de Wintzenheim, Hagenthal et Biesheim et "fait défenses aux Juifs d'en bâtir dans le ressort, sous peine de punition corporelle", les constructions de synagogues se poursuivirent en Alsace au 18e siècle.

Cinq ans après l'arrêt de 1726, les Juifs de Jungholtz contournèrent l'interdiction qui leur était faite en faisant construire leur synagogue par leur seigneur. Le 30 mai 1731, le baron François-Melchior de Schauenbourg non seulement donna en location à la communauté juive du "bourg" (Flecken) une synagogue située dans la "grande rue des Juifs" - "eine Sinagoge in alhiesigem Flöcken vorne an der grossen Judengassen", mais encore il s'engagea à la faire construire à ses frais au préalable et à la livrer clé en main à ses locataires :

"Beyneben obligiert sich wohlgesagte gnäd(ige) Herrschaft aile Maurer, Zimmermann, Schreiner, Schlosser, Glaser und andre Werck-Leuth Arbeiten und annoch aile dazu gehbrigen Materialien wess Namen sie nur haben môchten in seinen Kosten anzuschaffen und zu fournieren und zu bezahlen und solche Wohnung und Sinagog in einen rechten brauchbaren Standt zu stellen und mehrgesagter Judenschaft die Schlüssel in die Hand zu liefern..." (Ginsburger, Friedhof,p.73 et 74, "Lehnung u.Verding", notariat de Jungholtz).

Porte (Erouv 'hatseroth) destinée à la Matsa symbolique, réunissant, chaque année à Pessa'h (Pâque) toutes les maisons du village en une seule demeure pour permettre de transporter un objet pendant le Shabath.
Bois polychrome, fer. Au centre de l'étoile de David de Jungholtz se détache l'Aigle bicéphale d'Autrice et la date en hébreu, correspondant à l'année 1770.
Collection SHIAL - Musée Alsacien Strasbourg. (agrandir)
D'après un plan (Abriss) sans doute fourni par les Juifs de Jungholtz, la future synagogue devait mesurer 40 pieds de long sur 30 de large (env.12 x 9 m) et comprendre deux niveaux : un rez-de-chaussée en maçonnerie et un étage en bois. Au rez-de-chaussée serait aménagé un logement pour le maître d'école comprenant une cuisine, un "poêle" (Stuben), deux chambres, une cave et une écurie. La synagogue elle-même serait établie à l'étage et bien aménagée ou décorée :
"...dass gedachte Sinagog vierzig werk schuh lang und dreissig derselben schuh breit, der untere Stock mit Mauren und der obere mit Holz und in dem untern stock eine Bewohnung mit sechs Gemach als eine Kuch,Stuben, Stubenkammer, annoch eine Kammer, Keller und Stall für ein.Schulmeistér, und in dem oberen Stock die Sinagog alles wie es in dem Abriss gezeichnet, und absonderlich erst gedachte Sinagog wohlverdressiert sein soll" (Ginsburger, Friedhof, p.71).
La communauté juive de Jungholtz, représentée par Hirtz Bloch, Isaac Lévy et Seligmann Grumbach, promit de payer au baron pour la construction de la synagogue - "für Erbauung gemelter Behausung für Alles und Alles" - 300 florins ou 500 livres Tournois, dont 100 florins comptant, le reste au fur et à mesure de l'avancement des travaux. Le loyer de la synagogue et du logement du maître d'école fut fixé à 50 livres Tournois par an, payables la moitié à la Saint-Jean-Baptiste, le reste à Noël :
"...für welche Bewohnung des Schulmeisters und Nutzgeniessung der Sinagog angeregte Judenschaft erstwohlbesagter gnâd.Herrschaft oder ihren adelichen Erben jührlich und ein jedes Jahr besonders fünfzig livres tournois Zins halbes auf st.Johannes Baptisten und d.andere halbe auff darauf folgenden heiligen Weihnachten zu bezahlen versprochen..." (id.p.72).
Le seigneur de Jungholtz se réservait le droit d'établir dans le logement du rez-de-chaussée un maître d'école de son choix pour l'instruction religieuse de la jeunesse israélite du village:
"...und ist hierbey annoch zu merkhen und ausdruckentlich angedingt worden dass der gnäd. Herrsch.jederzeit freystehen solle ein Schulmeister nach Ihrem Belieben in der Wohnung des undern Stockes zu thuen,damit derselbe Schulmeister die Jugendt Ihrem Gesatz und Brauch nach instruieren könne,wie nicht weniger die gesagte Judenschaft ihrert jwie gewöhnlich mit allen ihren Rechten und Gerechtigkeiten unverhinderlich nutzen und niessen könne..." (id.).
Le baron garantit à la communauté juive la jouissance sans entraves de la synagogue et du logement du maître d'école et s'engagea à ne pas augmenter le loyer à l'avenir :
"... also dass und nach Abrichtung obgesagter jâhrlichen Zinsen ermelte Juden die Behausung und Sinagog frey und sicher nutzen und niessen kbnnen und durch gemelt gnüd.Herrsch.und Nachkommen in keinerlei Weisse und Weg kbnnen umb den jàhrlichen Zins gesteigert,vertrieben noch verhindert werden...".
Enfin la communauté juive s'engagea à entretenir la maison à ses frais ; "die Behausung in Dach u.Gemach in einem guten Standt und freien Kosten erhalten".


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