Hommage à Robert WEYL z.l

Il y a 10 ans, le 18 Tammouz 1997, disparaissait mon père Robert Weyl z.l.
En cette date anniversaire, je voulais rappeler le souvenir d'un homme, chercheur infatigable, assoiffé de connaissances.
Il fit classer ou inscrire à l'Inventaire des Monuments Historiques de nombreux monuments et cimetières juifs dont, épigraphiste, il déchiffra les épitaphes des stèles, nous faisant découvrir autant d'hommes et de femmes, personnages attachants, des plus humbles aux plus illustres qui ont marqué notre histoire.
Mais au-delà de ses recherches, il a surtout voulu faire partager sa passion pour le judaïsme d'Alsace par ses très nombreuses publications – essayant de mettre à jour toutes les richesses de la culture juive – et cela bien avant que ne soient instaurées les Journée du Patrimoine.
Intellectuel à la culture immense, il mit toute son énergie, n'hésitant pas à secouer les pouvoirs publics, au service de cette tâche qui occupa une grande partie de sa vie : la préservation et la valorisation du Patrimoine des juifs d'Alsace auquel il était tant attaché.
En hommage à sa mémoire, il m'a semblé tout a fait naturel de publier un article dans lequel il parle de ses ancêtres.

Martine Weyl

La maison patricienne de la rue Nouvelle à Rosheim
par Robert WEYL
Extrait de l'Annuaire 1981 de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Molsheim


On trouve dans la Rue Nouvelle à Rosheim une maison patricienne de fort belle apparence, datant du 18ème siècle. Son état de conservation est tel que l'administration municipale qui en est propriétaire n'hésita pas à y installer des services publics. Elle est actuellement inoccupée. Sur la clé d'arcade une date, 1737, et deux initiales, L et N, nous apprennent qu'en 1737, Lippmann, fils de Itzig Netter, préposé des Juifs de Rosheim, construisit cette maison.

Les Netter, venant de Duppigheim, étaient venus s'installer à Rosheim en 1665, grâce à une lettre de recommandation du baron de Montclar, lieutenant général des armées royales, mais il semble bien que la famille se soit déjà trouvée à Rosheim bien avant la guerre de Trente Ans, et une tradition ferait descendre les Netter du très illustre Josselmann. Leïma Netter, fermier du sel de la ville de Rosheim, avait acquis quelques masures dans le Wallgardt. On désigne par ce nom un quartier de la ville situé à l'extérieur de la première enceinte, au nord-ouest de celle-ci. Il n'y avait pas, à proprement parler de quartier assigné aux Juifs, mais pour des raisons de commodité, les Juifs préféraient habiter à proximité les uns des autres, les chrétiens continuant à habiter le même quartier.

En 1693, sur seize familles juives installées, onze vivaient dans la paroisse Saint-Étienne, et cinq dans la paroisse Saint Pierre et Paul, ce qui indique une certaine dispersion géographique, mais avec une préférence marquée pour le Wallgardt, et dans ce quartier, pour deux rues, dont les dénominations ont plusieurs fois changé au cours des ans, ce qui ne manqua pas de créer une certaine confusion. La première de ces rues s'appela "rue des Juifs", puis "ancienne rue des Juifs" et enfin "rue des Déportés". La seconde de ces rues s'appela elle aussi, "rue des Juifs", puis "rue nouvelle des Juifs "et actuellement "rue Nouvelle".

Itzig Netter compléta les achats de son père Leïme en achetant en 1720 une maison avec cave, cour, grange, écurie et dépendances dans la "nouvelle rue des Juifs". Il fit d'importants travaux, construisant notamment la synagogue. Dans la nuit du 30 septembre 1731, correspondant à la fête de Rosh Ha-Shana, le nouvel an juif, la synagogue fut détruite par un incendie, ainsi que des bâtiments annexes. Itzig Netter décida de raser les vieilles constructions et d'élever à la place un immeuble en rapport avec leur situation sociale.

La maison n'était pas achevée lorsque Itzig Netter mourut en 1733. Son fils aîné Lippmann mena les travaux à leur achèvement, tandis que le cadet, Lehmann, le futur Préposé général de la Nation juive en Alsace, élevait une construction sur la terre voisine, la cour étant commune.

La synagogue était attenante à la maison de Lehmann Netter et construite sur sa propriété. Lorsque celle-ci fut vendue, le contrat stipula que la synagogue demeurerait propriété de la communauté juive de Rosheim, et que le droit de passage lui demeurerait garanti. La maison de Lippmann avec cour, jardin et dépendances, couvrait 8 ares, celle de Lehmann était sensiblement de la même superficie.

Les deux branches de la famille Netter purent jouir paisiblement des lieux jusqu'à l'époque révolutionnaire. Leur fortune était considérable. Ainsi, lorsque Lehmann Netter épousa en 1729 Beyla Oppenheim, la dot des jeunes mariés se monta à 16 000 livres, et lorsqu'à la génération suivante, Meyer, le fils de Lehmann Netter épousa Hindelé, la fille d'Aron Meyer de Mutzig, la dot s'éleva à 36 000 livres. Pour avoir une idée de la valeur de l'argent, on notera qu'un bœuf coûtait 85 livres, un cheval 300, un maçon gagnait 300 livres par an et une maison valait 2 000 à 3 000 livres.


Robert Weyl devant la Maison Netter
La fortune des Netter ne résista pas à la Révolution, leurs avoirs étant principalement constitués d'assignats, sans valeur aucune, de créances irrécouvrables sur des émigrés ou sur des personnes elles aussi ruinées. Les chefs de famille durent se résoudre à faire une démarche fort humiliante : ils se rendirent chez le notaire pour lui déclarer qu'à la suite de "revers de fortune qu'ils ont essuyés par la rentrée de leurs capitaux et créances en assignats, ils se trouvent démunis de toutes ressources, et qu'ils abandonnent à leurs créanciers tous leurs biens meubles et immeubles". Le notaire dressa en conséquence un inventaire détaillé pour constater que l'actif était insuffisant pour couvrir l'hypothèque légale des épouses, qui leur avait été garantie par contrat dûment enregistré. Les choses restèrent donc en l'état, l'actif passant entre les mains des épouses. Tombée de très haut, la famille Netter ne s'en releva jamais. On ne les retrouvera pas à l'assemblée des Notables de 1806, ni même à la tête de cette communauté fondée par leurs ancêtres. Mais, grâce à ces évèénements, nous possédons aujourd'hui des inventaires descriptifs des biens de la famille qui nous permettent de reconstituer dans une large mesure la vie quotidienne des familles juives bourgeoises à Rosheim, au cours du 18ème siècle.

La ruine de la famille fut suivie par la dispersion géographique des enfants. Le Préposé général Lehmann Netter était mort en 1792, et ses enfants vendirent la maison familiale au notaire Jean Joseph Nicolas en 1804. Les descendants de Lippmann Netter habitaient toujours la magnifique maison patricienne, mais tenaillés par des besoins d'argent, ils acceptèrent l'offre du notaire Nicolas et échangèrent leur demeure contre celle du notaire, jadis habitée par Lehmann Netter.

Les choses demeurèrent ainsi pendant une bonne partie du 19ème siècle. Le notaire Schaeffer avait succédé au notaire Nicolas, et les générations de Netter, descendants de Lippmann, se succédaient. Ce fut Emmanuel Netter (1844-1913) qui, après son mariage en 1875, quitta l'antique demeure pour s'établir au coin de la Rue principale et de la rue du Sel. En 1918, les derniers Netter quittèrent Rosheim pour s'établir à Strasbourg.

C'est une chose étrange que la ruine de cette famille, et la "rentrée de leurs capitaux et créances en assignats" qui avaient perdu toute valeur n'explique pas tout. Les grandes banques parisiennes traversèrent l'épreuve sans subir de pertes. Ainsi la banque Mallet possède un capital de 800 000 livres en 1788, 240 000 livres en 1794. Ce capital est nul pendant la période des assignats, au cours de laquelle elle acquiert des biens nationaux en Artois et en Picardie. Les Perier font de même, achetant des domaines et des actions sur les mines d'Anzin. Les banquiers Montz et Greffulhe placent leurs capitaux en terres et en marchandises rares. Tous se retrouvent en possession d'une fortune remarquablement arrondie en 1799, après le 18 brumaire.

Les Netter semblent avoir géré leur fortune avec une certaine légèreté. Témoin ce "billet" que nous avons retrouvé dans les papiers de la famille, par lequel Wolff, fils de Mayer Netter, par conséquent petit-fils du Préposé général Lehmann Netter, prête la somme de 5 000 livres tournois à un certain de Lajolais, officier au régiment d'Alsace. Ce billet, signé le 1er mai 1787, stipule que la somme sera remboursable "au coq rouge à Strasbourg" 5 000 livres constituaient une somme importante, permettant d'acheter une maison ou d'assurer l'existence d'une famille durant plus de dix ans. Elle était représentée par plus de 200 louis d'or, que le jeune Wolff Mayer Netter, qui n'avait guère plus de 15 ans prêtait à un traîneur de sabre rencontré dans une taverne. On trouve dans l'inventaire de Wolff d'autres créances du même type : "1863 livres dûs par Riedessel, officier d'Alsace, 1 000 livres dûs par Birgel, aussi officier..." Aucune fortune n'aurait résisté à une pareille gestion. On peut rapprocher la faillite des Netter de celle de Jacob Baruch Weyl d'Obernai (1703-1775) qui fut lui aussi Préposé général de la Nation juive en Alsace. En 1773 il déposa son bilan dans l'étude du notaire Laquiante, dans l'espoir d'obtenir un arrangement de la part de ses créanciers. Il l'accompagna d'une lettre poignante, que nous reproduisons ici, intégralement :

Messieurs,
Je vous supplie de ne point trouver mauvais de ce que je ne me présente pas moi-même pour vous demander grâce. Je suis plus que 50 année dans le commerce, soit en marchandises, en banque et entreprises. Je me suis toujours acquité en honnête homme et à satisfaction envers toutes les parties. Ma réputation et mon crédit étaient établis partout, soit en France, Allemagne et en Suisse. Si j'avais été intentionné de tromper, il m'était très facile de m'enrichir. Mais il est notoire, les malheurs et pertes que j'ai souffert depuis quelques années, soit dans mes propres affaires, et surtout les engagements que j'ai contracté pour mes enfants qui ont été malheureux, et j'ai toujours fait face dans l'espérance de continuer à travailler pour me remettre et contenter tout le monde, mais plus que 70 années d'âge et infirmités se sont formellement opposé. Je suis tombé, et la nature humaine m'empêche de paraître devant les honnêtes gens. Ainsi, Messieurs, j'espère que vous m'excuserez. Monsieur Laquiante veut bien avoir la bonté de vous présenter mon Bilan, et vous dira ce que je suis en état à vous donner quelque satisfaction. Je vous supplie, Messieurs de l'écouter favorablement, et avoir pitié d'un homme âgé et infirme, lui faire grâce et charité. Dieu vous en récompensera et prolongera vos jours et années en parfaite santé et en toute satisfaction, ce que souhaite de très bon cœur celui qui a l'honneur d'être, avec un profond respect infini, Messieurs, votre très humble et très obéissant serviteur,
Jacob Baruch Weyl
à Strasbourg le 14 Juin 1773                        (A.D.B.Rh. 6E41, 1047)
Cette lettre aurait pu être écrite par Mayer Netter en cette année 1798. Depuis bien longtemps, le vent avait tourné. Les affaires étaient devenues difficiles. Leurs ancêtres avaient eu à faire à des officiers chargés de l'intendance d'une armée en guerre manquant de tout, et qui ne trouvaient que peu de secours auprès des alsaciens catholiques ou protestants. Par ailleurs, 1'Eglise prohibait le prêt à intérêt, qu'elle appelait usure, et menaçait ceux des siens qui s'y livraient. Or, vers le milieu du 18ème siècle, la doctrine scholastique sur le prêt à intérêt est considérée comme surannée, le prêt à intérêt jugé comme la base même d'une économie saine. On voit de plus en plus de catholiques passer outre aux interdictions. Quant aux banquiers protestants de la vieille France, qui avaient fui au lendemain de la révocation de l'Edit de Nantes, ils revenaient. Cinquante ans plus tôt, le banquier juif était une nécessité économique. Il ne l'était plus. Désormais, les bonnes affaires étaient accaparées par les banquiers chrétiens, réconciliés avec la monarchie et en paix avec leur conscience. Les affaires douteuses étaient abandonnées aux Juifs. Ce fut la perte de Jacob Baruch Weyl et de ses fils. Ce fut aussi celle de la famille Netter.

Comme nous aurons encore l'occasion de le voir, les Netter étaient viticulteurs depuis de longue date, mais ceci correspondait davantage à une nécessité religieuse, au souci d'obtenir un vin rituellement pur, un vin "casher". Mais ils songèrent aussi à cultiver la terre. Ils avaient acheté de nombreuses parcelles, éparpillées sur tout le ban de Rosheim, au Mittelfeld, au Schnegefeld, au Burgfeld, au Zuegelfeld, au Mutzigerpfaad, et en bien d'autres lieux. Incapables de les exploiter par eux-mêmes, ils se mirent en association, en 1794, avec un chrétien, Antoine Meyer, pour une durée de quatre ans, les Netter fournissant la moitié du fumier et des semences, et payant la totalité de la contribution foncière. La moitié du produit de la récolte leur revenait. Nous ignorons comment l'association fonctionna, mais elle ne fut pas reconduite, et les champs furent vendus. Il est quand même intéressant de noter cette tentative de s'attacher à la terre.

Description de la maison :
La maison médiévale donnait sur la rue. Au 18ème siècle la maison du riche bourgeois s'ouvre sur une cour intérieure. Comme dans la cité antique, sa façade est à l'intérieur, sur cour ou sur jardin. Telle était la maison construite par Itzig et achevée par Lippmann Netter.

On est frappé par les dimensions et la beauté des caves qui laissent deviner une activité vinicole. Cette impression devient certitude lorsque l'on se rapporte à l'inventaire du 26 thermidor de l'an 6 (13 août 1798). La cave renfermait :

Onze tonneaux cerclés de fer contenant ensemble environ 660 mesures
soixante mesures en tonneaux cerclés de bois
une cuve cerclée de fer et deux autres petites
vingt seaux cerclés de fer et de bois
Dans la maison voisine propriété des héritiers de Lehmann Netter le nombre des tonneaux est tout aussi impressionnant :
quatorze tonneaux cerclés de fer contenant environ 1470 mesures
trois cerclés de fer contenant 250 mesures
quatre autres vieux contenant 250 mesures, etc

Plaque apposée sur la maison lors de l'inauguration de la Rue Netter
Nous trouvons confirmation de cette activité viticole dans un acte de vente d'immeuble. David Hirsch et son épouse Goelché, petite fille de Lehmann Netter, vendent un immeuble dans le quartier du Wallgardt, l'avant sur la grand'rue, comprenant une maison bâtie de moellons, avec cour, remise, écurie, grange, jardin et pressoir. (Not Rosheim 93/619 27 mai 1789).

Nous retrouvons aussi des échos de cette activité vinicole dans une petite affaire plaidée devant le magistrat de Rosheim, lorsque le fermier des revenus de la ville accuse Mayer fils de Lehmann Netter d'avoir fait charger sur une charrette 8 mesures de vin sans faire appel aux gourmets-jurés, et d'avoir vendu du vin à Jean Michel Burger, cabaretier au Pied de Bœuf, sans payer gabelle, octroi ni Stattgeld, ce que conteste naturellement Mayer Netter. (A.D.B.Rh. I B 745)

C'est une image nouvelle du Juif de Rosheim qui nous apparaît aujourd'hui, celle d'un Juif occupé à sa vigne, vendangeant, pressant le moût, surveillant la fermentation, mettant en tonneaux, un Juif vigneron, peu conforme au stéréotype. L'exploitation de la vigne a certainement tenu une place importante dans la vie des Netter, mais ce ne fut pas la seule. Ils étaient changeurs et banquiers. Nous trouvons dans le "poële" la principale chambre d'habitation dans laquelle ils recevaient les visiteurs "une balance de cuivre et une autre de bois, deux autres petites de cuivre, quatre livres de poids de marc de cuivre...".

A une époque où chaque haut seigneur a le droit de battre monnaie, la nécessité, aux côtés des marchands, de changeurs s'imposa très vite. Ils ont leur place dans les foires et les cités commerçantes. Or le banquier qui manie l'argent est éventuellement prêteur, et il entend sur ses prêts d'argent percevoir un bénéfice. Le prêt à intérêt, que l'on appelait usure était pratiqué sur une large échelle durant l'antiquité romaine, mais il fut interdit dès le 4ème siècle par l'Eglise, sous peine d'excommunication. Ceci n'empêcha pas la pratique du prêt à intérêt durant des siècles, mais par des moyens détournés. Dès le 13ème siècle, les Lombards formés en associations puissantes étaient les maîtres du commerce de l'argent, à côté desquels les Juifs, infiniment plus vulnérables, faisaient modeste figure. La doctrine de l'Eglise n'avait pas varié au cours des siècles sur ce point, et en 1745 le pape Benoit XIV dans la lettre Vix pervenit adressée aux évêques Italiens maintenait et renouvelait expressément les prohibitions traditionnelles, passées dans le droit canonique : en vertu du contrat de prêt lui-même, aucun intérêt ne peut être perçu pour un prêt d'argent, même modéré, même infime qu'il soit perçu sur un pauvre ou sur un riche, s'opposant à la thèse de Calvin qui distinguait entre intérêt modéré ou important perçu sur le riche ou sur le pauvre. En Angleterre, en Hollande, la loi civile autorisait le prêt à intérêt. Il en était de même dans les États protestants. En France, les économistes sont unanimes à protester contre la gêne introduite dans le développement des affaires par des prohibitions que l'on juge dépassées par l'évolution économique. L'Alsace jouissait dans ce domaine des plus larges libertés et les banquiers protestants prospéraient à Strasbourg. Ils furent bientôt concurrencés par les banquiers juifs.

En 1765, le Magistrat de Strasbourg jugea nécessaire de modifier ses statuts datés de 1570 et de 1661 à l'encontre des banquiers juifs. Ordonnant :

  1. que désormais il soit permis aux Juifs pour l'avantage du commerce, de prêter et avancer aux négociants de l'argent contre leurs lettres de change, moyennant les intérêts ordinaires ;
  2. qu'ils soient libres de négocier avec les banquiers des affaires de change, soit à crédit, soit contre argent comptant ;
  3. que les joailliers et les orfèvres aient la faculté d'acheter des Juifs des bijoux, pierreries, or et argent, soit à crédit, soit au comptant ;
  4. que les bouchers puissent aussi, mais seulement en temps de guerre, emprunter de l'argent des Juifs pour la facilité de leur trafic ; et acheter d'eux des bestiaux contre billets ou lettres de change moyennant l'intérêt ordinaire et usité. (AMS C 66 L4,8)
Comme le fait remarquer un économiste moderne, un banquier qui n'est que banquier reste une rareté à la fin de l'ancien régime. Cette observation faite à propos des banquiers chrétiens est naturellement valable pour les banquiers juifs.

Les finances de l'Etat, que ce fut le royaume de France ou la ville libre de Rosheim, étaient perpétuellement aux abois, et trouvaient avantage à percevoir immédiatement le montant de l'impôt. Il était d'usage d'affermer les impôts. En 1726, quarante fermiers généraux prennent à forfait le recouvrement de tous les impôts indirects garantissant au Trésor un revenu annuel de 80 millions. Moyennant quoi, ils levaient l'impôt à leur guise, assurant leur fortune personnelle dans des conditions généralement scandaleuses. C'est sur le même modèle que des villes comme Strasbourg ou Rosheim afferment leurs impôts. En 1754, les associés Moyse Blien, Aron Mayer, Jacob Baruch Weyl et Lehmann Netter afferment pour 9 ans au prix de 4 200 livres par an, "das Juden-Zoll", les droits d'entrée payés par les Juifs aux portes de Strasbourg. Cette ferme ne permettait pas de s'enrichir, car il était d'usage lorsque le fermier était juif de laisser passer le juif impécunieux sans bourse délier. Vers 1769, et plusieurs années de suite, Lehmann Netter et son gendre Seligmann Berr, sont fermiers des revenus de la ville de Rosheim.

Il n'est que de feuilleter les registres des notariats, de Rosheim ou d'ailleurs, pour voir des contrats conclus par des juifs s'étaler page après page. Ils étaient d'importance fort variable allant de quelques dizaines de livres à 100 000 et davantage. Les banquiers juifs acceptaient le risque que constituaient les prêts à des paysans souvent impécunieux qui, en cas de mauvaise récolte, étaient dans l'impossibilité de rembourser. Le taux d'intérêt officiel était de 5 % et ne correspond pas au risque. On ignore comment les banquiers ont pu faire fortune, avec des intérêts si modérés. Toujours est-il que sans l'esprit d'entreprise et l'activité inlassable de quelques familles juives une ville comme Rosheim ne se serait pas relevée si rapidement de ses ruines. Cet aspect des choses était connu aussi bien dans les états-majors des troupes que dans les bureaux de l'Intendance d'Alsace et par les magistrats des villes. Il expliquait la protection dont les Juifs bénéficièrent en Alsace sous la monarchie de France.

Ceci nous amène à examiner les relations existant entre Juifs et chrétiens, plus particulièrement à Rosheim. Il faut reconnaître qu'elles étaient ambiguës. Ils vivaient les uns au milieu des autres, se connaissaient bien, se rendaient mutuellement service. C'est ainsi que les femmes chrétiennes entretenaient le feu et la chandelle les "Shabath" et jours de fête. Des jeunes filles juives rencontraient des jeunes filles chrétiennes, et s'attardaient auprès du puits pour se faire des confidences sur leurs amoureux (I B 768). Toutes les femmes juives se faisaient accoucher par Marie Drestelsine, la sage-femme catholique, alors qu'il eut été facile pour une femme juive d'acquérir la technique.

Il ne faut pas voir non plus les relations judéo-chrétiennes sous un jour idyllique. Si les adultes évitaient de montrer ouvertement leur mépris et leur aversion pour les juifs, ils laissaient leurs enfants et leurs domestiques les injurier et leur jeter des pierres. Il n'est que de lire le long rapport que les frères Lippmann et Lehmann Netter adressèrent au Magistrat en 1735 (Archives Rosheim FFI).

Lippmann Netter après avoir énuméré un certain nombre d'incidents dont les Juifs furent victimes et qui demeurèrent impunis, dénonce la complicité des membres du magistrat et tout spécialement du sieur Lamarque, le Bourgmaistre en exercice. Il raconte l'anecdote suivante, qui lui est personnellement arrivée. Il se rendit un jour sur la convocation du Bourgmaistre au domicile de celui-ci, et comme il avait plu, et que son manteau et son chapeau étaient mouillés, il les laissa dans l'antichambre. L'audience terminée, Lippmann Netter sortit et voulut reprendre manteau et chapeau, mais ils avaient disparu. Il devait les retrouver dans la cour, souillés d'excréments. Indigné, Lippmann Netter retourna auprès du Bourgmaistre et lui demanda d'enregistrer sa plainte. Le Bourgmaistre fit venir sa servante et lui demanda si elle connaissait l'auteur de cette mauvaise action. La servante répondit affirmativement, mais déclara ne vouloir le dire qu'à son maître et non au Juif, ce qu'elle fit en lui chuchotant le nom à l'oreille. Lippmann Netter insistant pour connaître ce nom, le Bourgmaistre lui répondit qu'il le lui dirait une autre fois, et qu'il devait se retirer et rentrer chez lui. Si telle était l'attitude du Bourgmaistre à l'égard d'un homme considéré, riche, en relations avec l'Intendant d'Alsace, le Gouverneur de la Province, et même avec le Secrétaire d'Etat à la Guerre, que pouvait bien valoir à ses yeux un humble colporteur ?

Mais on peut aussi trouver une autre explication à l'attitude du Bourgmaistre Lamarque ; c'est dans sa propre maison que l'on avait fait cette mauvaise plaisanterie à Lippmann Netter, et l'auteur devait avoir été un de ses proches, peut-être même son propre fils. Sans doute, Lamarque préféra réprimander son fils en famille, en espérant que le temps arrangerait les choses. Mais Lippmann Netter ne l'entendait pas ainsi, et sur sa demande, une assemblée des bourgeois de Rosheim fut convoquée, qui fut informée qu'à l'avenir les parents seraient tenus pour responsables des méfaits de leurs enfants, et les maîtres pour ceux de leurs domestiques.

Il serait tout aussi faux de croire que les Juifs vivaient dans un perpétuel état de crainte à l'égard des chrétiens. Dans le registre d'audience du Magistrat, daté du 20 mars 1781, nous trouvons un procès au civil entre Lehmann Netter, Préposé général de la Nation juive en Alsace, demandeur, contre le Sieur Schaumann, curé de la Paroisse Sts Pierre et Paul, défendeur.

Lorsque Lippmann Netter s'adresse au Magistrat, le ton est respectueux sans jamais être servile, même lorsqu'il sollicite la manance, ou droit d'habitation, pour son fils ou son gendre. Rappelons que la manance était accordée au chef de famille et à ses enfants non mariés, et qu'elle se perdait avec le mariage. Voici comment Lippmann Netter s'exprime :

"le suppliant a d'autant plus lieu d'espérer obtenir pour eux la permission (d'habiter à Rosheim) que sa fille est originaire de cette ville, que le suppliant ne l'est pas moins, que son père a mérité, sans s'en vanter, pour les services qu'il a rendu à la ville dans toutes les occasions qui se sont présentées le droit d'habitation qu'il aurait obtenu de vos prédécesseurs en connaissance de cause, et que le suppliant s'est conservé par le zèle et l'attachement avec lesquels il a toujours tâché de suivre l'exemple de son père, en tout ce qui concerne le service de la ville, que bien loin de s'écarter de la soumission et subordination avec lesquels il vous était toujours devoir, il croit au contraire avoir rempli en celà son devoir, dans toute son étendue, sans qu'il se soit jamais attiré de votre part le moindre reproche..."
Inutile d'ajouter que la requête de Lippmann Netter, "pour les causes et raisons énoncées en icelle" fut acceptée sans discussion.


Plan du quartier juif de Rosheim :
1. maison de Lippmann Netter (1737        2. maison de Lehmann Netter        3. synagogue
4. cour, jardin         5. maison d'Emmanuel Netter (1875)

Nous avons visité récemment la maison et nous avons constaté que la disposition des chambres avait été remaniée. Les portes ne sont plus marquées par les traces que laissent les Mezouzoth, ces étuis de bois ou de métal que les Juifs fixent au tiers supérieur du montant droit. Mais les inventaires dont nous disposons nous permettent dans une certaine mesure de reconstituer l'état ancien des lieux. Les caves étant très hautes, on accédait aux chambres du rez-de-chaussée par un escalier de trois marches extérieur à la maison, qui vous menait dans un dégagement sur lequel s'ouvrait le "poële" ou pièce principale de la maison. On y trouvait un buffet en bois de chêne à chapeau de gendarme à deux corps et à ferrures de cuivre qui se trouvait encore conservé dans la famille jusqu'en 1939, une petite commode en bois de placage à trois tiroirs et dessus de marbre porphyre aux ferrures en cuivre doré, deux petites tables de coins, une table de jeu, un fauteuil avec ses coussins, huit chaises recouvertes de paille, un fauteuil recouvert de maroquin, un grand miroir à cadre doré, de nombreux "portraits" et gravures encadrés, une fontaine en cuivre avec son bassin, une lampe "à la façon de Moyse", plusieurs balances et séries de poids. La chambre à côté du "poële", à gauche renfermait un secrétaire en noyer, deux armoires en bois de sapin renfermant deux cents livres en langue hébraïque, enfin deux fauteuils recouverts d'étoffe bleue. C'est dans cette pièce que le maître de la maison se retirait pour dire ses prières quotidiennes et pour étudier. A droite du "poële" se trouvait la chambre du maître de la maison ainsi meublée : deux lits, deux fauteuils garnis de coussins jaunes, une table couverte de marbre, un buffet en noyer avec ferrures en cuivre, quatre chaises vertes, une petite commode, des chandeliers de cuivre, deux tables de nuit. Aux murs, deux miroirs aux cadres dorés. Il y avait, toujours sur le même étage, deux autres chambres et la cuisine.


Une commode de la Maison Netter
dessin : Martine Weyl
Cette énumération assez sèche ne permet pas de se rendre compte de la qualité du mobilier. Or il se trouve qu'une commode et une table de jeu sont parvenus jusqu'à nous, par voie de succession. La commode est petite puisqu'elle ne fait que 87 centimètres dans sa plus large dimension, 75,5 centimètres de hauteur et possède trois tiroirs, aux ferrures assez originales en cuivre. On est surpris par l'abondance de la vaisselle, des couverts, des verres, des casseroles, en un mot, de tout ce qui remplissait les buffets de la salle à manger et la cuisine, et qui occupe plusieurs pages de l'inventaire. En fait, pour de simples raisons religieuses, une famille juive a besoin de quatre fois plus de vaisselle qu'une famille non juive de même niveau social, et voici pourquoi. L'interdiction trois fois répétée dans la Torah de faire cuire le chevreau dans le lait de sa mère a conduit, dans ses ultimes conséquences, à séparer le lait, et tout ce qui en dérive, d'avec la viande, et à posséder deux catégories d'ustensiles de cuisine et deux sortes de vaisselles. De plus, pendant les huit jours de la Pâque, il est strictement interdit aux Juifs, non seulement de consommer du "'hamets", du pain levé, et tout ce qui lui est assimilé, mais d'en posséder dans sa maison. A l'approche de la fête de Pâque, les femmes juives pourchassent le "'hamets" dans tous les recoins de leur maison, et sortent de leur cuisine la vaisselle de tous les jours pour la remplacer par la vaisselle de Pâque conservée généralement au grenier. On assiste ainsi, à la veille et au dernier soir de la fête de Pâque à un véritable chassé croisé. La vaisselle de Pâque comprenant aussi la distinction entre laitage et alimentation carnée, ou comme on dit en judéo-alsacien, entre Milchig et Fleichig, on devra se rendre à l'évidence: une famille juive devait posséder quatre fois plus de vaisselle qu'une famille chrétienne de même niveau social.

La famille Netter était organisée pour recevoir à table de nombreux convives, et le cas échéant à faire les repas de noces. L'inventaire nous apprend qu'ils possédaient 89 nappes ouvrées, 401 serviettes ouvrées, une pièce de toile pour servir le café et six serviettes, 175 assiettes, 12 idem de dessert, 12 autres blancs, 37 plats rouges, 18 plats blancs, 16 saladiers, une cafetière et 12 tasses à café, 68 assiettes et 29 plats en étain, 3 douzaines de couteaux argentés, 2 douzaines avec le manche en argent, 30 paires de fourchettes et couteaux, 30 cuillères... Certains objets témoignent d'un mode de vie raffiné : 2 cafetières, deux sucriers, un plat à café, deux petites cafetières, une chocolatière. Dans une chambre au premier étage on trouve en outre "une cafetière, une autre pour le lait, un sucrier, une théière et neuf tasses de porcelaine avec leurs soucoupes".


Une serrure de la commode
dessin : Martine Weyl
Nous avons déjà signalé que Mayer, fils de Lehmann Netter, avait une chambre destinée à l'étude qui renfermait deux cents volumes en langue hébraïque. Les Netter faisaient faire à leurs enfants des études hébraïques poussées, qui dans certains cas allaient jusqu'au degré rabbinique ce qui ne les empêcha pas par la suite de gagner leur vie comme commerçant, comme banquier, ou de tailler leur vigne. C'est ainsi que sur un contrat de mariage, Mayer, fils de Lehmann Netter, porte le titre de Morenu ha-rav, "notre maître le rabbin", réservé aux personnes ayant acquis la semi'ha, le titre rabbinique.

On est d'autant plus surpris de trouver dans la maison de ces érudits, que l'on imagine de caractère austère, un certain nombre de tables de jeu. L'inventaire de Mayer Netter en signale pas moins de quatre. La folie des cartes, du billard et des paris avait aussi gagné la population juive, au point que le règlement de la communauté de Metz de 1777 les avait tout simplement interdits. Les rabbins jugeaient généralement ces activités avec sévérité, et les rangeaient dans ce qu'ils appelaient "bitul zeman", "perte de temps", avec une nuance plus accentuée, destruction, effacement du temps. On voit qu'à Rosheim, et probablement ailleurs en Alsace, il était possible d'associer érudition et passion des cartes.
C'est un des traits de ce judaïsme alsacien si particulier, judaïsme souriant, équilibré, ouvert à la population d'accueil et au monde extérieur, sans pour autant perdre leur âme, ni négliger le patrimoine spirituel légué par nos ancêtres.

N.B. La plupart des documents utilisés pour cette étude ont été extraits des archives de la famille Netter, dont l'auteur, descendant direct de Lippmann Netter, est actuellement dépositaire.

Inauguration de la "rue Netter" à Rosheim

  Le 1er juillet 1985, le Conseil Municipal de la ville de Rosheim a décidé d'apporter la dénomination de "rue Netter" à la "rue Nouvelle" (dans sa partie comprise entre la rue du Général de Gaulle et l'avenue Clémenceau ).
Les plaques de cette rue ont été inaugurées le dimanche 22 juin 1986 par le maire de Rosheim Alphonse Troestler qui a voulu honorer cette famille rosheimienne au destin exceptionnel.
Ce fut un moment de grande émotion et comment pourrais-je mieux rendre hommage à la mémoire de mon père z.l qu'en publiant ses propres paroles – le discours qu'il fit le jour de cette inauguration ?
Martine Weyl


Réponse au discours prononcé le 22 juin 1986 par Monsieur le Maire de Rosheim à l'occasion de l'inauguration de la Rue Netter par Robert Weyl

Monsieur le Maire et cher ami,

Au nom de tous les Netter réunis ici et au nom des absents, permettez-moi, Monsieur le Maire, de vous exprimer, à vous et à votre Conseil Municipal, notre très vive gratitude.

Je peux, légitimement, parler en leur nom :
Ne suis-je pas le fils de Jeanne Netter
fille d' Emmanuel Netter
fils de David Netter
fils d' Emmanuel Netter
fils d' Isaac Netter
fils de Lippmann Netter qui construisit cette maison
fils d' Itzig Netter
fils de Leïma Netter qui connut la protection de Montclar
et l'on pourrait encore remonter le temps et retrouver, par les femmes, Josselmann de Rosheim.
Monsieur le Maire, vous connaissez si bien la famille Netter, vous en avez si bien parlé, en historien que vous êtes, qu'il ne me reste pas grand chose à ajouter.

Je voudrais simplement mettre l'accent sur ce qui fut le caractère principal de cette famille, sa bonté, sa générosité, son sens de la justice sociale et de la solidarité avec les plus pauvres, les plus déshérités, les plus malheureux, son sens de la responsabilité.

En 1691, le Magistrat avait ordonné aux gardiens des portes de refouler les Juifs pauvres et étrangers à la ville qui se présenteraient aux portes. Leïma Netter aurait pu se dire, en apprenant cette nouvelle, qu'après tout, il n'était pas concerné. Qu'i1 risquait en s'en mêlant de mécontenter le Magistrat qui l'avait accueilli et qui le tolérait, et qu'il ne pourrait avoir que des ennuis. Mais il songea aussi à tous ces malheureux, et il attela sa carriole, et se rendit à Strasbourg, demander audience à l'Intendant d'Alsace. L'argumentation de Leïma, ou de son fils Itzig, était simple. Le roi, Louis XIV, avait autorisé les Juifs d'Alsace à exercer leur religion. Or, un des points essentiels de celle-ci était le secours aux pauvres. En interdisant aux Juifs l'accès à la ville de Rosheim, le Magistrat empêchait les Juifs d'exercer une religion autorisée par le Roi. Lorsqu'ils sortirent de l'Intendance, Leïma et Itzig Netter avaient dans leurs mains une lettre destinée au Magistrat de Rosheim, lui ordonnant de laisser entrer et sortir de la ville tous les Juifs riches ou pauvres, sans faire de distinction.

En 1755, le Préposé général de la Nation juive Lehmann Netter de Rosheim, accompagné par Aaron Mayer de Mutzig et par Jacob Baruch Weyl d'Obernai se rendit à Versailles auprès du roi, Ils demandaient justice pour Hirtzel Lévy de Wettolsheim, et pour ses prétendus complices injustement condamnés à mort par le Conseil Souverain d'Alsace, et ils obtinrent satisfaction.

Cette générosité de cœur, nous la retrouvons à toutes les générations hommes et femmes. Montons au cimetière de Rosenwiller et déchiffrons les stèles de nos ancêtres. Nous apprendrons qu'une de nos aïeules Fradel, fille de Samuel Lévy de Balbronn et épouse d'Isaac Netter, nourrissait ceux qui avaient faim, habillait ceux qui étaient en loques, logeait ceux qui n'avaient pas de toit, qu'elle allait soir et matin à la synagogue apporter la nourriture à ceux qui étudiaient la Torah, qu'elle était Magen le-dora, un bouclier pour sa génération.

Oui, la famille Netter était un bouclier pour sa génération. Ils étaient les chefs de la Nation juive, c'était certes un honneur, mais surtout une charge. Ils étaient véritablement Magen le dorotav un bouclier pour leur génération.

En ce moment très émouvant où nous évoquons le souvenir de nos ancêtres, je voudrais rappeler le souvenir de ceux qui nous furent proches, et qui ne sont plus :
ceux qui sont morts paisiblement et rassasiés de jours
ceux qui sont morts alors que leur vie ne faisait que commencer
ceux qui sont morts assassinés et sont partis en fumée à Àuschwitz

Je voudrais rappeler le souvenir de Henri Netter et de sa femme Cécile, assassinés à leur arrivée à Auschwitz
de leur fils Jean, 18 ans, arrêté en même temps que ses parents, garçon robuste, il fut envoyé dans une mine de charbon en Pologne où il est mort d'épuisement trois mois après son arrestation
de leur fils Pierre, mort en voulant rejoindre les Forces françaises libres.

Je voudrais aussi rappeler le souvenir de Roger Netter, fils d'Eugène Netter. Né en Suisse de parents suisses, il aurait pu couler des jours heureux dans un pays, îlot de paix au milieu de la tempête. Mais il alla à Paris, auprès de ses oncles, réclama la nationalité française, milita dans les ligues antifascistes, fit son service militaire et partit, en 1939, comme sapeur au 1er Régiment du Génie. Lors de la retraite, on lui donna l'ordre de faire sauter un pont à Is-sur-Tille, en Haute Saône. Il s'arrangea pour faire sauter en même temps trois chars ennemis qui s'y étaient engagés. Fait prisonnier il fut emmené à Nuremberg. C'est là qu'il fut fusillé, au cours d'une tentative d'évasion a-t-on prétendu. C'est peut-être vrai.

En cette minute exceptionnelle, que peu de gens auront connue, où l'on voit de ses propres yeux se dévoiler une plaque au coin d'une rue et apparaître le nom de sa famille, je voudrais retrouver les mots par lesquels nos ancêtres auraient salué l'événement par lesquels nous louons Dieu de nous avoir fait vivre assez vieux pour connaître cet instant :
" Barukh ata ha-shem elokenu melekh ha-olam shehe'heyanu ve-qiyemanu ve-higiyanu la-zeman hazé"
Merci, Monsieur le Maire, merci à la Ville de Rosheim

Robert Weyl


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