Léo Cohn
1915 - 1945
Extrait de Souviens-toi d'Amalec - Témoignage
sur la lutte des Juifs en France (1938-1944), de Frédéric
Shimon HAMMEL za"l dit CHAMEAU (Ed. C.L.K.H., Paris 1982), avec l'aimable autorisation de l'auteur.
Panneau
commémoratif de la Salle Léo Cohn du Centre communautaire de la
Synagogue de la Paix à Strasbourg
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Sur la plaque qui rappelle la mémoire de Léo Cohn au cimetière de Tel-Aviv, on lit : "et la joie du coeur sera celle de qui marche avec la flûte pour arriver au Mont de Dieu, vers le Rocher d'Israël." (Isaïe 30:29).
Le 1er avril 1933, Hitler ordonne le boycottage de toutes les entreprises juives en Allemagne : Affaires commerciales, consultations de médecins, études d'avocats, bureaux d'ingénieurs et d'architectes.
Willy Cohn, banquier d'affaires de Hambourg, se trouve à cette date à
Paris avec sa femme Myriam. Son but: établir des relations économiques
avec la France ; son rêve: étendre ses entreprises à l'échelle
internationale. Son exemple: l'empire des Rothschild. Un de ses quatre fils
résidera en Angleterre, un deuxi ème en France, les deux autres
quelque part dans le Nouveau Monde.
Deux obstacles - un seul aurait suffit - feront échouer ce projet ambitieux
: la volonté des fils. L'aîné ,
'Hayïm,
après avoir envisagé la carrière de rabbin, se tournera
vers le Droit. Le second, Alexandre, doué pour les mathématiques,
veut devenir ingénieur. Le cadet, Salomon, est encore bien trop jeune
pour se décider, mais sa vocation de dessinateur et d'artiste-peintre
est évidente. Seul, Léo le troisième fils, se laisse influencer
et, malgré son intérêt pour l'éducation et pour la
musique, accepte de faire, en 1932, un stage commercial à Francfort.
Ses deux grands frères l'y rejoindront dès leur retour d'Eretz
Israël, où ils sont allés étudier à la Yechiva
du Rav Kook.
Le deuxième obstacle sera l'avènement de Hitler. Les quatre fils rejoindront la maison paternelle à Hambourg.
A Paris, Willy et Myriam Cohn apprennent par la presse les exactions des S.A. le jour du "Shabath du Boycott", et de ce fait, d écident de ne plus retourner en Allemagne. Ils font venir leurs enfants à Paris.
Une famille pas comme les autres.
La famille Cohn allie la culture juive et une culture générale
très étendue, à une foi très profonde. Elle a de
qui tenir : le père et la mère descendent de familles rabbiniques.
Le nom de Carlebach est connu dans les milieux juifs bien au-delà des
frontières de l'Allemagne
(1).
Le père de Myriam Cohn, le rabbin Salomon Carlebach, a eu huit fils dont cinq devinrent rabbins, et trois de ses quatre filles épouseront des rabbins.
Le rabbin Joseph Cohn, père de Willy, est issu d'une famille très humble (son père était colporteur). Il a fait des études scolaires et universitaires brillantes, mais dans des conditions inimaginables aujourd'hui. Parallèlement à ses études rabbiniques au Séminaire de Breslau, il trouvera le moyen de se spécialiser dans les langues orientales. (Sa thèse, soutenue en 1874, est rédigée... en arabe). Il meurt à Jérusalem en 1947, et il sera la dernière personne enterrée au Mont des Oliviers avant la Guerre de Libération.
Très souvent, avant et pendant la guerre, Léo m'a parlé
de son grand-père hiérosolymitain. Il lui voue une affection et
une admiration sans bornes.
Paris 1933-1935.
La première idée de Willy Cohn est de transférer son affaire de Hambourg à Paris. Il se rend compte, peu de temps après, que c'est irréalisable, et l'idée d'aller en Eretz Israël remplace vite ce projet. Les deux aînés, 'Hayim et Alexandre, s'installent au Pays dès 1934. Le reste de la famille doit suivre dès l'obtention du visa anglais d'immigration.
Pendant que le père s'informe, court les bureaux et prend contact avec ses amis, les deux cadets cherchent à s'occuper et, en particulier, à apprendre le français. Quelqu'un leur parle des Eclaireurs Israélites de France. Léo, étant du mouvement de jeunesse orthodoxe Ezra, se dit qu'un contact lui permettrait de joindre l'utile à l'agréable. Il n'y a pas, à cette époque, de mouvement de jeunesse orthodoxe à Paris et les E.I.F. sont loin d'être religieux ; leur connaissance du judaïsme reste très fragmentaire et superficielle.
Léo a vingt ans. Il comprend tout-de-suite que s'offre à lui un champ d'action sortant de l'ordinaire et correspondant à sa vocation véritable. Les débuts du national-socialisme en Allemagne lui ont montré le dynamisme de ce parti et le danger qu'il repr ésente pour les Juifs d'Europe. A cette é poque, personne, en France, ne veut admettre qu'unjour le raz-de-marée antisémite et fasciste dépassera les frontières de l'Allemagne. Léo, riche de son expérience, voit plus loin. Devant l'insouciance, l'ignorance, l'inconscience, la passivité, il se dit qu'il faudra préparer la jeunesse juive à toutes les éventualités, qu'il importe de lui faire prendre conscience de ses propres valeurs, de ses sources et de sa force.
Non sans mal, il arrive à convaincre sa famille, qui partira en 1936 pour Tel-Aviv, que sa vocation est de se mettre à la disposition de la jeunesse juive de la diaspora française. On verra par la suite qu'il ne s'est pas trompé. Est-ce clairvoyance? Intuition? Providence? Peu importe! Je mesure, en particulier, la valeur de Léo à l'influence exercée sur moi-même (de six ans son aîné). Beaucoup de chefs E.I. et beaucoup de ceux qui l'approcheront dans ses activit és éducatives en diront autant. Castor verra d'abord en Léo le réalisateur de certaines de ses idées (
Notre Cité ), pour devenir (à Lautrec), le réalisateur des idées de celui qui est devenu entre temps l'un des aumôniers du Mouvement.
J'invoquerai le témoignage de celle qui m'a incité à mettre ces récits par écrit, notre amie commune, Ju Hertz. Elle écrit dans ses
Mémoires :
"La prière de Léo m'avait sortie du sentiment de néant où la prière me plongeait et qui m'empêchait de m'y ajuster, tout au moins pour l'examiner. Je me sentais plus proche des textes, rien ne m'éloignait plus d'eux sinon ces questions qui allaient me troubler pendant de longues années: Comment Dieu peut-il laisser arriver tant de désastres ?
Léo se rattachait à quelque chose que je connaissais et que j'aimais. Je m'interrogeai pendant plusieurs semaines, je réfléchis pendant un certain temps. Je trouvai la réponse en reprenant mes Histoires 'Hassidiques. Léo é tait un 'Hassid, et cela me fit très plaisir. Il était le premier que je voyais, il réalisait ce que je lisais dans les livres, il répondait aux questions que je posais aux livres et à moi-même, et en même temps, il était amical, dépourvu de critique, jeune, proche. Je pensai pour la première fois au mot "frère" dans le sens familial."
Et plus loin :
"Le visage de Léo était l'image rare et parfaite de son caractère et de tous ses dons. Il avait en lui une énorme force de concentration. Elle s'exprimait aussi bien dans son amitié, dans sa musique, dans toutes les lignes de son intelligence, dans sa science si vivante du judaïsme sur lequel il ouvrait des perspectives traditionnelles et très neuves. Il avait aussi de grandes possibilités de présence et une autorité souple et amicale. Son contact avec les êtres, les livres, les doctrines, l'art, était stimulant, à la fois un cadeau et un réveil, qui se prolongeaient en nous."
Pour qui a connu Ju Hertz, son exigence, son assurance et la pertinence de sa critique, cette présentation de Léo - juste dans ses plus petits détails - en dit long. Les
Mémoires de Ju expriment l'influence de notre ami sur son évolution spirituelle. Pour quelqu'un d'aussi absolu, indépendant et entier, cela paraît pour le moins étonnant ; c'est, en tout cas, la preuve que Léo sort de l'ordinaire. La providence, avait donné des dons très différents : L' éducation, la musique et, en général, tout ce qui touche aux arts, les rapports sociaux et, surtout, enseignement de la Thora, si on entend par là le plus large éventail du pat rimoine spirituel et culturel du peuple juif.
Les Sources.
Quelles sont les sources où Léo a puisé? L'ambiance de la "ville libre" de Hambourg, dirigée par une grande bourgeoisie tenant à donner à ses fils une formation intellectuelle et une culture très é tendue, y est sans doute pour quelque chose. Ce n'est que le cadre dans lequel la famille Cohn évolue. Sans conteste, elle donnera à Léo le bagage culturel, intellectuel, social et spirituel qu'il nous apportera.
En dehors des grands-pères rabbins il y a, du côté paternel et du côté maternel, des intellectuels de grande valeur; certains d'entre eux sont parvenus à la célébrit é. Léo nous parlera souvent d'une tante pour laquelle il semble avoir un faible: Tante Else. Elle a des activités littéraires et enseigne les langues et la littérature à l'Université. Une autre tante, Friedel Cohn, est cantatrice aux Opéras de Berlin et de Mayence. Une troisième tante est peintre. Le cousin Azriel Carlebach a parcouru le monde à la recherche de communautés juives oubliées. Il publiera ses découvertes dans un livre qui fera sensation :
Exohe Juden - Juifs Exotiques. Après avoir été rédacteur d'un hebdomadaire israélite de langue allemande et, plus tard, du quotidien yiddich
Haint à Varsovie, il ira en Eretz Israël et y fondera - entre autres - le premier journal du soir en hébreu,
Maariv, dont il sera directeur pendant de longues années. Ce cousin aura une grande influence sur Léo, impressionné par son originalité, sa vivacité d'esprit et son intérêt "tous azimuts".
Léo aime échanger des idées avec ses aînés, mais par dessus tout, à s'instruire auprès de ses grands-parents et de ses oncles.
Le grand-père Salomon Carlebach sera le premier professeur de Léo. Comme ses frères et ses cousins, dès l'âge de quatre ans, il apprend chez lui l'alphabet hébraï que, bien avant d'apprendre à lire l'allemand, ainsi que les premiers chapitres de la Genèse et leur traduction.
Le rabbin Joseph Cohn une fois retraité et installé à Hambourg deviendra tout naturellement le mentor de Léo. Il lui transmettra sa naissance des finesses de la langue hébraïque et surtout, le souci et précision de la cantilation traditionnelle lors de la lecture de la Torah.
Un oncle, Joseph Tsvi Carlebach, joue un rôle déterminant dans la formation intellectuelle de Léo et de sa génération. Il fait un séjour prolongé en Eretz Israël en tant que professeur de biologie et de matières juives à l'école Lemmel (école primaire fondée à Jérusalem par le "Hilfsverein" (allemand) sur le modèle de l'Alliance Israélite Universelle. Il profitera de son séjour pour compléter ses connaissances juives, ce qui lui vaudra sa consécration comme rabbin par le grand rabbin Kook. De retour du Proche-Orient, il sera chargé de la fondation, puis de la direction d'un lycée juif à Kowno (Lituanie), pendant l'occupation allemande. Son premier poste rabbinique sera celui de Lubeck, ville natale de son neveu Léo. Ceux qui ont connu le rabbin Joseph Tsvi Carlebach se rappellent un homme de haute stature, orateur de marque, remarquable par son ascendant sur les fidèles. Il possède des connaissances très étendues dans tous les domaines juifs, y compris dans la littérature hébraïque moderne. Il est aussi passionné de littérature occidentale que de biologie. Cet homme universel sera appelé en 1922 à la tête de l'Ecole Talmud Torah de Hambourg
(2).
L'École
Léo fera toutes ses études secondaires à l'École Talmud Torah. Ainsi, il deviendra le disciple de son oncle, c'est-à-dire, d'un homme riche de qualités extraordinaires. Une des passions de Joseph Tsvi Carlebach, est le Midrash
(3). Il s'en sert comme d'un outil pédagogique et le recommande aux enseignants de l'école qu'il dirige. Sous sa direction, Léo va acquérir une maîtrise et une compétence rares. Nous verrons qu'il fera du Midrash une véritable méthode d'enseignement.
L'école elle-même est unique en son genre. On y enseigne les matières juives aussi bien que les connaissances générales à un niveau élevé, et même des familles assimilées lui confieront leurs enfants.
La Musique
Un des professeurs de langues vivantes de l'école, le Dr. Joseph Jacobsen, lui-même passionné de musique, décèle chez Léo un intérêt et un don manifestes. Après l'y avoir préparé, il l'emmènera aux concerts de musique classique. Ces concerts sont d'un niveau excellent, correspondant à une tradition de la ville de Hambourg. Entre autres Félix Mendelssohn-Bartholdi et Brahms y sont nés. Tout en étant autodidacte en matière de musique, et sans avoir jamais mis les pieds dans un conservatoire, Léo sera capable, non seulement de diriger une chorale, mais aussi d'harmoniser les chants qu'il enseignera. Il aime chanter lui-même, souvent en s'accompagnant au piano, son instrument préféré restant cependant la flûte douce.
Pendant la clandestinité, et jusqu'au camp de concentration inclus, Léo saura s'adapter et aider les autres à s'adapter à des situations souvent dramatiques en créant, par le chant et par la musique, une ambiance de sérénité et de joie qui lui fera oublier ainsi qu'à son entourage les vicissitudes de la persécution et de la haine.
Le Mouvement de Jeunesse
Un troisième milieu éducatif s'est ajouté à ceux de la famille et de l'école: celui du mouvement de jeunesse Ezra. Il n'existe que dans les villes où il y a une communauté orthodoxe et ses activités sont plus ou moins réduites au domaine religieux. Bien entendu, à la différence des autres mouvements de jeunesse, les sexes sont séparés. Cependant, à Hambourg, sans doute sous l'influence d'éléments plus larges d'idées, la mixité sera admise pour les groupes d'aînés.
A Hambourg, l'intérêt de ces groupes s'étend au-delà des études et des manifestations religieuses. Les lectures de livres allemands sur des sujets juifs (par exemple
Joseph und seine Bnïder -
Joseph et ses Frères - de Thomas Mann), et d'oeuvres de Juifs de langue allemande (Heine, Stefan et Arnold Zweig), feront l'objet de discussions et de lectures en commun.
Synthèse
Une des "spécialités" de Léo peut-être considérée comme la synthèse de ce qui précède: sa façon de lire la Torah.
Il faut savoir que la cantilation du texte biblique est soumise à des
règles très strictes et régie par les signes massorétiques
(4).
La lecture hebdomadaire de la section shabatique se fait d'après ces
règles. Trop souvent, ceux qui sont chargés de cette lecture,
esclaves des habitudes traditionnelles, empruntent un ton machinal et neutre.
Ils privent ainsi l'assistance d'un moyen de vivre le récit biblique
et ils ne permettent d'enjouir, en
gola
(5), qu'à de rares initiés aux finesses de la langue hébraïque
et aux commentaires de la Torah.
Léo, tout en respectant ces règles, apprises chez son grand-père paternel, saura donner à sa voix des inflexions, des tonalités, en parfait accord avec le sens du texte. Un dialogue se marque par le choix de deux registres différents et sonne comme un échange entre deux personnes. Un hymne de louange est récité sur le mode solennel qui lui convient. De même la colère, la joie, la tristesse, la crainte, s'entendent littéralement dans le récit cantilé. Même pour ceux qui n'ont que des connaissances très sommaires - et c'est hélas le cas pour la majorité d'entre nous - la Torah devient vivante et compréhensible.
Edmond Fleg, après avoir entendu pour la première fois la lecture de la Torah par Léo, lui fait le plus grand compliment qu'un poète puisse faire : Il le qualifiera
de poète, ajoutant que ce terme désigne celui qui "réussit à faire revivre une oeuvre sous une forme tout à fait personnelle".
Première Rencontre
Je n'oublierai jamais notre première rencontre, probablement avant 1936, après son arrivée à Paris, car son frère cadet Chlomo est encore auprès de Léo.
Gamzon a, grâce à l'aide financière de la famille de Rothschild, créé de toutes pièces le foyer "Notre Cité". Léo fait partie du "conseil municipal" qui le dirigera.
La troupe E.I.F. de
Strasbourg, de retour d'un camp dans l'Ouest ou le Sud-Ouest, s'arrêtera à Paris pour quelques jours et Notre Cité nous hébergera. Léo et son frère assisteront à notre réunion de l'après-midi du
Shabath. Nous ne sommes pas de grands musiciens, et nous chantons comme nous pouvons. Léo et Chlomo se lèvent. Je les vois encore, appuyés au mur. L'aîné, élancé, très légèrement voûté, son regard tout de bonté fixé sur nous. A côté de lui, plus petit - il devait avoir quatorze ans - son frère cadet. Ils entonnent, à deux voix, le verset 13 du Psaume XCII, "Pour le jour du Shabath" :
Le juste prospérera comme un palmier,
Il s'élevera comme un cèdre du Liban.
Plantés dans la maison de Dieu,
Ils pousseront dans ses parvis.
Ils porteront encore des fruits dans la vieillesse,
Ils seront fertiles et vigoureux.
Pour proclamer que Dieu est droit,
Mon rocher, avec lui l'injustice n'existe pas.
Le chant est si pur, si simple, si beau, que pendant un temps, nous sommes restés recueillis, charmés... jusqu'à ce que quelques Éclaireurs leur demandent de recommencer.
Route et Chorale
A peine intégré aux E.I.F., il fera partie d'un Clan de Routiers, le Clan de l'Élan, un des rares qui puisse prétendre à cette appelation et qui réalisera le but de la Route: Servir. Léo en sera très vite l'élémeni moteur et lui insufflera un certain esprit.
De fait, le Clan de l'Élan sert surtout le Mouvement. En 1934, il prend en main le Secrétariat national, se trouvant alors dans un état de totale anarchie. Il organise, dans des conditions difficiles, le premier camp de formation de chefs, "Montserval", qu'il faudra transférer à la dernière minute des Alpes à la région de Toulon en raisor d'un été particulièremnt mauvais. Il aide, la même année, à l'organisation du Conseil National de Saint-Ouen l'Aumône.
Léo prend rapidement de l'influence au Clan et l'encourage à intensifier son judaïsme. Il enseigne l'hébreu, ce qui n'est pas du tout de mode à l'époque. Il y introduit des pratiques de "judaïsme vivant" : Les routiers du Clan se souviennent encore aujourd'hui de l'action de Pourim. Elle consiste.à confectionner des colis de vivres et de vêtements pour les distribuer à des nécessiteux, comme il est écrit :
Le jour heureux qu'ils (les Juifs) passent dans l'allégresse en envoyant des présents à leurs voisins.
(fin du livre d'Esther).
En même temps, Léo rassemble autour de lui des jeunes de toutes les unités E.I.F. et forme une chorale dont les activités deviendront rapidement régulières. Son répertoire sera composé d'abord de chants scouts, puis d'airs folkloriques juifs et français et même de chant classique. Grâce à Castor, travaillant à cette époque dans une maison d'édition de disques, quelques chants seront enregistrés.
Le chant choral est ainsi cultivé pour la première fois au Mouvement. C'est aussi la première fois que Léo s'épanouit dans un genrt musical correspondant à ses dons. Il arrive même à former, à "Notre Cité", un petit ensemble instrumental qui fait entendre des extraits de
La Flûte Enchantée de Mozart.
Rachel

Léo, flûte en main, est l'un des instructeurs d'un camp de formation dirigé par Castor. Mais ni lui, ni le chef de camp ne sont au centre de l'intérêt des chefs venus de toutes les unités du Mouvement. Dès l'ouverture, le bruit court que Rachel, la fiancée de Léo, y viendra. Elle accapare la curiosité de tous. Très intimidée, un peu désorientée parmi tous ces jeunes qui n'ont que peu de connaissances juives, maîtrisant la langue française avec une certaine difficulté, Rachel n'est elle-même qu'à côté de son Léo.
On remarque tout de suite chez Rachel, bien plus petite que Léo ses cheveux noirs, abondants et brillants. Elle a (elle a encore), une voix d'une pureté extraordinaire et d'une extrême justesse. Chanter, pour elle, est un véritable sacerdoce et surtout, chanter avec Léo. Sa bouche est faite pour articuler les mots; lorsqu'elle chante, son visage n'est que sourire. Quand Rachel et Léo chantent un duo, chacun est fasciné.
Rachel Schloss vient d'arriver de Hambourg. Elle a fait ses études à la même École Talmud Torah, elle a fait partie du même mouvement de jeunesse Ezra, elle a la même culture étendue - juive et générale -, elle a le même engouement pour la musique que Léo. Liés par le même idéal, ils sont, depuis plus de cinq ans, unis par des sentiments plus profonds. Leur patience sera mise à rude épreuve.
Une première fois, lorsque Léo quitte Hambourg pour faire à Francfort un stage dans une banque. Ils viennent de se rejoindre après une nouvelle séparation longue et très pénible. Elle confirmera le couple dans son désir de s'unir par les liens du mariage. Les fiançailles auront lieu à Paris, en présence des parents de Léo et de son frère cadet. Il sera décidé que le mariage aura lieu en France en 1936, et qu'il feront leur
alyah dès que Léo sera libéré de ses obligations vis à vis des E.I.F.
Ces beaux projets se heurteront, hélas, aux mesures antisionistes de l'Angleterre, puissance mandataire. Le père de Léo, parti en précurseur, obtient pour sa famille un visa d'immigration de "capitaliste"
(6), ce qui implique l'impossibilité d'un retour en Europe, sous peine de perdre le bénéfice de ce visa. Léo, âgé de plus de 18 ans, en est exclu. Il lui faudrait une somme de mille livres sterling pour un visa individuel et la famille ne dispose pas de cette somme.
Au cours du camp de Montserval 1935, en voyant Léo à l'oeuvre, j'ai le pressentiment de ce que représente le "potentiel éducatif " de cet homme. Il émane de lui un rayonnement extraordinaire, une distinction, une finesse, qui me font penser qu'il existe chez les Juifs aussi une aristocratie dans le vrai sens du mot. Il est juif jusqu'au bout des ongles. Non pas intolérant, exclusif, fanatique; mais au contraire accueillant, ouvert. Il n'est exigeant que pour lui-même. Ne manquant pas de répliquer aux plus destructeurs, il ne refusera jamais de les écouter. Sa patience est illimitée.
Le mariage aura lieu comme prévu. La bénédiction nuptiale sera donnée à Rachel et Léo par un oncle de ce dernier, Ephraïm Carlebach, rabbin de Leipzig. Les parents de Léo et ses frères étaient absents. Le vide familial ne sera que partiellement comblé par la présence des E.I., qui ont tenu à ce que la cérémonie se déroule à "Notre Cité".