Léo Cohn
1915 - 1945
Extrait de Souviens-toi d'Amalec - Témoignage sur la lutte des Juifs en France (1938-1944), de Frédéric Shimon HAMMEL za"l dit CHAMEAU (Ed. C.L.K.H., Paris 1982), avec l'aimable autorisation de l'auteur.


Panneau commémoratif de la Salle Léo Cohn du Centre communautaire de la
Synagogue de la Paix à Strasbourg
Sur la plaque qui rappelle la mémoire de Léo Cohn au cimetière de Tel-Aviv, on lit : "et la joie du coeur sera celle de qui marche avec la flûte pour arriver au Mont de Dieu, vers le Rocher d'Israël." (Isaïe 30:29).
Le 1er avril 1933, Hitler ordonne le boycottage de toutes les entreprises juives en Allemagne : Affaires commerciales, consultations de médecins, études d'avocats, bureaux d'ingénieurs et d'architectes.

Willy Cohn, banquier d'affaires de Hambourg, se trouve à cette date à Paris avec sa femme Myriam. Son but: établir des relations économiques avec la France ; son rêve: étendre ses entreprises à l'échelle internationale. Son exemple: l'empire des Rothschild. Un de ses quatre fils résidera en Angleterre, un deuxi ème en France, les deux autres quelque part dans le Nouveau Monde.

Deux obstacles - un seul aurait suffit - feront échouer ce projet ambitieux : la volonté des fils. L'aîné , 'Hayïm, après avoir envisagé la carrière de rabbin, se tournera vers le Droit. Le second, Alexandre, doué pour les mathématiques, veut devenir ingénieur. Le cadet, Salomon, est encore bien trop jeune pour se décider, mais sa vocation de dessinateur et d'artiste-peintre est évidente. Seul, Léo le troisième fils, se laisse influencer et, malgré son intérêt pour l'éducation et pour la musique, accepte de faire, en 1932, un stage commercial à Francfort. Ses deux grands frères l'y rejoindront dès leur retour d'Eretz Israël, où ils sont allés étudier à la Yechiva du Rav Kook.

Le deuxième obstacle sera l'avènement de Hitler. Les quatre fils rejoindront la maison paternelle à Hambourg.

 A Paris, Willy et Myriam Cohn apprennent par la presse les exactions des S.A. le jour du "Shabath du Boycott", et de ce fait, décident de ne plus retourner en Allemagne. Ils font venir leurs enfants à Paris.

Une famille pas comme les autres.

La famille Cohn allie la culture juive et une culture générale très étendue, à une foi très profonde. Elle a de qui tenir : le père et la mère descendent de familles rabbiniques. Le nom de Carlebach est connu dans les milieux juifs bien au-delà des frontières de l'Allemagne (1).
Le père de Myriam Cohn, le rabbin Salomon Carlebach, a eu huit fils dont cinq devinrent rabbins, et trois de ses quatre filles épouseront des rabbins.

Le rabbin Joseph Cohn, père de Willy, est issu d'une famille très humble (son père était colporteur). Il a fait des études scolaires et universitaires brillantes, mais dans des conditions inimaginables aujourd'hui. Parallèlement à ses études rabbiniques au Séminaire de Breslau, il trouvera le moyen de se spécialiser dans les langues orientales. (Sa thèse, soutenue en 1874, est rédigée... en arabe). Il meurt à Jérusalem en 1947, et il sera la dernière personne enterrée au Mont des Oliviers avant la Guerre de Libération.
 Très souvent, avant et pendant la guerre, Léo m'a parlé de son grand-père hiérosolymitain. Il lui voue une affection et une admiration sans bornes.

Paris 1933-1935.

La première idée de Willy Cohn est de transférer son affaire de Hambourg à Paris. Il se rend compte, peu de temps après, que c'est irréalisable, et l'idée d'aller en Eretz Israël remplace vite ce projet. Les deux aînés, 'Hayim et Alexandre, s'installent au Pays dès 1934. Le reste de la famille doit suivre dès l'obtention du visa anglais d'immigration.

Pendant que le père s'informe, court les bureaux et prend contact avec ses amis, les deux cadets cherchent à s'occuper et, en particulier, à apprendre le français. Quelqu'un leur parle des Eclaireurs Israélites de France. Léo, étant du mouvement de jeunesse orthodoxe Ezra, se dit qu'un contact lui permettrait de joindre l'utile à l'agréable. Il n'y a pas, à cette époque, de mouvement de jeunesse orthodoxe à Paris et les E.I.F. sont loin d'être religieux ; leur connaissance du judaïsme reste très fragmentaire et superficielle.

Léo a vingt ans. Il comprend tout-de-suite que s'offre à lui un champ d'action sortant de l'ordinaire et correspondant à sa vocation véritable. Les débuts du national-socialisme en Allemagne lui ont montré le dynamisme de ce parti et le danger qu'il représente pour les Juifs d'Europe. A cette é poque, personne, en France, ne veut admettre qu'unjour le raz-de-marée antisémite et fasciste dépassera les frontières de l'Allemagne. Léo, riche de son expérience, voit plus loin. Devant l'insouciance, l'ignorance, l'inconscience, la passivité, il se dit qu'il faudra préparer la jeunesse juive à toutes les éventualités, qu'il importe de lui faire prendre conscience de ses propres valeurs, de ses sources et de sa force.

Non sans mal, il arrive à convaincre sa famille, qui partira en 1936 pour Tel-Aviv, que sa vocation est de se mettre à la disposition de la jeunesse juive de la diaspora française. On verra par la suite qu'il ne s'est pas trompé. Est-ce clairvoyance? Intuition? Providence? Peu importe! Je mesure, en particulier, la valeur de Léo à l'influence exercée sur moi-même (de six ans son aîné). Beaucoup de chefs E.I. et beaucoup de ceux qui l'approcheront dans ses activités éducatives en diront autant. Castor verra d'abord en Léo le réalisateur de certaines de ses idées (Notre Cité), pour devenir (à Lautrec), le réalisateur des idées de celui qui est devenu entre temps l'un des aumôniers du Mouvement.

J'invoquerai le témoignage de celle qui m'a incité à mettre ces récits par écrit, notre amie commune, Ju Hertz. Elle écrit dans ses Mémoires :
"La prière de Léo m'avait sortie du sentiment de néant où la prière me plongeait et qui m'empêchait de m'y ajuster, tout au moins pour l'examiner. Je me sentais plus proche des textes, rien ne m'éloignait plus d'eux sinon ces questions qui allaient me troubler pendant de longues années: Comment Dieu peut-il laisser arriver tant de désastres ?
Léo se rattachait à quelque chose que je connaissais et que j'aimais. Je m'interrogeai pendant plusieurs semaines, je réfléchis pendant un certain temps. Je trouvai la réponse en reprenant mes Histoires 'Hassidiques. Léo é tait un 'Hassid, et cela me fit très plaisir. Il était le premier que je voyais, il réalisait ce que je lisais dans les livres, il répondait aux questions que je posais aux livres et à moi-même, et en même temps, il était amical, dépourvu de critique, jeune, proche. Je pensai pour la première fois au mot "frère" dans le sens familial."
Et plus loin :
"Le visage de Léo était l'image rare et parfaite de son caractère et de tous ses dons. Il avait en lui une énorme force de concentration. Elle s'exprimait aussi bien dans son amitié, dans sa musique, dans toutes les lignes de son intelligence, dans sa science si vivante du judaïsme sur lequel il ouvrait des perspectives traditionnelles et très neuves. Il avait aussi de grandes possibilités de présence et une autorité souple et amicale. Son contact avec les êtres, les livres, les doctrines, l'art, était stimulant, à la fois un cadeau et un réveil, qui se prolongeaient en nous."
Pour qui a connu Ju Hertz, son exigence, son assurance et la pertinence de sa critique, cette présentation de Léo - juste dans ses plus petits détails - en dit long. Les Mémoires de Ju expriment l'influence de notre ami sur son évolution spirituelle. Pour quelqu'un d'aussi absolu, indépendant et entier, cela paraît pour le moins étonnant ; c'est, en tout cas, la preuve que Léo sort de l'ordinaire. La providence, avait donné des dons très différents : L' éducation, la musique et, en général, tout ce qui touche aux arts, les rapports sociaux et, surtout, enseignement de la Thora, si on entend par là le plus large éventail du pat rimoine spirituel et culturel du peuple juif.

Les Sources.

Quelles sont les sources où Léo a puisé? L'ambiance de la "ville libre" de Hambourg, dirigée par une grande bourgeoisie tenant à donner à ses fils une formation intellectuelle et une culture très é tendue, y est sans doute pour quelque chose. Ce n'est que le cadre dans lequel la famille Cohn évolue. Sans conteste, elle donnera à Léo le bagage culturel, intellectuel, social et spirituel qu'il nous apportera.

En dehors des grands-pères rabbins il y a, du côté paternel et du côté maternel, des intellectuels de grande valeur; certains d'entre eux sont parvenus à la célébrit é. Léo nous parlera souvent d'une tante pour laquelle il semble avoir un faible: Tante Else. Elle a des activités littéraires et enseigne les langues et la littérature à l'Université. Une autre tante, Friedel Cohn, est cantatrice aux Opéras de Berlin et de Mayence. Une troisième tante est peintre. Le cousin Azriel Carlebach a parcouru le monde à la recherche de communautés juives oubliées. Il publiera ses découvertes dans un livre qui fera sensation : Exohe Juden - Juifs Exotiques. Après avoir été rédacteur d'un hebdomadaire israélite de langue allemande et, plus tard, du quotidien yiddich Haint à Varsovie, il ira en Eretz Israël et y fondera - entre autres - le premier journal du soir en hébreu, Maariv, dont il sera directeur pendant de longues années. Ce cousin aura une grande influence sur Léo, impressionné par son originalité, sa vivacité d'esprit et son intérêt "tous azimuts".  

Léo aime échanger des idées avec ses aînés, mais par dessus tout, à s'instruire auprès de ses grands-parents et de ses oncles.  

Le grand-père Salomon Carlebach sera le premier professeur de Léo. Comme ses frères et ses cousins, dès l'âge de quatre ans, il apprend chez lui l'alphabet hébraï que, bien avant d'apprendre à lire l'allemand, ainsi que les premiers chapitres de la Genèse et leur traduction.

Le rabbin Joseph Cohn une fois retraité et installé à Hambourg deviendra tout naturellement le mentor de Léo. Il lui transmettra sa naissance des finesses de la langue hébraïque et surtout, le souci et précision de la cantilation traditionnelle lors de la lecture de la Torah.

Un oncle, Joseph Tsvi Carlebach, joue un rôle déterminant dans la formation intellectuelle de Léo et de sa génération. Il fait un séjour prolongé en Eretz Israël en tant que professeur de biologie et de matières juives à l'école Lemmel (école primaire fondée à Jérusalem par le "Hilfsverein" (allemand) sur le modèle de l'Alliance Israélite Universelle. Il profitera de son séjour pour compléter ses connaissances juives, ce qui lui vaudra sa consécration comme rabbin par le grand rabbin Kook. De retour du Proche-Orient, il sera chargé de la fondation, puis de la direction d'un lycée juif à Kowno (Lituanie), pendant l'occupation allemande. Son premier poste rabbinique sera celui de Lubeck, ville natale de son neveu Léo. Ceux qui ont connu le rabbin Joseph Tsvi Carlebach se rappellent un homme de haute stature, orateur de marque, remarquable par son ascendant sur les fidèles. Il possède des connaissances très étendues dans tous les domaines juifs, y compris dans la littérature hébraïque moderne. Il est aussi passionné de littérature occidentale que de biologie. Cet homme universel sera appelé en 1922 à la tête de l'Ecole Talmud Torah de Hambourg (2).

L'École

Léo fera toutes ses études secondaires à l'École Talmud Torah. Ainsi, il deviendra le disciple de son oncle, c'est-à-dire, d'un homme riche de qualités extraordinaires. Une des passions de Joseph Tsvi Carlebach, est le Midrash (3). Il s'en sert comme d'un outil pédagogique et le recommande aux enseignants de l'école qu'il dirige. Sous sa direction, Léo va acquérir une maîtrise et une compétence rares. Nous verrons qu'il fera du Midrash une véritable méthode d'enseignement.

L'école elle-même est unique en son genre. On y enseigne les matières juives aussi bien que les connaissances générales à un niveau élevé, et même des familles assimilées lui confieront leurs enfants.

La Musique

Un des professeurs de langues vivantes de l'école, le Dr. Joseph Jacobsen, lui-même passionné de musique, décèle chez Léo un intérêt et un don manifestes. Après l'y avoir préparé, il l'emmènera aux concerts de musique classique. Ces concerts sont d'un niveau excellent, correspondant à une tradition de la ville de Hambourg. Entre autres Félix Mendelssohn-Bartholdi et Brahms y sont nés. Tout en étant autodidacte en matière de musique, et sans avoir jamais mis les pieds dans un conservatoire, Léo sera capable, non seulement de diriger une chorale, mais aussi d'harmoniser les chants qu'il enseignera. Il aime chanter lui-même, souvent en s'accompagnant au piano, son instrument préféré restant cependant la flûte douce.

Pendant la clandestinité, et jusqu'au camp de concentration inclus, Léo saura s'adapter et aider les autres à s'adapter à des situations souvent dramatiques en créant, par le chant et par la musique, une ambiance de sérénité et de joie qui lui fera oublier ainsi qu'à son entourage les vicissitudes de la persécution et de la haine.

Le Mouvement de Jeunesse

Un troisième milieu éducatif s'est ajouté à ceux de la famille et de l'école: celui du mouvement de jeunesse Ezra. Il n'existe que dans les villes où il y a une communauté orthodoxe et ses activités sont plus ou moins réduites au domaine religieux. Bien entendu, à la différence des autres mouvements de jeunesse, les sexes sont séparés. Cependant, à Hambourg, sans doute sous l'influence d'éléments plus larges d'idées, la mixité sera admise pour les groupes d'aînés.

A Hambourg, l'intérêt de ces groupes s'étend au-delà des études et des manifestations religieuses. Les lectures de livres allemands sur des sujets juifs (par exemple Joseph und seine Bnïder - Joseph et ses Frères - de Thomas Mann), et d'oeuvres de Juifs de langue allemande (Heine, Stefan et Arnold Zweig), feront l'objet de discussions et de lectures en commun.

Synthèse

Une des "spécialités" de Léo peut-être considérée comme la synthèse de ce qui précède: sa façon de lire la Torah.

Il faut savoir que la cantilation du texte biblique est soumise à des règles très strictes et régie par les signes massorétiques (4). La lecture hebdomadaire de la section shabatique se fait d'après ces règles. Trop souvent, ceux qui sont chargés de cette lecture, esclaves des habitudes traditionnelles, empruntent un ton machinal et neutre. Ils privent ainsi l'assistance d'un moyen de vivre le récit biblique et ils ne permettent d'enjouir, en gola (5), qu'à de rares initiés aux finesses de la langue hébraïque et aux commentaires de la Torah.

Léo, tout en respectant ces règles, apprises chez son grand-père paternel, saura donner à sa voix des inflexions, des tonalités, en parfait accord avec le sens du texte. Un dialogue se marque par le choix de deux registres différents et sonne comme un échange entre deux personnes. Un hymne de louange est récité sur le mode solennel qui lui convient. De même la colère, la joie, la tristesse, la crainte, s'entendent littéralement dans le récit cantilé. Même pour ceux qui n'ont que des connaissances très sommaires - et c'est hélas le cas pour la majorité d'entre nous - la Torah devient vivante et compréhensible.

Edmond Fleg, après avoir entendu pour la première fois la lecture de la Torah par Léo, lui fait le plus grand compliment qu'un poète puisse faire : Il le qualifiera… de poète, ajoutant que ce terme désigne celui qui "réussit à faire revivre une oeuvre sous une forme tout à fait personnelle".

Première Rencontre

Je n'oublierai jamais notre première rencontre, probablement avant 1936, après son arrivée à Paris, car son frère cadet Chlomo est encore auprès de Léo. Gamzon a, grâce à l'aide financière de la famille de Rothschild, créé de toutes pièces le foyer "Notre Cité". Léo fait partie du "conseil municipal" qui le dirigera.

La troupe E.I.F. de Strasbourg, de retour d'un camp dans l'Ouest ou le Sud-Ouest, s'arrêtera à Paris pour quelques jours et Notre Cité nous hébergera. Léo et son frère assisteront à notre réunion de l'après-midi du Shabath. Nous ne sommes pas de grands musiciens, et nous chantons comme nous pouvons. Léo et Chlomo se lèvent. Je les vois encore, appuyés au mur. L'aîné, élancé, très légèrement voûté, son regard tout de bonté fixé sur nous. A côté de lui, plus petit - il devait avoir quatorze ans - son frère cadet. Ils entonnent, à deux voix, le verset 13 du Psaume XCII, "Pour le jour du Shabath" :
Le juste prospérera comme un palmier,
Il s'élevera comme un cèdre du Liban.
Plantés dans la maison de Dieu,
Ils pousseront dans ses parvis.
Ils porteront encore des fruits dans la vieillesse,
Ils seront fertiles et vigoureux.
Pour proclamer que Dieu est droit,
Mon rocher, avec lui l'injustice n'existe pas.
Le chant est si pur, si simple, si beau, que pendant un temps, nous sommes restés recueillis, charmés... jusqu'à ce que quelques Éclaireurs leur demandent de recommencer.

Route et Chorale

A peine intégré aux E.I.F., il fera partie d'un Clan de Routiers, le Clan de l'Élan, un des rares qui puisse prétendre à cette appelation et qui réalisera le but de la Route: Servir. Léo en sera très vite l'élémeni moteur et lui insufflera un certain esprit.

De fait, le Clan de l'Élan sert surtout le Mouvement. En 1934, il prend en main le Secrétariat national, se trouvant alors dans un état de totale anarchie. Il organise, dans des conditions difficiles, le premier camp de formation de chefs, "Montserval", qu'il faudra transférer à la dernière minute des Alpes à la région de Toulon en raisor d'un été particulièremnt mauvais. Il aide, la même année, à l'organisation du Conseil National de Saint-Ouen l'Aumône.

Léo prend rapidement de l'influence au Clan et l'encourage à intensifier son judaïsme. Il enseigne l'hébreu, ce qui n'est pas du tout de mode à l'époque. Il y introduit des pratiques de "judaïsme vivant" : Les routiers du Clan se souviennent encore aujourd'hui de l'action de Pourim. Elle consiste.à confectionner des colis de vivres et de vêtements pour les distribuer à des nécessiteux, comme il est écrit :
Le jour heureux qu'ils (les Juifs) passent dans l'allégresse en envoyant des présents à leurs voisins.
(fin du livre d'Esther).
En même temps, Léo rassemble autour de lui des jeunes de toutes les unités E.I.F. et forme une chorale dont les activités deviendront rapidement régulières. Son répertoire sera composé d'abord de chants scouts, puis d'airs folkloriques juifs et français et même de chant classique. Grâce à Castor, travaillant à cette époque dans une maison d'édition de disques, quelques chants seront enregistrés.

Le chant choral est ainsi cultivé pour la première fois au Mouvement. C'est aussi la première fois que Léo s'épanouit dans un genrt musical correspondant à ses dons. Il arrive même à former, à "Notre Cité", un petit ensemble instrumental qui fait entendre des extraits de La Flûte Enchantée de Mozart.

Rachel

Léo, flûte en main, est l'un des instructeurs d'un camp de formation dirigé par Castor. Mais ni lui, ni le chef de camp ne sont au centre de l'intérêt des chefs venus de toutes les unités du Mouvement. Dès l'ouverture, le bruit court que Rachel, la fiancée de Léo, y viendra. Elle accapare la curiosité de tous. Très intimidée, un peu désorientée parmi tous ces jeunes qui n'ont que peu de connaissances juives, maîtrisant la langue française avec une certaine difficulté, Rachel n'est elle-même qu'à côté de son Léo.

On remarque tout de suite chez Rachel, bien plus petite que Léo ses cheveux noirs, abondants et brillants. Elle a (elle a encore), une voix d'une pureté extraordinaire et d'une extrême justesse. Chanter, pour elle, est un véritable sacerdoce et surtout, chanter avec Léo. Sa bouche est faite pour articuler les mots; lorsqu'elle chante, son visage n'est que sourire. Quand Rachel et Léo chantent un duo, chacun est fasciné.

Rachel Schloss vient d'arriver de Hambourg. Elle a fait ses études à la même École Talmud Torah, elle a fait partie du même mouvement de jeunesse Ezra, elle a la même culture étendue - juive et générale -, elle a le même engouement pour la musique que Léo. Liés par le même idéal, ils sont, depuis plus de cinq ans, unis par des sentiments plus profonds. Leur patience sera mise à rude épreuve.

Une première fois, lorsque Léo quitte Hambourg pour faire à Francfort un stage dans une banque. Ils viennent de se rejoindre après une nouvelle séparation longue et très pénible. Elle confirmera le couple dans son désir de s'unir par les liens du mariage. Les fiançailles auront lieu à Paris, en présence des parents de Léo et de son frère cadet. Il sera décidé que le mariage aura lieu en France en 1936, et qu'il feront leur alyah dès que Léo sera libéré de ses obligations vis à vis des E.I.F.

Ces beaux projets se heurteront, hélas, aux mesures antisionistes de l'Angleterre, puissance mandataire. Le père de Léo, parti en précurseur, obtient pour sa famille un visa d'immigration de "capitaliste" (6), ce qui implique l'impossibilité d'un retour en Europe, sous peine de perdre le bénéfice de ce visa. Léo, âgé de plus de 18 ans, en est exclu. Il lui faudrait une somme de mille livres sterling pour un visa individuel et la famille ne dispose pas de cette somme.

Au cours du camp de Montserval 1935, en voyant Léo à l'oeuvre, j'ai le pressentiment de ce que représente le "potentiel éducatif " de cet homme. Il émane de lui un rayonnement extraordinaire, une distinction, une finesse, qui me font penser qu'il existe chez les Juifs aussi une aristocratie dans le vrai sens du mot. Il est juif jusqu'au bout des ongles. Non pas intolérant, exclusif, fanatique; mais au contraire accueillant, ouvert. Il n'est exigeant que pour lui-même. Ne manquant pas de répliquer aux plus destructeurs, il ne refusera jamais de les écouter. Sa patience est illimitée.

Le mariage aura lieu comme prévu. La bénédiction nuptiale sera donnée à Rachel et Léo par un oncle de ce dernier, Ephraïm Carlebach, rabbin de Leipzig. Les parents de Léo et ses frères étaient absents. Le vide familial ne sera que partiellement comblé par la présence des E.I., qui ont tenu à ce que la cérémonie se déroule à "Notre Cité".

1934

L'année 1934, marque un tournant dans l'orientation du Mouvement. Gamzon, impressionné par ce qui se passe en Allemagne nazie, comprend qu'en plus de la morale, du service d'autrui, de la discipline et du civisme, un mouvement scout juif doit se préoccuper d'orientation socio-professionnelle. Trop de Juifs sont des intermédiaires ou exercent des professions libérales. Peu d'entre eux ont part au travail productif. L'Equipe Nationale convoque le Conseil National de Saint-Ouen l'Aumône. Castor se chargera de la partie technique du programme, avec le Clan de l'Elan. Il propose la devise "Avoda" (travail). Léo sera chargé de la partie spirituelle et scoute. Il ajoute Sim'ha (joie) à Avoda. Il lancera le chant du camp, en hébreu, vite adopté par les chefs et qui contribuera à créer l'ambiance du camp. Ceux qui y ont assisté le fredonnent encore aujourd'hui.

A cette époque, la Commission Administrative de la Communauté de Strasbourg commence à prendre au sérieux nos projets d'un Centre Communautaire. Ce projet n'est réalisable que si nous pouvons proposer l'homme adéquat. Avec ses qualités personnelles et l'expérience acquise à "Notre Cité", Léo me paraît l'homme idéal.

Je le propose au Comité de Coordination, composé d'un petit cercle de délégué s des mouvements de jeunesse et de sympathisants non organisés. Il faut croire que j'ai présenté mon candidat avec beaucoup de fougue. Il sera décidé, malgré les difficult és prévues, de proposer Léo comme directeur du Centre de la Jeunesse, le Mercaz Hanoar, que nous appellerons le Mercaz tout court.

Tournée en Alsace

Pour que Strasbourg connaisse Léo, j'ai l'idée de l'inviter avec sa chorale. Pour que la manoeuvre ne soit pas trop évidente cette invitation deviendra, en fin de compte, une tournée de la chorale des E.I.F. dans les communaut és d'Alsace. Les choristes étant des scolaires, nous choisissons les vacances de Noël pour la tournée (fin décembre 1935 début janvier 1936).
Cinq concerts auront lieu dans des villes assez centrales pour que les petites communautés puissent y assister. J'irai voir personnellement les présidents des communaut és et l'accueil sera encourageant. Seul, le rabbin de Sélestat m'opposera un refus. Il interdit aux membres de sa communauté d'assister au concert. Son argument : "s'macht Riches s !" (Cela provoque de l'antisémitisme). Entêté comme je le suis, je loue une salle malgré son opposition.
Le concert est fixé à un dimanche, à 14 heures. La chorale est déjà sur scène. Léo donne les dernières instructions lorsque quelqu'un a l'idée d'écarter légèrement le rideau : la salle est vide... Seul, Léo est au courant de la désapprobation des autorités spirituelles du lieu.

Heureusement, la propagande portera ses fruits dans les petites villes des environs. Les trains omnibus les desservant arrivent vers 14 heures et amènent assez de monde pour remplir la salle. Nous mettons les choristes au courant après le concert seulement.

A Colmar, autre incident. Beaucoup de membres de la chorale ont jeûné. Léo leur a expliqué le sens du jeûne du 10 Téveth, et ils se sont identifiés à leur chef. Le soir venu, ils ont goinfré d'autant plus. Résultat: Le souffle court au moment de chanter. Il est facile d'imaginer... le résultat.

A Strasbourg

L'engagement de Léo par la Communauté de Strasbourg pose des problèmes. Le problème financier n'était pas le moindre. Nous avons trouvé, pour le Mercaz, une villa très bien située mais exigeant des travaux importants et des réfections pour la préparer à sa nouvelle destination. Les moyens dont dispose la Commission Administrative ne sont pas illimités. De plus, messieurs les administrateurs sont d'autant plus réticents que l'idée est tout à fait nouvelle, pour ne pas dire révolutionnaire.
Autre problème : Léo est de nationalité allemande. Or, le département du Bas-Rhin - département frontière - est interdit aux réfugiés d'Allemagne. L'Administration Française est effrayée par la vague de réfugiés ayant déferlé sur l'Alsace après la prise du pouvoir par Hitler.
La difficulté n'est d'ailleurs pas purement administrative. Il existe, chez pas mal de Juifs alsaciens, une sérieuse prévention contre les Juifs d'origine allemande - comme contre ceux originaires d'Europe Orientale. Des échos du genre : "Comment confierons-nous nos enfants à un achkeness" (7), parvient à nos oreilles.
Je sais qu'une seule personne est à même de lever ces trois difficultés et c'est à elle que je me suis adressé. Henri Lévy, P.D.G. des Grands Moulins de Strasbourg, est un homme très influent. Il dirige avec maîtrise une entreprise qui prendra, avec le temps, une extension nationale et internationale. Elu Conseiller Général et Président du Consistoire du Bas-Rhin, il consacre une partie de son importante fortune à soutenir des oeuvres de bienfaisance et en particulier, les oeuvres juives. Son poids dans les institutions communautaires et administratives est capitale. Il met volontiers son autorité au service de la bonne cause. Je pr ésente, par écrit, à Henri Lévy, les données du problème et reçois, par retour du courrier, une invitation à venir le voir avec mon candidat.
(…)
L'impression sera bonne puisque, peu de jours après notre rendez-vous, Henri Lévy nous fera savoir que ses démarches pour aplanir les difficultés administratives ont été couronnées de succès. A la Communauté, il fait part de son impression très favorable, ce qui balaiera les dernières hésitations. C'est gagné.

Dernier problème : les E.I. de Paris. D'accord avec Léo, nous ne les avons pas mis au courant de notre intention de le débaucher de la région de la Seine. Je ne veux pas risquer, en cas d'échec, d'alté rer ses rapports avec les responsables. A vrai dire, certains Parisiens ne veulent pas le suivre, et j'ai senti chez Léo du découragement. Dans la discussion, le ton n'est pas toujours à la mesure des valeurs qu'il défend. Il y a des dissensions à la direction de la Cité .

Il ne sera pas facile de faire admettre - et à Castor en particulier - que Léo serait plus efficace à Strasbourg. Finalement, les responsables se feront violence. Léo viendra s'installer avec Rachel dans le petit appartement que la Communauté de Strasbourg a trouvé pour eux.

Une période de travail intense dans une ambiance de parfaite entente et d'amitié commence alors. Notre amie Ju Hertz, membre "non organisé" du Comité de Coordination, prendra le couple sous son aile protectrice. Rachel, enceinte, est heureuse d'être aid ée par quelqu'un qui a de l'expérience. De mon côté, j'aiderai Léo dans la mesure où mon travail à l'Université me le permettra. Comme il a l'habitude des E.I., les éclaireurs et les éclaireuses du district de Strasbourg se mettent à sa disposition. Les autres mouvements de jeunesse juive emboîtent le pas. Le Mercaz commence à tourner rond.  
Les attributions de Léo sont complexes. Il ne s'agit pas, comme à Paris, de diriger un foyer E.I.F. pour les E.I.F. Il s'agit maintenant de diriger une maison de jeunes de la Communauté de Strasbourg, ouverte à toutes les organisations de jeunesse juive. Il est nécessaire de coordonner, de conseiller, d'inspirer des mouvements qui vont du socialisme, exclusif de la religion, à la religion, exclusive de toute autre activité. En outre, et pour atteindre les jeunes inorganisés (c'est la grande majorité), des activités générales et "neutres" s'imposent. Léo installe une bibliothèque, organise des cours de chefs valables pour tous les mouvements, des conférences sur des sujets juifs, des excursions, des oneguei-Shabath (8).

Pot-Pourim

La première manifestation d'envergure sera une fête de Pourim destinée à toute la jeunessejuive de Strasbourg, organisée et non organisée. Léo lui donnera le nom de "«Pot-Pourim". Il en assure l'organisation presque sans aide. Il fera louer, pour un dimanche, un des grands pavillons de la Foire-Exposition; il charge chaque mouvement de jeunesse d'y installer un stand et d'y présenter des activités et des distractions de toutes sortes.  
A l'entrée, chaque jeune, obligatoirement déguisé, recevra la même "somme" d'argent intérieur dont l'unité est le "Pour". (Le nom de la fête de Pourim vient de Pour - sort - parce que la date en a été fixée par tirage au sort). L'accès des stands, les consommations, la participation aux jeux coûte tant et tant de "pours". Chaque jeune reste libre de choisir l'emploi de sa fortune. Une foule bariolée et joyeuse se pressera dans le pavillon, de l'ouverture à la fin : Léo a réussi.

Les Offices

Le domaine dans lequel Léo aura le plus de succès, plus encore que dans les autres activités, sera l'organisation d'offices pour les jeunes. Aucune école juive, à cette époque à Strasbourg. L'observance du Shabath, pose des problèmes insolubles. Ne pas fréquenter le lycée un jour sur cinq (pas de classe le jeudi), n'est à la portée que des élèves très doués. Pour les autres, c'est compromettre le succès de leurs études. Pour permettre à tous les scolaires d'assister à un office, Léo fixe l'heure de celui-ci au Shabath matin à 6 heures. Pour ne pas obliger les écoliers à jeûner, le Mercaz sert un petit déjeuner copieux après l'office. A notre grande surprise, nous avons constaté que cette "prime" attire à cet office des fidèles qui sans elle ne viendraient pas.
Sa manière de diriger une réunion tient du prodige. D'une bande d'adolescents chahuteurs, il fera des auditeurs attentifs, attirant leur attention au milieu du brouhaha en commençant d'abord par chuchoter, augmentant peu à peu le volume jusqu'à tonner d'une voix de stentor contre les étourdis qui persistent à bavarder.  

Par les chants, il "dose l'ambiance" de façon magistrale : Mise en train allant crescendo puis, vers la fin de la réunion, decrescendo jusqu'au calme d'une fin d'oneg (8), avant l'office, ou la sérénité précédant le Chant du Soir d'un feu de camp.  
Ce sont là, certes, des méthodes classiques qu'utilisent tous les animateurs. Mais la "présence" de Léo, son magnétisme, la puissance de son rayonnement sont tels que nous sentons littéralement ce qu'il veut communiquer, parfois même immobile et silencieux - mais souriant - figé dans le geste qui lancera un chant ou commencera un midrash.
La musique et, en particulier, le chant, sont le meilleur moyen pour créer une atmosphère. Le Midrash (3) est le moyen d'enseigner les valeurs juives, de faire comprendre d'une façon simple et populaire les commandements et la loi. Léo arrive à se servir de la "méthodemidrash" d'une manière si spontanée, si journalière, qu'il lui arrivera de "déguiser" ce qu'il a à dire, à recommander ou à critiquer, sous forme de "midrash" improvisé sur place.

A Beaulieu, Ju raconte :
"J'ai de la chance, Léo arrive ce même soir. J'ai toujours en le voyant, une joie exubérante et un profond sentiment d'amitié et de paix. Il est immédiatement entouré de tous les occupants de la maison et, pipeau en main, a l'air du magicien dont il est une version très pure. Chefs et cheftaines, petits et grands le suivent pas à pas, chacun a une question à poser, souvent simplement pour entendre sa voix équilibrée. Nous passerons tous une très belle soirée, assis en rond dans la grande salle. Léo parlera un peu du temps présent mêlé aux midrashim. Il nous apprendra un chant, écoutera la chorale de Maki d'un air concentré et sévère, transformant ce temps inquiet et angoissant en courage, espoir, joie de vivre lucide et fraîçhe."

Rachel et Léo

Pour le Séder de Pessa'h 1938, Fourmi et moi serons les seuls invités de Rachel et de Léo. Cette soirée comptera dans notre vie. Il n'y a pas d'enfants. En fait, Fourmi et moi, sommes les enfants. Léo donne le Séder, chante, répond à nos questions et si nous n'en posons pas, il les provoque. La table est toute petite car nous ne sommes que quatre. Léo porte le "Kittel" (9), et Rachel sa robe de mariée de sorte que tous deux sont habillés de blanc.  

Nous sommes leurs hôtes pour la première fois, et nous sommes frappés d'un très joli geste : à la fin de la bénédiction, après le repas, Léo lui serre affectueusement la main pour l'en remercier.

Inutile de dire la joie et le bonheur qui rayonnent de ce foyer. Cette soirée en particulier a été un enchantement. Nous voudrions la prolonger jusqu'aux premières lueurs du matin, comme Rabbi Akiba et ses compagnons. Mais les deux jeunes femmes sont trop fatiguées par les nettoyages et les préparatifs précédant la fête.

Munich

Le travail de Léo, les réunions qu'il dirige, les séances auxquelles il doit assister se prolongent souvent tard dans la nuit. Rachel l'attend, assise à la fenê tre donnant sur la Place de Zurich. Léo le sait, et pour éviter à sa femme cette fatigue inutile, il tente, quelquefois en vain, d'abréger les palabres. Nous, les responsables, contemplons cette idylle avec beaucoup d'indulgence.

Nous ignorons que la raison de l'attente de Rachel est d'une toute autre nature. Elle est seule à savoir que Léo souffre de son statut de réfugié. A cette époque, l'influence de la propagande nazie se fait sentir en Alsace. Toutes sortes de mouvements politiques sympathisent plus ou moins ouvertement avec l'Allemagne de Hitler. On sait déjà que les départements frontière sont interdits aux sujets de nationalité allemande. Ceux qui, comme Léo, sont en règle, sont exposés à beaucoup de chicanes administratives. Pour une infraction mineure ceux qui sont tolérés se font expulser. C'est l'appréhension d'une arrestation ou d'une expulsion pesant sur Léo qui cause l'angoisse de Rachel.

La naissance de Noémi, change rapidement les habitudes du couple. Le bonheur du premier enfant, sera troublé, hélas, par un bruit de bottes. Malgré le compromis de Munich, ou peut-être à cause de lui, il ne s'éteindra plus entièrement.

Tout le monde semblera poursuivre ses activités comme si de rien n'était. Le Mercaz organise les offices, les réunions et les cours ; à mesure qu'augmente la tension militaire, les présences diminuent. Au moment où les affiches de la mobilisation apparaîtront sur les murs de la ville nous déciderons, le coeur gros, la fermeture de la maison. Léo et sa petite famille s'installeront à Gérardmer, à l'abri des Vosges, le temps de voir venir.

Le Mercaz restera vide jusqu'au lendemain de Yom Kipour. Nous aurons juste le temps de construire une Souka. Elle sera doublement improvisée : D'abord, parce qu'une Souka doit ê tre provisoire, ensuite, parce que personne n'a la tête à préparer la fête.

Les activit és reprennent. Léo organise un cours de chefs pour les responsables des mouvements de jeunesse. Son autorité va en s'affirmant. Les membres les plus sceptiques de la Commission Administrative sont convaincus. Nous sommes enthousiastes... Et voici que le bruit de bottes retentit de plus belle : En mars 1939, occupation par les nazis de ce qui reste de la Tchécoslovaquie ; en avril, juste avant Pessa'h, les fascistes italiens annexent l'Albanie. Plus d'illusions à se faire: Ce sera, très bientôt, le tour de la France. En effet, la mairie de Strasbourg commence à préparer l'é vacuation de la ville. Bien entendu, les antisémites de toutes sortes relèvent la tête.

Gérard

Dans le groupe d'enfants juifs allemands qu'Andrée Salomon a amenés à Strasbourg peu après la "Nuit de Cristal" se trouve un orphelin de père ayant l' âge d'être Bar-Mitsva. Gérard est encore sous le choc de la séparation d'avec sa famille.
Nous décidons d'un commun accord que la cérémonie n'aura pas lieu à la grande synagogue où l'ambiance serait trop intimidante et trop froide.

Léo organise une fête de jeunes pour ce jeune. Pendant une journée, l'orphelin sera le centre d'intérê t de la petite communauté du Mercaz. Tous apportent des cadeaux et le petit, timide et triste d'habitude, retrouve sourire et assurance.
Le propre de cette f ête et de toutes les fêtes organisées par Léo, est de faire participer à son organisation et à sa préparation, tous ceux qui y assisteront. Ainsi, ils apprennent à être responsables et à contribuer à la joie de tous.

Marche à deux

De cette dernière année d'activités communes à Strasbourg, il me reste un souvenir plus marquant encore que les autres. Celui d'un "tour d'inspection" dans les camps des unités E.I.F. de Strasbourg. Nous avions décidé que ces camps se tiendraient dans les Vosges pour qu'ils ne soient pas trop éloignés. Si la situation militaire l'exigeait, nous pourrions rapidement ramener les enfants à leurs parents.

Léo et moi irons, par le train, au camp le plus éloigné dirigé par mon frère Hugues. Nous passerons avec lui et avec ses campeurs la fin de l'après-midi, et une partie de la soirée.

Sac au dos, nous entamons une sensationnelle marche de nuit. De la vallée de Thann Saint-Amarin, nous monterons jusqu'à la Route des Crêtes. A partir de là, il n'y a qu'à se laisser porter par la route. Nous marchons d'un bon pas, entraînés soit par nos chants, soit par le flutiau de Léo. Une demi-heure de sommeil, pour repartir avec de nouvelles forces. Peu de bavardages cette nuit-là . Il vaut mieux taire nos soucis qui, sans aucun doute, se rapporteraient à la tension qu'inflige à l'Europe la mégalomanie de Hitler. Nous chantons, marchons et jouissons de cet effort physique inhabituel. Le calme et la fraîcheur de la nuit nous font du bien.

Les nuits d'été ne sont pas longues dans les Vosges. Il fait déjà jour lorsque nous quittons la crête. Un beau sentier, que je connais. bien, nous conduit à la gare de Metzeral. De là, le premier train du matin nous mènera à Munster. A la gare, dans un petit parc, Léo m'expliquera qu'en déplacement, lorsque l'on ne dispose pas de beaucoup de temps, nous avons le droit d'abréger notre prière.

Nous prenons un car pour faire un bout de chemin et, de nouveau, sac au dos. A notre entrée, la surprise est grande au camp des éclaireuses. Elles n'ont pas encore pris le petit déjeuner. Nous ne refuserons certes pas leur invitation. Ce qui permettra à Léo de raconter quelques midrashim...

Du camp des éclaireuses au camp des louveteaux, il y a un peu plus d'une heure de marche. Il commence à faitre chaud ; la fatigue se fait sentir ; nous ne sommes pas entraînés ; Léo marche à côté de moi bien résolu à ne pas laisser voir sa lassitude. Il me parle de son grand-père, des lettres qu'il écrit de Jérusalem, du bonheur de ce vénérable vieillard d'être au pays de ses ancêtres.

Nous arrivons au camp de la meute. J'en connais bien le cadre, "La Maisonnette", une baraque en bois, proche d'un hameau isolé. Une vue unique et plongeante, sur la vallée, sur les pâturages et les toits du hameau. L'accueil des louveteaux nous ragaillardit d'autant plus qu'ils nous invitent à déjeuner. Tout de suite, Léo tire son flutiau de la poche, et fait chanter les enfants, assis au milieu d'eux, un peu voûté, le corps légèrement penché en avant ; derrière les lunettes, les yeux dirigés vers les chanteurs, il les encourage de son sourire… ou les corrige d'une grimace de désapprobation. De temps en temps, le flûtiau se transforme en baguette de chef d'orchestre, pendant que la basse de Léo se mêle aux sopranes des louveteaux.

Après une sieste, bienvenue pour les petits comme pour les grands, il faut se séparer et rejoindre la gare de Munster par le plus court chemin. Il est tout en pente et il n'y a qu'à dévaler.


La Légion Étrangère

Hélas, les événements nous sépareront bientôt. Dès la déclaration de la guerre, les ressortissants allemands - juifs et non-juifs - seront interné s dans des camps. Léo y échappera en s'engageant dans la Légion Étrangère. La séparation d'avec Rachel et la petite Noémi sera très douloureuse. Puis, filière classique de la Légion: incorporation au Fort Saint-Jean, à Marseille ; en bateau jusqu'à Oran; en train jusqu'à Sidi-Bel-Abbès. Après les classes, son unité sera stationnée àColomb-Béchar.
Dans toutes ces villes d'Algérie se trouvent des communautés juives. A l'issue des offices, on invite "le soldat ". Les Juifs d'Afrique du Nord savent pratiquer l'hospitalité. C'est ainsi que Léo apprendra à connaître et à aimer ses coreligionnaires d'Algérie et leurs coutumes.
J'extrais d'une lettre du 6 mai 1940, à en-tête "Légionnaire Léo Cohn 91.385— DCRE s 1 — Secteur Postal 390", le passage suivant
"Je puis tout d'abord t'affirmer que le moral est bon, excellent même. Comme tu me connais, je suis plutôt optimiste et qu'en face de quelques bons côtés, de quelques petites choses réjouissantes, j'incline à ignorer les pires désagréments... Je m'étonne moi-même combien vite j'oublie mon propre découragement pour agir avec entrain.
"J'en prends pour preuve les Sedarim que j'ai organisés ici dans des circonstances dramatiques et exotiques... Cette organisation m'a donné l'occasion d'entrer en réel contact avec les Juifs du pays. (Algérie Occidentale).

"Nous ne savons rien de ce qui nous attend maintenant. On a demandé des spécialistes : secrétaires, comptables... Je ne me suis pas inscrit avec les bureaucrates... Je préfère encore la manoeuvre de combat à des écritures monotones et. interminables. J'espère toujours en la musique. Je commence, puisqu'on a un peu plus de temps maintenant, à apprendre sérieusement à jouer de la flûte traversière; un caporal-chef veut m'apprendre le fifre (10). Ainsi, j'aurai des connaissances plus sérieuses pour le corps de musique. Quant à l'aumônerie, elle m'intéresse de moins en moins. Cependant, comme j'ai entamé l'affaire, elle va son cours. J'ai bien l'impression qu'un de ces jours, une nomination d'auxiliaire (11) va me tomber sur le dos... "

Léo cite ensuite les messages reçus: du Dr Joseph Weill, de Ju Hertz qui lui a envoyé des livres; des E.I. de Bordeaux qui lui ont expédié des matsoth; du Clan de l'Elan, qui lui a fait parvenir des conserves et de la lecture. Il reçoit des lettres de ceux qui fréquentaient le Mercaz :
 "Un petit misra'histe de Strasbourg-Périgueux, me demande carrément si Eretz Israël est "encore" mon idéal, et je lui ai répondu affirmativemnet. Aigle se plaint de discussions ratées sur la Bible (ils ont lu Jérémie en cercle d'études), et je lui ai prescrit des "médicaments". Georges Weil me raconte les merveilles d'une chorale bordelaise sous la direction de David Multer (du Mercaz) et je lui ai envoyé l'air d'une chanson malpropre de soldats... comme mélodie hébraï que. Ainsi, par ma correspondance, je garde le contact avec le Léo-civil que j'allais oublier. De Paris, j'ai toujours de bonnes et régulières nouvelles. Le Clan de l'Elan n'a pas omis, à l'occasion de Pourim, de continuer notre tradition de l'action des paquets, et a célébré le Sé der chez Rachel en mon "absence présente".
La Légion n'est pas démobilisée immédiatement après la Débâcle. L'unité de Léo est ramenée à la base de Sidi-Bel-Abbès. C'est là qu'il apprend la naissance de son fils, Ariel, à Moissac, en août 1940. Il a l'espoir d'obtenir une permission pour être avec les siens le jour de la circoncision. Hélas, à la suite d'une dénonciation - les uns disent que c'est parce qu'il était en correspondance avec sa famille d'Eretz Israël, les autres parce qu'il aurait fait une remarque désobligeante envers l'Allemagne - sa permission est annulée et il est envoyé à Boghari, dans la province de Médéa. Là encore, il recherche le contact avec les Juifs locaux, tant et si bien que... les propositions de mariage pleuvent !

En octobre 1940, Léo est enfin démobilisé. Rachel se trouve encore à Moissac où le Mouvement s'organise autour de la Maison d'Enfants E.I.F. Le temps de respirer un peu, il se met à la disposition du Mouvement. Castor l'attend avec impatience. Déjà, un premier groupe de "Défricheurs", en formation à Viarose, est à la recherche d'un point de chute. Léo et Rachel arrivent à Lautrec enjanvier 1941, et s'installent avec l'échelon précurseur. Ils habiteront la ferme d'Estampes, où loge également Castor.


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