BOULAY
par Jean-Bernard LANG
page réalisée avec le concours de Pascal FAUSTINI


Entrée du cimetière israélite construit en 1725. - © Wikipedia

Avec Metz, c'est une des plus anciennes communautés de notre région. Les premiers juifs arrivent au cours de la guerre de Trente Ans, en provenance d'Allemagne, sur les pas des armées, suédoise et française. Ils sont d'ailleurs autant malmenés par la soldatesque que les chrétiens. Par deux fois, Raphaël Lévy, père et homonyme du martyr de 1669, voit son bétail enlevé par les soldats de Brisacier, célèbre "seigneur de la guerre" de l'époque. Lui-même est capturé et doit payer une rançon pour être libéré.

La ville se caractérise par un vif sentiment d'hostilité à leur égard et dès 1664 les gens se plaignent que les juifs se multiplient, arguant d'autorisations délivrées par le duc. Ils sont à cette date treize familles, soit cinquante personnes environ, et on les accuse de ne se livrer à aucun métier, si ce n'est de trafiquer avec les paysans, détournant les marchandises du marché local pour les revendre à Metz. En résumé, ils demandent leur expulsion ou, à défaut, leur réduction à trois ou quatre familles. La Cour Souveraine de Nancy ordonne alors que tous les juifs se convertissent sous peine de confiscation de leurs biens, mais le duc ne donne pas suite.

En 1670, une synagogue est installée rue du Four banal et une école juive dans la même rue. C'est un scandale aux yeux des habitants, qui se plaignent en 1698 que les juifs traversent ouvertement la rue revêtus des vêtements rituels les samedis et jours de fête. Alertée à nouveau, la Cour Souveraine interdit alors tout rassemblement dans la rue et toute augmentation de cette population. Les incidents continueront. En 1701 le tribunal du bailliage d'Allemagne, sis à Sarreguemines, condamne la communauté à 1 000 livres d'amende pour avoir célébré le culte en public, organisé des "mascarades" et hébergé un juif étranger. En 1718, le prévôt, le maire et les échevins demandent à nouveau l'expulsion des vingt-trois familles résidentes.

Les juifs paient un droit de résidence, le Bauhovergeld, qui fut d'abord versé au curé (une demi-quarte de blé par personne) puis à la municipalité (50 sous de Lorraine puis 40 de France par habitant). En cas de retard de paiement, le percepteur a le droit de venir chez le boucher juif, armé d'une longue perche effilée et de prendre en dédommagement autant de quartiers de viande que la perche pouvait porter. Plus tard, la régente Elisabeth-Charlotte transforme le Bauhovergeld en capitation au profit du Trésor Ducal.

Un premier cimetière est acquis en 1721. Mais c'est l'objet d'un nouveau scandale car il est situé près de l'église paroissiale, enclave au milieu du cimetière catholique. Tout petit (un are) il devait faire l'objet d'inhumations par couches, mais les juifs refusèrent jusqu'en 1725 un autre terrain. A cette date, ils acceptent un nouvel emplacement, mais en 1732, les habitants de Boulay construisent face à l'entrée une croix en pierres sur laquelle sont gravés les mots: CRUCIFIXERUNT EUM (Ils l'ont crucifié). En 1852 encore, le curé leur interdit l'accès de l'ancien cimetière, dont la clef ne leur sera rendue qu'en 1882 Geste purement symbolique, plus personne ne venait sur des tombes aussi anciennes. Un troisième cimetière est ouvert en 1777 et agrandi en 1830.

En 1721, tous les juifs de Lorraine sont expulsés, à l'exception des familles autorisées. A Boulay, elles sont au nombre de douze, soit environ la moitié de la communauté. Les expulsés quittent alors la région. En 1726, un nouvel édit crée un ghetto. Les juifs sont sommés de se rendre dans un quartier qui leur est affecté, le long du mur d'enceinte bordant le fossé Ellbach, au nord de la ville. Une rue, qui prendra le nom de rue des juifs, fermée la nuit par des chaînes, leur est attribuée et la synagogue y est transférée. Mais peu à peu, la tolérance gagnant, sinon à Boulay, du moins auprès des autorités tant à Lunéville qu'à Nancy, le nombre de familles augmente à nouveau. En 1753, elles sont au nombre de quinze.

Une nouvelle synagogue, construite dans l'esprit de celle de Metz, est érigée en 1857, agrandie et rénovée en 1890. Il y a alors 60 familles et une forte structure communautaire. Celle-ci apparaît dans les statuts de "l'Alliance Israélite de Boulay" qui, vers 1850, édicte un règlement placé sous l'incantation "Que Dieu nous protège !". Dans celui-ci, et en 29 articles, sont minutieusement répertoriés les devoirs de ses membres, chaque violation étant assortie d'une amende dûment tarifée et allant de dix centimes (absence au temple le samedi matin) à deux francs (absence à une purification d'un défunt). Il existe également une école juive dont un des instituteurs, au début du 19ème siècle, fut l'ancêtre de Laurent Fabius. Elle est située au fond d'une cour, derrière la maison du 9 rue des Juifs, séparée de la synagogue par seulement deux immeubles. Elle appartient en 1936 à une certaine Fanny Lévy, qui décède à cette date. La communauté s'en rend alors propriétaire pour éviter que des personnes étrangères puissent contester le droit de passage nécessaire pour accéder à l'école.

En 1931, le cimetière, qui datait du 18ème siècle, étant devenu trop petit, on en construisit un nouveau, le quatrième. Bordé par le cimetière protestant, il fut édifié sur un terrain dont les anciens propriétaires étaient Etienne Mayer, cultivateur, et l'abbé Louis Weber, curé de Rening.

Dans les années 1930, le 'hazan est Charles Lichtenstein qui sera déporté. Miraculeusement rescapé des camps, il est aujourd'hui le rabbin Liché, rabbin des déportés. Il fut remplacé juste avant les hostilités par Meyer Paglin, qui venait de Bouzonville. Atterré par l'actualité (la crise de Munich en septembre 1938), hanté peut-être par de sombres pressentiments, celui-ci se suicida avec son couteau rituel le 13 octobre de cette même année.

Synagogue, rue Brûlée construite en 1952 pour remplacer l'ancienne
de style néo-roman de 1854. - © Wikipedia

La synagogue fut démolie pendant la guerre et le cimetière profané en 1940 pour servir de fosse commune aux prisonniers russes décédés au camp voisin. Un mur entre ce charnier et les tombes juives fut élevé en 1948 et une plaque à la mémoire des victimes apposée le 14 mai 1950.

Après la Libération, les offices reprirent, d'abord au temple protestant, puis à partir de 1948 dans une baraque. Une nouvelle communauté se reconstitua le 24 mars 1946 avec Léon Mayer comme ministre officiant et Nathan Mayer comme président. Ce dernier quittant la ville en 1953, (il devait mourir à Haguenau en 1961), sera remplacé par Michel Alexandre tandis que M. Teitelmann devenait ‘hazan entre 1951 et 1959.

La nouvelle synagogue, construite en 1952 rue du Pressoir, fut inaugurée le 16 octobre 1955. Une plaque à la mémoire des morts des deux guerres y fut apposée le 11 novembre 1963 en présence de Mr. Hayem, secrétaire général de la Préfecture, du sous-préfet M. Roncière et du Dr. Schwartz, député-maire de Boulay.

Mais à partir des années 1960, la communauté enregistra des départs de plus en plus nombreux vers des villes plus importantes (Metz, Saint-Avold). Il n'y avait plus que 42 personnes regroupées dans quatorze familles en 1961. Encore y comptait-on des ménages mixtes de sorte qu'il n'y avait plus que seize enfants qui suivaient un enseignement religieux. A Michel Alexandre, décédé en 1966, succéda Roger Cerf qui présidera la communauté jusqu'à sa mort, en 1984. Son fils Marc Cerf lui succédera à la requête pressante de René Lévy, président du consistoire. Une collaboration avec la communauté de Bouzonville vit le jour pour maintenir un office hebdomadaire alternativement dans chacune des deux localités. Aujourd'hui la communauté est en voie d'extinction. Seules quelques familles y résident encore.

La renommée de cette communauté fut longtemps (et aujourd'hui encore), liée à la célèbre entreprise de fabrication des macarons de Boulay. La maison fut fondée en 1854 par Léon Paul Lazard, fils de Benoît, dit "d'r bines", tenancier de café-halte pour les chevaux. A ses heures perdues, il fabriquait des matzoth (pain azyme) et des macarons. Son fils, Léon Lazard reprit l'affaire entre 1870 et 1934, mais en 1932, arrêta la fabrication des matzoth. Sa fille Lucienne Lazard, épouse de René May, continua jusqu'en 1963 date à laquelle l'affaire fut vendue à Mme Francine Alexandre. En octobre 1994, celle-ci la céda à son fils Jacques Alexandre, petit-fils de l'ancien parness (président) Michel Alexandre.


Sources : Archives Départementales de la Moselle, archives consistoriales de la Moselle et de la communauté de Boulay.


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