Les trois martyrs d'Obernai
un meurtre judiciaire en 1698
par Robert WEYL
Revue des études juives, tome CXXXVIII (1-2), janvier-juin 1979


L'idée de faire des recherches sur les trois Martyrs d'Obernai m'est venue en lisant une inscription du Memorbuch de Niedernai. Permettez-moi, en deux mots, de vous rappeler ce qu'est un Memorbuch. Après les grandes persécutions du moyen-âge, chaque communauté fit le compte de ses morts, et inscrivit sur un registre les noms des martyrs de la communauté. Comme de nombreuses communautés avaient disparu, on y inscrivit aussi les Martyrs des autres communautés. On appela ce registre Memorbuch ou Maskirbuch. Lire dans le Memorbuch se disait aussi memern. Le plus ancien Memorbuch date de 1296. C'est celui de Mayence ou de Nuremberg, publié par Saalfeld (1). On lisait dans le Memorbuch chaque samedi : dans le Règlement de la communauté de Ribeauvillé en Haute Alsace, qui porte la signature de Samuel Sanvil Weyl, rabbin de la Haute et de la Basse Alsace et qui est daté de 1738, il est dit à l'article 9 : "tous les samedis le hazan est tenu de memern les morts. S'il l'oublie, il est puni d'une amende, de 18 sols" (2).
Certaines parties du Memorbuch étaient lues les Shabath avant Shavouoth et avant le 9 Ab. La liste des martyrs fut étendue, et l'on ajouta le nom de tous ceux qui moururent de mort violente, parce que juifs. On rappela aussi la mémoire des personnages illustres, savants et rabbins.

Les Memorbü ;cher constituent une source importante pour l'histoire des juifs. Moïse Ginsburger publia en 1900 dans la REJ une étude sur les Memorbü ;cher alsaciens (3), étude d'autant plus importante aujourd'hui que la presque totalité des Memorbü ;cher a disparu. Or Ginsburger cite d'après le Memorbuch de Niedernai et celui de Bolsenheim les trois Martyrs qui furent brûlés à Obernai en 1698.

Voici ce passage :


"Que Dieu se souvienne de l'âme du martyr R. Menahem Mendel fils de Joseph, qui supporta de dures épreuves et qui fut étranglé et brûlé pour l'unité du Nom divin, et de l'âme du martyr R. Pinehas fils de Salomon du pays de Lithuanie, dont la main fut coupée et qui se purifia avant d'être brûlé vif pour la sanctification du nom divin, et de l'âme du martyr R. Uri Phoebus de la ville de Bonn, dont la main fut également coupée lui vivant et qui fut brûlé pour l'unité du Nom divin" (4). Et M. Ginsburger ajoute ceci : D'après une communication de M. le rabbin Bloch d'Obernai il se trouve dans les archives de cette ville une pièce qui porte le titre : "Exécution de trois juifs brûlés pour vol commis dans l'église paroissiale (1698)", mais il paraît que cette pièce a été égarée et qu'elle n'a pas pu être retrouvée jusqu'à présent. Il serait intéressant de connaître les détails de cette affaire.

J'ai, moi aussi été intrigué par cette sombre affaire, et j'ai entrepris à mon tour des recherches pour en trouver les bases historiques. J'ai eu plus de chance que les rabbins Moïse Ginsburger et Armand Bloch, car j'ai réussi à mettre la main sur une partie du dossier de l'affaire, dans les archives anciennes de la ville d'Obernai.
Dans la nuit du 6 au 7 janvier 1698, la chapelle de Saint Hippolyte fut pillée, et dans la nuit du 9 au 10 on pénétra par effraction dans l'église paroissiale d'Obernai. La quasi totalité de l'argenterie fut volée, ainsi que des étoffes précieuses. Le curé, l'abbé Jean Reichling fit l'inventaire des objets disparus, dont il envoya une copie à l'ammeister-régent de la ville de Strasbourg. Il voulait ainsi éviter que les orfèvres de Strasbourg se portent acquéreurs des objets volés. Voici cette liste :

- un grand encensoir en argent ainsi que la navette ;
- 5 calices en argent doré ainsi que 4 patènes ;
- un calice à base polygonale en argent doré ;
- un ciboire avec couvercle en argent doré ;
- 2 burettes en argent doré ainsi qu'un bassin ;
- une paire de burettes en argent ;
- une chape en brocard fleuri ;
- un devant d'autel en taffetas bleu avec bordure dorée ;
- un devant d'autel en brocard fleuri avec bordure dorée ;
- un devant d'autel en taffetas noir ;
- divers taffetas et damas ;
- des rideaux et des petites toiles dites "purificatoires":
- du linge d'autel en toile de lin fins. (5)

Les soupçons tombèrent immédiatement sur les juifs étrangers à la ville et qui s'y étaient trouvés ce jour-là. On connaissait leur nom et leur signalement, car ils devaient, obligatoirement, et dès leur arrivée, se présenter à l'octroi pour y acheter un billet de passage. Deux d'entre eux furent immédiatement arrêtés. L'un se nommait Pinhas dit Seligman fils de Salomon, originaire de Lituanie, l'autre Uri Fayvich venant de Rhénanie. Les deux autres que l'on soupçonnait avaient déjà quitté la ville. Le premier s'appelait Menahem Mendel, fils de Joseph, le second Lewel. Leur signalement fut diffusé, pour qu'on les arrêtât : "Un juif nommé Lewel âgé d'environ 22 ans, de moyenne taille, mince de corps, un commencement de barbe noire, les cheveux plats couleur châtain, le visage rond, un juste-au-corps-blanc de `trilly', des bas gris, une cravate blanche, un chapeau noir et vieux". Quant à Menahem Mendel, il était :"âgé de 26 ans, de taille moyenne, un peu plus grand et plus gros que Lewel, les cheveux bruns tirant sur le noir, frisés, une barbe en pointe brune. Il portait un sarrau blanc avec des boutons en étain, des bas d'hiver de couleur brune, une cravate blanche et un vieux chapeau noir".

&Qgrave; ce moment de l'affaire, il se produisit une chose tout à fait inhabituelle. La ville d'Obernai possédait les droits de haute, de moyenne et de basse justice, délits et crimes étaient jugés et punis par la justice de son Magistrat. Le condamné pouvait en appeler au Conseil Souverain d'Alsace, et même à la grâce royale. Dans la pratique, les choses se passaient ainsi : le Procureur fiscal, qui avait les fonctions de l'actuel ministère public, demandait au Magistrat l'autorisation d'ouvrir une enquête, suivie de l'audition des prévenus, des témoins et des experts. Puis l'accusé était jugé par le Magistrat. Rien de tel ne se produisit dans cette affaire. Le curé d'Obernai, partie plaignante, s'adressa par lettre au Grand Prévôt Général et Provincial de la Maréchaussée d'Alsace, lui exposant les faits, la nature du vol et la description des prétendus voleurs encore en liberté. Nous avons essayé de trouver une explication à un comportement si inhabituel. Le roi de France avait pris sous sa sauvegarde et sa protection, comme le rappelait le Maréchal d'Huxelle dans ses "défences" du 30 janvier 1698, tous les juifs domiciliés sur les terres de la domination royale, et eux seuls, à l'exclusion des juifs non domiciliés "vagabonds et étrangers et sans aveu". Ces derniers ne disposaient d'aucun statut légal. On sait avec quelle indulgence le Magistrat d'Obernai jugeait l'auteur de coups et blessures infligés à un juif, domicilié et protégé du roi : le coupable s'en tirait avec "une sévère réprimande et l'interdiction de recommencer". On peut imaginer ce que pouvait être l'existence d'un juif, vagabond et étranger. Or justement, les quatre juifs suspects appartenaient à cette catégorie de "hors la loi". On les remit entre les mains d'une juridiction d'exception, véritable cour martiale, expéditive et sans appel, la justice prévôtale.

La Prévôté générale d'Alsace était une extension à la nouvelle province conquise de l'organisation existant dans le royaume. Elle fut créée en 1661 et comprenait : Un conseiller, Prévôt général, un lieutenant, un assesseur, un exempt, un procureur du roi, deux greffiers, un trompette et 20 archers. Selon un placard affiché en langue allemande et française, sur les ordres de La Lande, Lieutenant de la Maréchaussée d'Alsace avec résidence à Landau, le rôle de la Maréchaussée était ainsi défini : ... Connaître et juger les crimes commis par des vagabonds et gens sans aveu, toutes oppressions, excès et autres crimes commis par des gens de guerre, tant dans leurs démarches qu'aux lieux d'étapes, tout ce qui concerne les déserteurs de l'armée, des assemblées illicites avec port d'armes, des levées de gens de guerre sans commission, des vols faits sur les grands chemins, des violences publiques et particulières, sacrilèges, assassinats, fabrication ou exposition de fausse monnaie...(6)

Plainte ayant donc été portée par devant le Sieur Calmet, écuyer et Conseiller du Roi, Grand Prévôt Général et Provincial de la Maréchaussée d'Alsace, ainsi que devant le Sieur Regnaut, Procureur du Roi en la dite Maréchaussée, les choses allèrent rondement. Pinhas dit Seligmann et Uri Fayvich furent transférés à Sélestat, siège de la Prévôté Générale d'Alsace. Menahem Mendel, arrêté peu de temps après, alla les rejoindre. Seul Lewel réussit à s'échapper. On retrouva aussi dans une grange à Balbronn les objets d'église qui y avaient été cachés. Le dossier que nous avons retrouvé ne contient pas les interrogatoires des accusés, de sorte que nous ignorons s'ils ont avoué sous la torture. Le jugement ne fait pas état de leurs aveux.

Avec un peu d'imagination on peut facilement reconstituer la scène du 25 janvier 1698. Pour le décor, la grande salle de l'Hôtel de Ville de Sélestat. Derrière une longue table, le tribunal militaire. Au centre, en grand uniforme, le Grand Prévôt Général et Provincial de la Maréchaussée de la Province d'Alsace. Son sabre est couché en travers de la table. à ses côtés, ses assesseurs, au nombre de huit. De l'autre côté de la table, au milieu de la salle, les trois accusés, hagards, dans leurs guenilles, effondrés sur la sellette. Ils ne comprennent rien à ce qui se passe. On leur traduit bien les questions en allemand, mais ils ne comprennent pas, et leurs réponses en yidish sont intraduisibles. Ils n'ont pas d'avocat : en ces temps-là on pouvait se faire assister ou représenter au civil, mais non au pénal.

Puis la sentence tombe, implacable : Veu par nous Calmet Escuyer et Conseiller du Roy, Grand Prevost Général et Provincial de la Maréchaussée d'Alsace, assisté des juges gradués au nombre de l'ordonnance, le procès extraordinairement par nous fait et instruit à la requête du S. Regnaut, procureur du Roy en la dite maréchaussée, partie plaignante et accusatrice à l'encontre des nommés Seeligman, Faviche et Mennel, tous trois prisonniers et le nommé Lewel fugitif, tous juifs et vagabonds, accusés d'avoir nuitement et avec fraction volé et pillé l'Eglise d'Obernheim et la Chapelle de Saint Hypolyte, d'y avoir pris les vases sacrés et ornements d'ycelles, savoir, à Saint Hypolite la nuicte du six au sept du présent mois à Obernheim la nuict du neuf au dix, le dit procès contenant procès-verbal de capture des només Seeligman et Faviche, l'inventaire des vases et ornements trouvés cachés dans une grange à Balbronne, interrogatoire par eux subi, notre ordonnance portant de faire perquisition et arrester les nommés Mennel et Lewel complices, procès verbal de capture du dit Mennel, interrogatoire d'abondant subi par Seeligman et Faviche, répétition des interrogatoires des dits accusés, confrontation faicte d'yceux les uns aux autres, nos ordonnances de fait montrées au procureur du Roy, réquisition du dit Sieur Procureur du Roy auquel le tout a esté communiqué, interrogatoire subi par les accusés sur la selette, jugement de compétence, conclusion définitif du dit S. Procureur du Roy, le tout en date de 10, 11, 12, 13, 14, 19, 20, 21, 22, 24 et ce jourd'huy. Tout veu et considéré, nous et de l'advis des dits juges gradués par nous assemblés en l'hôtel de ville de Sélestat, avons trouvé duement atteint et convaincu les dits Seeligman, Faviche et Mennel d'avoir nuitement avec fraction volé la Chapelle de St Hypolite et l'Eglise paroissiale d'Obernheim, d'y avoir pris les vases sacrés et ornements d'ycelle ; pour réparation et punition de quoi les avons condamné et condamnons à faire amende honorable nuds en chemise, la corde au col, tenants en leurs mains une torche de cire ardent du poids de deux livres au devant de la principale porte et entrée de l'église paroissiale d'Oberné ou ils seront tous trois conduits par l'Exécuteur de la haute justice ayants escritaux devant et derrière avec ce mot sacrilège et là estants nuds teste à genoux déclareront que méchamment et malicieusement ils ont commis le sacrilège ayant pillé pris et volé avec efraction dans la dite Eglise et en celle de St Hypolite tous les ornements et vases sacrés destiné pour le service divin, qu'ils s'en repantent et en demandent pardon à Dieu, au Roy et à la Justice, ensuite avoir chacun le point droit couppé sur un poteau qui sera pour cet effet dressé vis à vis la dite porte de l'Eglise. Ce faict, estre conduit par le dit Exécuteur sur le buché qui sera aussi à cet effet construit aux environs du délict au dit Oberné, ou ils seront attachez à un potteau chacun avec une chaine de fer et bruslés vifs, les corps réduits en cendres et ycelles jettez au vent, le dit Mennel à être secrètement estranglé et le dit Lewel fugitif à estre pris et appréhendé au Corps pour son procès lui estre fait et parfait à la requeste et diligence du S. Procureur du Roy, tous leurs biens acquis et confisqués par le Roy, sur iceux préalablement pris les frais du procès, ordonnons que le dit Seeligmann sera appliqué la question ordinaire et extraordinaire pour avoir révélation d'autres complices et reselleurs s'il y en a. Fait et jugé presvotalement à l'Hostel de Ville de Sélestat le vingt cinquième janvier mil six cent quatre vingt dix huit.
signé : Calmet P. Saint-lo S.Saint-Lo Bittel Muller Bourst
Mueg Kopf Zindel (7)

Les juges ne laissèrent aux trois malheureux juifs aucune chance, aucun recours. Jugés le samedi 25 janvier, ils furent immédiatement transférés à Obernai et suppliciés le lundi 27 janvier 1698. Il n'y eut personne pour soutenir que cette accusation était invraisemblable, ou pour se demander ce qu'un malheureux colporteur juif aurait pu faire de tous ces vases et de tous ces ornements d'église. Les trois malheureux payèrent de leur vie, après d'abominables souffrances, leur bref passage par Obernai. Les juifs, atterrés, inscrivirent dans leur Memorbuch, à la suite des autres martyrs, les lignes citées précédemment sous le titre : "Pour les trois martyrs qui furent brûlés à Obernai le 15 Shevat 5458" , avec l'eulogie : "Qu'en récompense de ceci, leur âme soit réunie au faisceau des vivants avec tous les justes dans le Jardin d'Eden, Amen".

Notes

  1. S. Saalfeld, Das Martyrologium des Nürnberger Memorbuches, Berlin, 1898. Historische Kommission für Geschichte der Juden in Deutschland. Quellen zur Geschichte der Juden in Deutschland, Vol. III.
  2. Archives dép. Haut-Rhin E 699.
  3. Moïse Ginsburger, "Les mémoriaux alsaciens", REJ, XL, 1900, pp. 231-247 ; XLI, 1900, pp. 118-143.
  4. Article cité, p. 240. Le nom d'un des martyrs, Fayvish, orthographié Faniche ou Faviche par le greffier de la Maréchaussée, est une adaptation du français Phoebus, lui-même traduction de l'hébreu Uri et de l'araméen Shraga, signifiant tous deux "lumière".
  5. Le dossier de l'affaire se trouve aux Archives départementales du Bas-Rhin sous la cote I B 698 :
    - inventaire des objets dérobés dans l'église d'Obernai, ainsi que le brouillon de la lettre à M. Stä ;del, ammeister régent de la ville de Strasbourg (allemand) ;
    - description des Juifs en fuite, Lewel et Männel, texte allemand et traduction en français. Début d'une lettre de Jean Reichling, curé d'Obernai, à M. Calmet, Grand Prévôt Général et Provincial de la Maréchaussée d'Alsace (2 feuillets) ;
    - expéditions du jugement, une expédition en français, deux expéditions en allemand.
  6. Archives départementales du Bas-Rhin, C 135, f° 66
  7. Archives citées, I B 698.

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