Après le camp J.J.E.
VIE JUIVE EN GRÈCE
par Raymonde FUKS
Extrait du Bulletin de nos Communautés, 10 octobre 1958 numéro 20

Au hasard de nos rencontres et de nos contacts avec les Juifs de Grèce, dont beaucoup parlent français, nous avons essayé de nous faire une idée de la vie des Communautés grecques et surtout des problèmes concernant leur avenir.
On ne peut oublier un seul instant, le terrible cataclysme qui s'est abattu sur les Juifs grecs.
A SALONIQUE par exemple, qui était avant-guerre, une magnifique Communauté, où vivaient 60.000 Juifs, il n'en reste plus que 1.500, et une seule synagogue intacte sur 70 d'avant-guerre - et, hélas, pas un seul Schomer Shaboth. Dans toute la Grèce, il ne reste que 6 à 7.000 Juifs. Beaucoup doivent cette survie à l'incroyable compréhension, et à l'aide magnifique qu'ils ont trouvé près du peuple grec, qui, surtout à ATHENES, a fait l'impossible pour soustraire les Juifs à la persécution nazie. Le mot "antisémitisme" qui revient si souvent dans les propos des Juifs de nos contrées, je ne l'ai jamais entendu prononcer là-bas. Parmi les survivants, beaucoup sont des rescapés des camps allemands, où malheureusement un grand nombre d'entre eux a servi de cobaye, pour des "expériences" dont nous ne savons que trop, de quel genre elles furent.

Les Juifs se répartissent dans trois centres principaux. Le plus petit d'entre eux, est LARISSA qui, avec ses 500 Juifs, est la seule ville grecque ayant encore des Juifs relativement pratiquants et instruits.

Delphe, 1958

Puis vient SALONIQUE (Thessalonique, comme on l'appelle aujourd'hui), détrônée, meurtrie, mais qui reste le centre juif le plus riche, et aide à l'entretien des autres communautés. Enfin, ATHENES, où se sont réfugiés les Juifs grecs d'un peu partout, et qui semble devoir occuper dans la vie juive, une place de plus en plus importante. Dès maintenant, elle compte 3 à 4.000 Juifs.
Tout reste à reconstruire, partout. Après la guerre, suivie de la guerre civile, les Juifs comme les autres, ont éprouvé un grand besoin de détente, d'oubli, de plaisir facile. Ils se sont lancés dans les affaires, ont essayé de construire un foyer, et seule, une petite poignée de fidèles, continue à graviter autour de la synagogue.

Peut-être, est-ce le nombre de plus en plus élevé de mariages mixtes, qui a jeté l'alarme - en tous cas, on s'avisa brusquement qu'il fallait faire quelque chose si l'on ne voulait pas voir le judaïsme grec disparaître entièrement. Que faire? S'occuper des jeunes enfants bien sûr, - mais locaux et cadres manquaient, et les jeunes, terriblement assimilés, se perdaient dans la foule et ne se connaissaient pas entre eux.

Extérieur de la synagogue principale de Salonique. C'est la seule qui reste des 40 synagogues qui s'y trouvaient avant la seconde guerre mondiale. Elle a été construite en 1925 et sauvée pendant la guerre car elle a été réquistionée par la Croix Rouge.
SALONIQUE, renonçant provisoirement à ramener au bercail les plus de quinze ans, a créé une colonie de vacances près de la mer à 25 km de la ville, là même où nous avons campé. Les dirigeants de la Communauté juive mettent tout leur amour et tout leur savoir-faire dans l'organisation et le fonctionnement de cette colonie. Un Shalia'h (émissaire) venu d'Israël s'occupe d'enseigner aux enfants et aux moniteurs (pas tous Juifs) des chants et des danses israéliennes, créant ainsi un climat propice à une éducation juive. Le Grand Rabbin de Salonique vient le vendredi soir célébrer l'office avec les enfants de la colonie, et essaie de leur donner un peu de cette atmosphère religieuse qui leur manque, et qu'ils ne retrouveront plus une fois rentrés chez eux.

ATHENES aussi, a sa colonie estivale, en plus de cela, un jeune couple dynamique et courageux, essaye de grouper et d'intéresser les jeunes de plus de 18 ans. Pour eux, après maintes recherches, a été loué et meublé avec élégance, un appartement au Centre même de la ville, dans le quartier des Ambassades. C'est le "CLUB DE JEUNESSE ISRAELITE", celui-là même qui abrita notre turbulent groupe J. J. E. durant tout son séjour à Athènes. Radio - bibliothèque - fauteuils moelleux - bar - cuisine - frigidaire - appareils de projections de films, tout est là, pour offrir aux jeunes les mêmes tentations qu'ailleurs. Et, argument suprême de propagande vis-à-vis des familles, les amitiés qui se nouent là, finissent souvent par des mariages. Sept mariages en deux ans. Or, quel que soit l'éloignement apparent des familles juives, c'est avec un grand soupir de soulagement qu'on annonce "Mon fils se marie Dieu merci, avec une Juive".

Causeries, films, danses, excursions, dîners en commun, réunissent les jeunes. On espère, peu à peu, leur offrir un programme culturel où les sujets juifs prédomineront : des réunions ou dîners à l'occasion des fêtes qui auront en plus de ce caractère amical qui fait leur charme, un caractère religieux qui leur manque. Mais les orateurs sont rares et la documentation offerte arrive soit en français, soit en hébreu, tous deux sont, malgré tout, des langues étrangères. Peu à peu, on espère aussi faire retrouver aux jeunes juifs le chemin de la synagogue. Ils y vont bien, pour les grandes fêtes, mais s'y ennuient ferme, car rares sont ceux qui savent suivre un office.

Grèce, 1958. On reconnaît R. Fuks au centre
Nous avons été étonnés d'apprendre que même avant-guerre, il n'y avait eu à Athènes, en dehors d'une petite école primaire juive, aucun cours d'instruction religieuse, organisé par la Communauté. Maintenant on espère mettre sur pied, un sérieux programme d'instruction, et l'appliquer peu à peu. On pourrait, devant ce bilan juif, être quelque peu désespéré. Ce n'est pourtant pas là, l'impression que nous avons gardée. Bien au contraire, qui eut cru, après un raz de marée épouvantable qui fit disparaître 90 % de Juifs grecs, que ce judaïsme rassemblerait ses forces avec la volonté ferme, de faire renaître des cendres, un judaïsme nouveau ? Connaissances et pratiques juives se sont quelque peu perdues - mais l'amour d'Israël et un sentiment de fraternité juive, est resté plus vivant encore qu'ailleurs.

II faut le dire ici, et le dire bien haut : nous pouvons difficilement imaginer une Communauté juive, qui nous eut accueillis avec plus de chaleur, plus d'honneurs, que ne le firent les communautés grecques. Une famille recevant les siens en visite, ne pourrait foire plus, qu'on ne fit pour notre groupe de 39. Rien ne semblait assez bon, assez beau, assez coûteux à leurs yeux, pour rendre notre séjour parmi eux, agréable et facile.

L'accueil à SALONIQUE en particulier, restera pour nous tous, inoubliable. Comme dans la Hagada, il nous faut répéter :
Si la Communauté nous avait accueillis à la gare à 1 heure du matin, sans mettre 9 taxis à notre disposition, cela nous eût suffi.
Si elle nous avait accompagné au bord de la mer, sans nous aider à nous installer, cela nous eût suffi.
Si elle nous avait loué 9 taxis sans nous accompagner à 25 km de là, au bord de la mer, cela nous eût suffi.
Si elle nous avait installés, sans nous nourrir durant tout notre séjour, cela nous eût suffi.
Si elle nous avait nourris, sans veiller sans cesse sur notre bien-être, cela nous eût suffi.
Si elle avait veillé sur notre bien-être, sans finir par nous inviter tous à un magnifique banquet, cela nous eût suffi.
Si elle nous avait invité à un banquet, sans nous promener le lendemain en autocar, cela nous eût suffi.
Si elle nous avait promenés à travers Salonique, sans nous mettre dans le train, cela nous eût suffi.
Si elle nous avait mis dans le train, sans nous accompagner avec des bouquets de fleurs, cela nous eût suffi, et
Si elle nous eût accompagnés avec des fleurs, sans nous remercier d'être venus et vous inviter à votre tour... avons-nous encore le droit de dire DAJENOU.
En effet, nous sommes chargés de vous dire à tous que "que rien que parce que vous avez mêlé vos prières aux nôtres, votre bonne humeur à la nôtre, votre excursion devait être faite, elle a été pour nous précieuse et éducative". (Discours du Président de la Communauté.) Le Grand Rabbin FUKS, très ému, en notre nom à tous, répondit ce que nous avions pensé, sans pouvoir le formuler, que "Nous étions venus en Grèce chercher des pierres et nous y avons trouvé des cœurs".

Après avoir goûté à cette hospitalité si vraiment juive, senti cet immense amour pour ISRAEL, ce sens de la fraternité juive — comment dans de telles conditions ne pas être assurés que le judaïsme grec, renouera un jour, bientôt, avec un passé qui fut glorieux entre tous.
R. F.

Photographies du voyage en Grèce : © Esther Fuks-Cohen


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