De Bischheim à Ingwiller
Rabbi Léopold SARASIN
1783-1860
Extrait de Tribune Juive

En 1895 paraissait un petit livre (éditeur: Imprimerie C. Lévy 194 rue Lafayette à Paris) intitulé Les loisirs d'un rabbin. Son auteur, précise-t-on en couverture : "Simon Lévy. Rabbin à Schirhoffen (Alsace)". Mais on aurait tort d'y chercher les souvenirs de vacances de ce rabbin qui semblait ne pas en avoir pris. Le livre est un recueil de réflexions juives et communautaires, de polémique aussi, avec surtout Alexandre Weill auquel M. Joë Friedemann a récemment consacré une thèse.
On y trouve également d'intéressantes notes biographiques dont celles consacrées à Léopold Sarassin que voici.


Né à Bischheim, Léopold Sarassin, après avoir fait de fortes études talmudiques en Allemagne, surtout à Francfort, s'établit à Ingwiller où il devint bientôt le gendre du riche Chayim Keim, "Tsadik tov" par excellence. Sarassin ne fut pas rabbin en titre à Ingwiller ; il n'y remplit pas de fonctions officielles rétribuées ; il se fit négociant, se livra au commerce avec une grande ardeur, car il était hardi et entreprenant en affaires. Mais il n'y consacra pas toute son activité. Il trouvait tous les jours quelques heures pour ses études religieuses favorites Au temple et dans sa maison, il réunissait journellement autour de lui les quelques hommes instruits de la communauté pour discuter avec eux quelques pages du Talmud ; il hébergea même, pendant de longs mois, un docte polonais, afin de pouvoir se livrer avec lui à ces talmudiques, qui faisaient ses délices et où excellait. Puis, il se tenait constamment et gratuitement à la disposition de tous pour résoudre leurs questions et difficultés religieuses, pour leur donner des conseils, pour les aider d son intelligence et de sa bourse. Devenu vieux, ayant achevé l'éducation de sa nombreuse famille, et dégoûté des spéculations commerciales, il se retira à Paris, où il dirigea les savantes conférences de la Société des Etudes talmudiques et où il mourut il y a une vingtaine d'années, entouré de tous les honneurs dus à ses grands mérites.

Rabbi Léopold Sarassin était un homme très spirituel. Voici, entre autres, un mot de ses discours qu'on m'a rapporté :
Arié yichag dit-il, "le lion a rugi", c'est-à-dire, suivant l'explication classique bienconnue, l'époque de pénitence, l'époque redoutable : Eloul, Rosh Hashana, Yom Kipour, Hoshana Rabba (1), est passée ; mais, ajouta-t-il, mi lo yira dès qu'est venu le mi (mêm + yod) Motzé Yom Kipour (2), personne n'a plus peur : on ne craint Dieu, on ne redoute plus le péché. Faisant un jour allusion à la déplorable habitude qu'on avait autrefois, qu'on a peut-être encore un peu aujourd'hui, dans nos Temples, et surtout à la tribune des dames, de se livrer, au milieu des prières, aux conversations les profanes, il dit : "Les femmes causent pas en priant, elles prient en causant".

Il lui était arrivé plus d'une fois, en entrant dans une maison israélite, de voir le propriétaire se couvrir à la hâte pour ne pas paraître beguilouï rosh ou, comme dit le vulgaire bekalouth rosh (3), devant le pieux Reb Leib. "Suis-je donc, dit-il, le contraire d'un seroroh (4) ? Devant lui on se découvre, devant moi on se couvre !" Un jour qu'il rendait visite à un Ratisbonne de Strasbourg, lequel il était intimement lié, il vit entrer tout coup les jeunes Ratisbonne, parents de son honorable ami, qui s'étaient récemment convertis au catholicisme. Ces messieurs connaissaient Sarassin de longue date, et ils lui firent force compliments sur sa bonne mine : "Vous êtes toujours jeune, toujours vert ; vous êtes le même qu'il y a dix ans". "Vous avez raison, chers Messieurs, vous avez vraiment raison, dit Sarassin en souriant : moi, je ne change pas". Disons, en terminant, un mot de la communauté qui a eu l'honneur de posséder longtemps celui qu'on a appelé partout Reb Leib Ingwiller.

Il y règne une grande piété, qui est en bonne partie l'œuvre de Sarassin. Il s'y fait beaucoup de bien Elle est, et elle fut toujours, admirablement administrée. Elle a fourni à la France et à l'Alsace plusieurs habiles instituteurs et professeurs, et deux rabbins distingués, l'un à Nice, l'autre à Wissembourg. Elle s'enorgueillit enfin d'avoir donné le jour à la sainte femme qui fut la mère de M. Isidor et de laquelle l'illustre grand rabbin de France a hérité cette charmante et exquise bonté, cette générosité inaltérable qui le rend si cher à tous.


Notes :
  1. Les initiales des mots "Eloul, Rosh Hashana, Yom Kipour, Hoshana Rabba" forment le nom "Arié" qui signifie "lion"    retour au texte.
  2. Motzé Yom Kipour : la sortie (la fin) de Yom Kipour    retour au texte.
  3. beguilouï rosh : la tête découverte - bekalouth rosh  : litt. la tête en l'air  retour au texte.
  4. seroroh : homme important    retour au texte.
    Les notes sont de la Rédaction du Site.


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