HIRTZEL LEVY (suite et fin)

V. Démarches pour la cassation du jugement

Les Juifs d'Alsace étaient dans la consternation. Le fanatisme des paysans était excité au plus haut point, ils triomphaient de la condamnation de Hirtzel comme si elle avait frappé le judaïsme tout entier. Les Juifs n'osaient plus se montrer dans la rue, on les poursuivait d'injures, on leur chantait aux oreilles une complainte qui avait été faite sur la mort de Hirtzel. Ils vivaient dans les transes, tremblant pour les deux autres accusés et pour eux-mêmes, et l'échafaud restait dressé sur la place publique de Colmar comme une menace suspendue sur leurs têtes.

Mais Dieu ne les abandonnait pas, ils trouvèrent des consolations dans la religion. Matin et soir des prières spéciales furent récitées dans les synagogues, psaumes, selihoth, bakashoth, piyoutim. Le rabbinat institua six jours de jeûne (deux schéni vahamischi scheni - lundi jeudi lundi), les vieillards au-dessus de soixante-dix ans, les enfants au-dessous de douze ans, les infirmes et les malades devaient racheter le jeûne en versant dix-huit sous dans le tronc des pauvres, et ces aumônes étaient distribuées le jour même du jeûne. Dieu exauça leurs prières et fit un miracle en leur faveur. Le Conseil supérieur avait, pour les procès criminels jugés par exception par la première chambre en temps de vacances, un règlement bizarre. Les procès, une fois commencés par cette chambre, devaient être terminés par elle pendant les vacances, et par les mêmes juges. Or, il arriva qu'un des juges qui avaient condamné Hirtzel fut obligé de s'absenter, de sorte qu'il fut impossible de juger, pendant ces vacances, les deux autres accusés, Menke et Lang. Après les vacances, le Président de la seconde chambre, usant d'un droit que lui conférait le règlement, refusa de se saisir de l'affaire, et le même règlement voulait qu'en cas pareil le procès restât pendant jusqu'aux vacances prochaines, pour être jugé de nouveau par la première chambre. Les vacances prochaines étant celles de Pâques, un répit de trois mois était aux Juifs.

Ce fut pour eux comme un avertissement du ciel. Ils prirent une grande résolution. Les administrateurs juifs de la province se réunirent et décidèrent de se rendre à Paris, poursuivre la cassation du jugement. C'était une tentative hardie. Jamais, au grand jamais, d'après l'auteur de la relation allemande, un arrêt criminel n'avait été cassé en France. Mais on avait trois mois devant soi, et les Juifs avaient appris, par une expérience mêlée de douleurs et de consolations, à ne jamais désespérer.

La seconde pièce allemande que nous possédons nous a conservé les noms des braves gens qui s'arrachèrent, non sans peine, à leur famille, et, au grand détriment de leurs affaires, se rendirent à Paris. Ce furent Aron Mutzig, Leime Rosheim, Mendel Halfan (Halphen), de Nancy, Moïse Blin, de Strasbourg, tous administrateurs et parnassim; probablement aussi le parnass R. Jékel Weil, d'Obernay, et d'autres (26). Ils partirent le 12 janvier 1755, sauf Blin, qui les avait précédé. Le beau-frère de Hirtzel Lévi de Sierentz, les accompagnait.

Ils obtinrent immédiatement du premier ministre une mesure qui était d'un bon augure. Le 3 ou 4 janvier (27) , un courrier royal apporta à Colmar l'ordre d'envoyer à Paris toutes les pièces du procès en original. Cet ordre fit sensation, il eut pour effet immédiat que, dans la nuit du 4 janvier, le premier Président du Conseil fit enlever l'échafaud qui était resté en permanence sur la place publique. Ce fut une grande satisfaction pour les Juifs alsaciens de voir disparaître cette odieuse charpente.
Un mémoire fut préparé par la famille de Hirtzel Levi (Abraham, son fils ; Hanna, sa fille, femme de Hirtzel Brunschwik (28); Feile, sa fille, célibataire), et par les deux accusés encore en prison, Menke Lévy et Moïse Lang. C'est ce mémoire dont nous possédons un exemplaire portant à la fin cette mention imprimée : "Bureau des cassations, maître Regnard, avocat." Il ne fut remis qu'après le mois d'avril, car il fait mention d'un arrêt du 2 avril 1755, dont nous parlerons à l'instant.

Apres examen des pièces, le Conseil du roi demanda au Conseil de Colmar d'achever promptement le procès de Menke et de Lang, afin qu'il pût être révisé comme celui de Hirtzel, mais en ordonnant formellement de surseoir à l'exécution de la sentence qui serait prononcée.
Pour se conformer au règlement du Conseil supérieur, il fallut attendre les vacances de Pâques. Le mercredi 2 avril 1755, les deux accusés furent condamnés, par la première chambre, à subir la question ordinaire et extraordinaire, manentibuss indiciis.
Pendant trois mois encore, les envoyés juifs attendirent avec anxiété la décision royale. Elle fut favorable. Par arrêté du 16 juin, le conseil du roi cassa les arrêts du Conseil supérieur, tant à l’égard de Hirtzel que de Menke et de Lang. Voici le texte de cet arrêt (29) :

Vu au Conseil d'Etat privé du Roy, l'arrêt rendu en iceluy le cinq may mil sept cent cinquante-cinq, sur la requeste d'Abraham, Hirtzel Levy et Feile, sa soeur, Hanna femme de Hirtzel Brunschwick, juif, de luy deuement autorisée, enfans et gendre de Hirtzel Levy, juif ; et de Moyse Lang et Menehek Levy aussy juifs, de la Haute-Alsace : lade resqueste tendante à ce qu'il plût à Sa Majesté ordonner qu'il sera procédé au Parlement de Metz, ou en telle autre cour qu'il plaira à Sa Majesté de nommer, à la révision du procès criminel jugé par les arrests du Conseil supérieur d'Alsace des trente décembre mil sept cent cinquante-quatre et deux avril mil Sept cent cinquante-cinq, contre lesd. Hirtzel Levy, Menehek Levy et Moyse Lang, même a nouveau jugement d'iceluy procès ; attribuer à cet effet aud. Parlement de Metz ou autre qu'il plaira à Sa Majesté toute cour, juridiction et connoissance qui sera interditte à toutes ses autres cours et juges, à l'effet de quoy toutes lettres nécessaires seront expédiées; ce faisant ordonner que les charges, informations et procédures dud. procès seront portées au greffe dudit Parlement de Metz ou autre qu'il plaira à Sa Majesté ; à ce faire tous greffiers et dépositaires contraints même par corps, quoy faisant décharges; et que Menehek Levy et Moyse Lang seront transférés dans les prisons dudit Parlement de Metz ou autre qu'il plaira à Sa Majesté ; par lequel arrest dud. jour cinq mai mil sept cent cinquante-cinq, Sa Majesté, avant faire droit sur lad. resqueste, a ordonné que les charges, informations et procédures sur lesquelles lesd. arrests des trente décembre mil sept cent cinquante-quatre et deux avril mil sept cent cinquante cinq ont été rendus, seroient apportés dans deux mois pour tout delay au greffe des requestes de l'hôtel, a quoy faire seroient tous greffiers contraints même par corps, pour lad. requeste et lesd. charges, informations et procédures, communiquées aux Sieurs maîtres des requestes étant en quartier aux requestes de l'hôtel, être par eux, sur le rapport du Sr Turgot, maître des requestes, que Sa Majesté a commis a cet effet, donne leur avis sur lad. demande en revision, et, led. avis vû et rapporté, etre statué sur icelle par Sa Majesté ainsy qu'il appartiendra ; veut et ordonne Sa Majesté qu'il soit sursis à toute execution de l'arrest du Conseil supérieur de Colmar deux avril mil sept cent cinquante-cinq, jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné par Sa Majesté ;
La commission obtenue sur led. arrest en datte du même jour cinq may mil sept cent cinquante-cinq, les charges, informations et autres procedures y jointes apportées du greffe du Conseil supérieur de Colmar en celui desd. requestes de l'hôtel, en exécution dud. arrest dud. jour cinq may mil sept cent cinquante-cinq ;
L'ordonnance du Conseil du vingt-six dud. mois de may, qui a subroge le Sr de Fontanieu, maître des requêtes de l'hôtel, le trente may mil sept cent cinquante cinq, sur la requeste desd. Abraham, Hirtzel Levy et Feile sa soeur, Hanna femme de Hirtzel Brunschwick, juif, de lui autorisée, enfans et gendre dud. deffunt Hirtzel Levy, juif, et Moyse Lang et Menechk Levy aussy juif de la Haute-Alsace, par lequel il a été ordonné que led. arrest du Conseil d'Etat privé du cinq may mil sept cent cinquante-cinq seroit enregistre au greffe desd. requestes de l'hôtel, pour être executé selon sa forme et teneur ;
L'avis desd. Srs maîtres des requestes de l'hostel auxquels led. Sr de Fontanieu en a communiqué en date du douze du mois de juin aud. an mil sept cent cinquante cinq ;
Ouy le rapport dud. Sr de Fontanieu, chevalier, conseiller du Roy en ses conseils, maître des requestes ordinaire de son hostel, commissaire en cette partie ;
Et tout considéré.

LE ROY EN SON CONSEIL :
Ayant egard a ladicte requeste, a ordonné et ordonne qu'il sera procédé, au Parlement de Mets a la revision du proces criminel jugé par les arrests du Conseil supérieur de Colmar des trente decembre mil sept cent cinquante-quatre et deux avril mil sept cent cinquante-cinq, mesme a nouveau jugement d'iceluy, s'il y a lieu, en attribuant Sa Majeste aud. Parlement de Mets toute cour, jurisdiction et connoissance qu'elle a interditte a ses autres cours et juges, a l'effet de quoy toutes lettres a ce necessaires seront expédiées ; ordonne que les charges, informations et autres procédures dudit proces seront portées au greffe dudit Parlement de Mets ; a ce faire seront touts greffiers et depositairs contraints, meme par corps, quoy faisant ils en seroient bien et valablement dechargés.
[Signé :]DE LA MOIGNON, MACHAULT, FONTANIEU.
A VERSAILLES, le seize juin mil sept cent cinquante-cinq.

Cet arrêt fut accueilli comme un acte de délivrance par les Juifs d'Alsace. Il les remplit d'une espérance légitime.

VI. La réhabilitation

Le Parlement de Metz ne perdit pas de temps. Le 6 ab (14 juillet), un huissier, député par lui à Colmar, vint prendre livraison des prisonniers. Chose inouie ! Ce Feiss, de Grussenheim, sur lequel ne pesait aucune charge et qu'un arrêt du 30 décembre proclamait libre au bout de quatre semaines, si aucun indice nouveau ne révélait sa complicité, était encore en prison. L'huissier voulut également l'emmener, mais il n'était pas question de lui dans les ordres écrits dont il était porteur, et le pauvre homme dut rester prisonnier à Colmar.

Toute la ville se pressa sur le passage des deux accusés Menke et Lang et montra une curiosité avide de les voir. C'est à peine si l'huissier parvint à leur; frayer un passage à travers la foule. Ils étaient dans une carriole, mais, à quelques lieues de Colmar, ils prirent la poste et le 8 ab (13 juillet) ils arrivèrent à Metz, au moment même où on allait fermer les porter de la ville.

Le lundi 21 juillet, l'avocat de la famille Hirtzel, de Menke et de Lang (30), présente au Parlement une requête portant les conclusions suivantes : admettre les preuves de l'alibi de Hirtzel et des deux autres accusés; si elles étaient trouvées bonnes, réhabiliter Hirtzel, rendre son corps à la famille et autoriser celle-ci à poursuivre en dommages-intérêts qui de droit ; mettre en liberté Menke et Lang.

Un arrêt du Parlement, daté du samedi 26 juillet, admit les plaignants et les accusés à la preuve de l'alibi et, dès le mardi 29 juillet, le Parlement nommait une commission, composée d’un conseiller (31), d'un substitut, d’un greffier, d'un interprète et d'un huissier, pour se rendre en Alsace et entendre les témoins. Isaac, beau-frère de Hirtzel, qui s'était rendu à Metz pour suivre le procès, fut nommé par le Parlement curateur pour agir au nom et dans I'intérêt du défunt.

La commission, partie de Metz le 30 juillet. arriva à Sierentz le samedi 9 août, à Wedelsheim le 21 août, à Ribeauvillé le 29 août, et entendit tous les témoins cités par Isaac, Menke et Lang. Le 11 septembre, elle était de retour A Metz, après un voyage de trois jours (32). Le 24 septembre, le Parlement rendit son arrêt. Il était la justification éclatante des Juifs.
L'arrêt du Conseil de Colmar était cassé, toute l'accusation réduite à néant, Menke et Lang déclarés innocents et libres ; la mémoire de Hirtzel réhabilitée, son corps rendu à la famille pour être enterré; les noms de Menehek et de Lang devaient être rayés du registre d'écrou de la conciergerie de Colmar, la sentence du bailli de Ribeauvillé rayée également et en marge devait être inscrit l'arrêt du Parlement. Enfin, la famille de Hirtzel était autorisée à rechercher en dommages-intérêts qui elle jugerait convenable.

Cet arrêt vise l'arrêt du Conseil d'Etat du 16 juin 1755 ; les lettres-patentes adressées au Parlement de Metz le 29 juin 1755; un arrêt du Parlement de Metz du 10 juillet suivant, ordonnant l'enregistrement de ces lettres-patentes ; un autre arrêt du 11 juillet, de la Chambre de la Tournelle du Parlement de Metz, laquelle retient la connaissance du procès ; l'information du bailli de Ribeaupierre du 11 décembre 1754 et l'arrêt de prise de corps de même date; l'interrogatoire de Menke et de Lang, du 12 décembre; le premier interrogatoire de Hirtzel du 16 décembre; l'information additionnelle du 17 décembre; le jugement du 18 décembre concernant les témoins des accusés ; l'interrogatoire du 23 décembre des trois accusés Hirtzel, Menke et Lang, et la sentence du bailli du même jour; l'interrogatoire et le procès-verbal de torture de Hirtzel et sa condamnation, tous du 30 décembre 1754, interrogatoire et procès-verbal faits en présence du conseiller rapporteur du Conseil supérieur de Colmar "assisté de notre amé et féal Jean-André Golbery, conseiller (33)" ; une requête présentée au Parlement par Abraham Hirtzel et sa famille et les deux accusés Menke et Lang ; l'arrêt du Parlement du 26 juillet ; le procès-verbal de l'arrêt et de la nomination des témoins proposés par les défendeurs ; l'enquête faite par la commission du Parlement en Alsace et communiquée au procureur général du Parlement par ordonnance du 20 août 1755 ; le procès-verbal du même jour concernant l'absence d'un des témoins cités par Isaac Dreyfuss, curateur à la mémoire de Hirtzel Levy ; les conclusions du procureur général ; puis l'arrêt continue en ces termes :

Et après qu'Isaac Dreyfouss Curateur a été oüi et interrogé en la Chambre du Conseil derrière le bareau, et le sieur Moyse Lang et Menehek Levy dit Schalter, sur la sellette par l'organe du sieur Ruzier, Interprète de notredite Cour en Langue Germanique, après avoir [été ?] par eux prêté le Serment en la manière ordinaire des Juifs, la main sur les Tables de Moyse, par le ministère de Isaac Zay de Coblentz (34) l'un des Rabins de la Synagogue de cette ville : Tout considéré.
NOTREDITE COUR, faisant droit sur l'Apel interjetté..., dit qu'il a été mal jugé par la sentence de Bailly de Ribeaupierre du vingt-trois Décembre dernier, bien apellé, emend[ant, en (35)] conséquence des preuves des Faits justificatifs, [a renvoyé] lesdits Menehek Levy dit Schalter et M[oyse Lang, de l’acc]usation contr'eux formée, les a dé[chargés des condam]nations prononcées contr'eux, ordonne que les Prisons leur seront ouvertes ; et en ce qui concerne ledit défunt Hirtzel Levy, a déclaré sa mémoire purgée de l'Accusation intentée contre luy, et iceluy réputé mort dans son Etat entier, en conséquence ordonne que ses Héritiers resteront dans la possession et jouissance des Biens de la Succession, ordonne que son Corps sera remis à sa famille pour être inhumé à la manière ordinaire des Juifs, que les Ecrouës desdits Accusés seront rayés et biffés sur les Registres des Prisons dans lesquelles ils ont été détenus et que mention y sera faite du présent Arrêt tant sur lesdits Registres qu'en marge de lad. Sentence du Bailly de Ribeaupierre, sauf audit Menehek Levy, Moyse Lang, Abraham Hirtzel Levy, de se pourvoir pour leurs dépens, dommages et intérêts ainsi et contre qui ils aviseront bon être ; leur a permis de faire imprimer et afficher le présent Arrêt par tout où besoin sera :
SI TE MANDONS (au premier huissier de notre Cour)... mettre le présent arrêt à duë et entière exécution………
DONNÉ en notredite Cour de Parlement, Chambre de la Tournelle à Metz le vingt-quatrième jour de septembre l’an de grâce mil sept cens cinquante cinq et de notre Regne le quarante-unieme : Signé LACROIX. Collationné, signé MARC. Controllé, signé CUNY. Par la Cour, signé GALLOIS. Vû à l'extraordinaire, signé AMILLON, de Joüy. Scellé à l'extraordinaire le vingt-cinq Septembre mil Sept cens cinquante cinq, signe GALLOIS.
Dès que cet arrêt fut prononcé, Abraham, le fils de Hirtzel, qui était également à Metz, se mit en route pour apporter aux Juifs d'Alsace la bonne nouvelle, et il arriva à Ribeauvillé le lendemain, 25 septembre ; c'était le soir du Hoshana-Raba , les Juifs étaient réunis, selon l'usage, pour des exercices pieux, et l’on peut s'imaginer l’émotion avec laquelle ils reçurent l'heureux messager.

Hoshana Raba
Le lendemain, vendredi, septième jour de Soukoth, devait arriver un huissier, porteur de l'arrêt du Parlement, et les Juifs auraient voulu immédiatement enterrer Hirtzel, à cause des deux jours de fête suivants (samedi et dimanche, deux derniers jours de Soukoth). Dès le vendredi matin, des Juifs étaient accourus de tous côtés pour assister aux obsèques et s'étaient groupés autour de la roue où reposait le corps de Hirtzel. Une foule de chrétiens, plus ou moins bienveillante, les entourait. Ils attendaient l'huissier avec impatience, l'huissier ne venait pas. Ce fut une vive déception. Il leur fallut retourner chez eux, à cause de la fête et du samedi. Sur leur demande, des soldats de la maréchaussée et des paysans furent préposés à la garde du corps, qui aurait certainement disparu sans cette précaution.
Enfin l'huissier parut. Son retard provenait de ce qu'il avait voulu apporter des exemplaires imprimés de l'arrêt du Parlement. Il était arrivé à Ribeauvillé samedi ; le lendemain, jour de Simhath Torah, c'était doublement fête pour les Juifs. L'huissier se rendit à Colmar, pour remplir toutes les formalités légales et il fut convenu que l'enterrement de Hirtzel aurait lieu le lundi matin, 29 septembre.

Les Juifs s'étaient de nouveau réunis en grand nombre sur la grand'route où était exposé le corps, et des chrétiens étaient également venus de toutes parts. On n'attendait que l'huissier. Il vient, déploie l'arrêt, le lit à haute voix et le fait traduire en allemand. Les dernières paroles de l'interprète sont à peine prononcées, que les Juifs, impatients, grimpent en un clin d'oeil sur les échelles, détachent le corps et le descendent dans un drap blanc. Tableau émouvant, qui en rappelle un autre dont le souvenir doit à peine être évoqué ici. On prétend que le corps était admirablement conservé, après une exposition de neuf mois, que les oiseaux l'avaient respecté. Les cheveux et la barbe, qui, du vivant de Hirtzel, avaient été bruns, étaient devenus très longs et blancs comme neige. La figure était méconnaissable.

Les restes de Hirtzel furent enveloppés d'un talith et déposés dans la bière, on jeta par dessus le corps les vêtements mortuaires traditionnels et le cercueil fut placé sur une voiture. Puis on prit la roue et le poteau, on les découpa en menus morceaux, qui furent chargés sur une seconde voiture. Le convoi se mit en marche pour Jungholtz, près Soultz, cimetière commun des Israélites de la Haute-Alsace à cette époque. Devant la tombe, l'huissier donna encore une fois lecture de l'arrêt du Parlement. Les fossoyeurs accomplirent leur office au milieu des prières des Juifs (36) et la terre recevait enfin dans son sein, pour le repos éternel, ce pauvre corps si longtemps exposé aux intempéries du ciel, aux outrages des oiseaux de proie et à l'insulte des passants.

Quelques jours après la cérémonie funèbre, l'huissier de Metz fit afficher l'arrêt du Parlement aux portes de Sierentz, Wedelsheim, Ribeauvillé, Hauzen et autres villes ; le maréchal commandant de l'Alsace fit publier un arrêt défendant aux chrétiens, probablement encore fort excités, d'insulter les Juifs, soit à propos de l’affaire Hirtzel, soit pour toute autre cause, et spécialement de chanter la complainte de Hirtzel. Enfin le duc de Ribeaupierre destitua le bailli Fuchs, de Ribeauvillé, qui avait prononcé la première sentence contre Hirtzel et ses co-accusés et dont le rôle avait, dès l'origine, paru équivoque. Ces excellents témoignages en faveur des Juifs rétablirent peu à peu le calme dans la province (37).

Menke et Lang avaient depuis longtemps recouvré leur liberté et probablement le Conseil de Colmar, qui avait si longtemps et si injustement retenu en prison Feiss, de Grussenheim, se résolut enfin a lâcher sa proie. Les Juifs de l'Alsace se racontèrent longtemps, dans les veillées de l'hiver, l'histoire du malheureux Kadosh (martyr) ; des relations populaires en judéo-allemand, comme celles que nous possédons, en furent faites, les copies manuscrites circulaient dans les villages, on en faisait des lectures édifiantes qui firent verser bien des larmes. Au cimetière de Jungholtz, la terre a recouvert depuis longtemps le monument qui portait le nom de Hirtzel, et aucune trace ne reste du pauvre martyr.


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