PATRIE DÉFENSE
Les Juifs et la conscription sous le Premier Empire
par Philippe Landau
Conservateur des Archives du Consistoire.
Extrait de UNIR Mars 2008


Le 5 septembre 1798, au cours d'une séance du Conseil des Cinq-Cents, le député et vainqueur de la bataille de Fleurus Jean-Baptiste Jourdan fait voter la loi qui rend désormais obligatoire le service militaire pour tous les citoyens âgés entre 20 et 25 ans, et ce pour une durée de cinq ans. L'article premier précise bien que : " Tout Français est soldat et se doit à la défense de la patrie. "

Pour la première fois en France, la conscription devient obligatoire. Si sous l'Ancien Régime, l'armée était composée d'aventuriers, de mercenaires et de jeunes nobles soucieux de redorer leur blason; si en 1792, le régime jacobin avait fait appel aux volontaires pour sauver la "Patrie en danger", le Directoire entend faciliter la levée en masse en cas de conflit et surtout développer la conscience nationale au sein de la population. Les citoyens, inscrits sur les registres communaux, sont alors désignés sur ordre ou tirés au sort mais il leur est possible de se faire remplacer. Bien évidemment, beaucoup de Français sont réfractaires à cette loi, en apparence égalitaire.

Dans ce contexte, qu'en est-il des israélites, devenus citoyens en janvier 1790 pour les Portugais, les Comtadins et les Parisiens; et en septembre 1791 pour les Alsaciens et Lorrains ?

Pendant la Révolution

A.-J. Gros, Bonaparte au Pont d'Arcole
Moins de 40000 Juifs résident en France au moment où les décrets émancipateurs sont appliqués. Citoyens à part entière, possédant les mêmes droits civiques que leurs concitoyens, ils doivent alors renoncer à leur particularisme et à leur indépendance communautaire selon la formule du comte de Clermont-Tonnerre : "Il faut tout refuser aux Juifs comme nation : il faut tout leur accorder comme individus; il faut qu'ils soient citoyens. "

Admis officiellement dans la société, les Juifs vont très tôt s'enquérir de mériter de leur émancipation. Même si le rabbinat et les fidèles des communautés rurales se montrent hostiles aux progrès civiques, craignant une perdition des valeurs religieuses, l'ensemble de la population, notamment urbaine, s'intègre et participe aussi bien à la vie économique que politique. Certes, les préjugés à leur égard ne disparaissent pas et nombre d'entre eux en seront encore victimes sous le 1er Empire, principalement lors de l'application de certains décrets napoléoniens et dans les écoles communales, surtout en Alsace. Mais portés par l'enthousiasme général, beaucoup participent aux efforts de guerre et s'enrôlent dans l'armée révolutionnaire et dans la Garde Nationale. Ainsi, à Paris, plus d'une centaine rejoignent les bataillons de la Garde. On y trouve le capitaine Dacosta et les lieutenants Homberg et Mayer. A Strasbourg, alors que la ville vient juste d'être autorisée aux Juifs, en mars 1793, sur vingt-trois volontaires, huit sont israélites et décident de porter les armes le Shabath. Plusieurs se distinguent d'ailleurs par leur bravoure tel le canonnier Henriquez, engagé volontaire à l'âge de 16 ans, qui résiste à l'ennemi pendant plus d'une heure, permettant à sa section de se replier.

Selon les travaux effectués par Pierre Lautmann, il semble que plusieurs centaines d'israélites aient accompagné les armées révolutionnaires et qu'il n'a pas fallu les mesures draconiennes de Napoléon 1er pour que des Juifs se distinguent dans le métier des armes.

Abraham Mendès s'engage lui aussi à l'âge de 16 ans comme fusilier en 1793 et est gravement blessé lorsqu'il traverse le Pont d'Arcole en Italie (1796) aux côtés du fougueux général Napoléon Bonaparte. Réformé, il reçoit un diplôme sur sa conduite au feu faite "avec honneur, civisme et probité." Israël Crémieux de Cavaillon, volontaire en 1793, participe à toutes les campagnes dont celle d'Egypte (1798). Un cas doit cependant retenir notre attention : celui de Marc Wolff, né à Strasbourg en 1776 et membre de la famille de Cerf Berr, le principal représentant du judaïsme alsacien sous l'Ancien Régime. Engagé en 1794, il rejoint le 2e régiment de Chasseurs à Cheval dans l'Armée du Rhin et est promu sous-lieutenant en 1799. De 1805 à 1814, il sert la Grande Armée et en 1808, en tant que colonel, il organise la cavalerie en Wesphalie. Lors de la campagne de Russie en 1812, il commande la Cavalerie légère et est promu général de brigade. Converti au catholicisme au début de la Restauration sous Louis XVIII, il est fait baron. Sur l'Arc de Triomphe de Paris, son nom est désormais gravé. Ainsi, Marc Wolff est le premier général d'origine juive et officier de carrière en France, totalisant plus de 40 années de service car il devient par la suite Inspecteur général de la Cavalerie.

Il apparaît toutefois que 70 % des soldats sont originaires de l'Est du pays. Ceci s'explique facilement puisque le judaïsme français était majoritairement alsacien et lorrain (plus de 30000 âmes) et situé aux frontières. Souvent, l'engagement se fait à moins de 20 ans; peu ont ainsi charge de famille. Quant à leurs professions, elles sont variées même si l'on trouve certains métiers traditionnels: colporteurs, revendeurs et petits marchands.

Le Grand Sanhédrin et la question du patriotisme

Du 9 février au 13 mars 1807 se tient à Paris, en la salle Saint-Jean de l'Hôtel de Ville, le Grand Sanhédrin constitué de 71 membres dont deux tiers de rabbins venant de l'Empire qui compte près de 70000 Juifs. Avec pour président le Grand Rabbin David Sintzheim de Strasbourg et pour assesseurs les rabbins du Royaume d'Italie Bension Segré et Abraham Cologna, l'assemblée doit réussir à démontrer à l'Empereur que les lois juives sont compatibles avec celles du Code Civil.

Sur les douze questions élaborées par des membres du Conseil d'Etat, trois portent sur la tradition rabbinique (la polygamie, le mariage exogamique et le divorce), trois autres sur l'organisation cultuelle (la nomination et l'autorité des rabbins), trois sur l'usure et les moyens de l'interdire et, enfin, trois sur les notions de fraternité et de patriotisme (questions IV à VI).

Dans le cas de notre étude, la question VI retient toute notre attention puisqu'elle est formulée de la façon suivante: "Les Juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l'obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d'obéir aux lois et de suivre les dispositions du Code Civil ? "

Curieusement, la question avait déjà été posée lors de l'Assemblée des Notables le 26 juillet 1806 à Paris où 96 représentants dont David Sintzheim et Abraham Furtado avaient répondu affirmativement et unanimement ce qui ne fut pas le cas au sujet des mariages mixtes (question III). Le député de Bayonne Marqfoy aîné prononça d'ailleurs un discours dans lequel il concluait: " Oui, la France est notre patrie, les Français sont nos frères, et ce titre glorieux, en nous honorant à nos propres yeux, est le garant que nous ne cesserons jamais de le mériter. " Ensuite, au sujet de la défense du pays, les députés s'écrièrent que les Juifs étaient prêts à la défendre "jusqu'à la mort!" Dans leur réponse écrite, ils insistèrent sur le fait que " l'amour de la patrie est parmi les Juifs un sentiment si naturel, si vif et tellement conforme à leur croyance religieuse qu'un Juif français en Angleterre se regarde, même au milieu des autres Juifs, comme un étranger et qu'il en est de même d'un Juif anglais en France. "

Malgré les réponses satisfaisantes de cette première assemblée, Napoléon 1er souhaite alors obtenir une confirmation davantage rabbinique de façon à ce que les actes soient "...placés à côté du Talmud pour être articles de foi et principes de législation religieuse" d'où la constitution du Grand Sanhédrin. Nul doute que les préjugés de l'Empereur pèsent dans sa décision, lui qui considère les Juifs comme une "...nation avilie, dégradée, capable de toutes les bassesses. " Enfant de la Révolution, comme ses pairs, il entend entraîner la régénération parmi les Juifs tout en les contrôlant. Héritier des Lumières, avec ses contemporains, il partage cependant la méconnaissance et les rumeurs sur cette minorité.

Il ne reste plus au Grand Sanhédrin qu'à entériner les réponses de l'Assemblée des Notables. S'appuyant sur le principe de Dina deMalkhuta dina (La loi du royaume est la loi), les décisions doctrinales sur la question VI sont les suivantes:
" En conséquence, le Grand Sanhédrin statue que tout Israélite né et élevé en France et dans le Royaume d'Italie, et traité par les lois des deux Etats comme citoyen, est obligé religieusement de les regarder comme sa Patrie, de les servir, de les défendre, d'obéir aux lois, et de se conformer, dans toutes ses transactions, aux dis-positions du Code Civil.
Déclare en outre, le Grand Sanhédrin, que tout Israélite, appelé au service militaire est dispensé par la loi, pendant la durée de ce service, de toutes les observances religieuses qui ne peuvent se concilier avec lui. "

Une remarque s'impose néanmoins. Les dispenses qu'autorisent les membres du Grand Sanhédrin sont plus libérales que celles des commentateurs du droit rabbinique, dont Maimonide et Joseph Caro. En effet, les dispenses pour ne plus respecter les lois du Shabath et de la cashrouth prennent effet dès le début du service militaire et non pas en temps de guerre. Ces permissions ne doivent pas nous faire conclure à un Grand Sanhédrin trop tolérant ou/et laxiste mais plutôt à la volonté de trouver des compromis face à l'autorité impériale tout en ayant l'espoir que les israélites mobilisés sauraient préserver leur foi et leur pratique.

L'article 17 du décret impérial du 17 mars 1808

Durant une année, l'Empereur semble se désintéresser des décisions doctrinales du Grand Sanhédrin. Aucune décision n'est prise même si certains notables continuent à travailler sur la réorganisation du culte israélite.

Toutefois, le 17 mars 1808, trois décrets réalisés par des membres du Conseil d'Etat sont signés et promulgués. Le premier constitue un événement dans la mesure où il définit l'organisation du judaïsme dans l'Empire avec l'apparition des consistoires selon le nombre de Juifs dans les départements. Le système devient alors pyramidal avec un Consistoire central doté de trois grands rabbins qui centralise toute la vie communautaire car il est chargé du choix des rabbins, du fonctionnement des offices mais aussi de l'éducation des fidèles en insistant sur l'importance du patriotisme et de la régénération par le biais des sermons. Avec ce règlement organique, Napoléon 1er dote le judaïsme de véritables structures qui vont perdurer pendant deux siècles et définir le judaïsme français, transformant lentement les Juifs en citoyens israélites.

Le second décret porte ensuite sur le choix d'un patronyme pour les Juifs alors que nombre d'entre eux avaient déjà un nom fixe sous l'Ancien Régime. Aussi, peu de patronymes seront transformés mais on assiste néanmoins à une transformation des prénoms, confirmant une volonté d'intégration par le choix de prénoms chrétiens.

Seul, le troisième décret traduit la persistance des préjugés de l'Empereur à l'égard des Juifs, bravant ainsi l'une des lois fondamentales des droits de l'homme à savoir l'égalité. En effet, en vertu d'inciter les Juifs à s'orienter vers les "métiers utiles", leurs créances sont annulées (article III) et ils doivent obtenir des patentes spéciales des préfets pour pouvoir commercer (articles VII à XII). De même, l'article XVI interdit aux Juifs non fixés en Alsace de s'y établir. L'arbitraire est désormais de rigueur à l'égard des Juifs et ces mesures répressives s'étendent aussi au service militaire.

Le retour du soldat - gravure ancienne
L'article XVII oblige les Juifs à effectuer le service militaire sans pouvoir se faire remplacer alors que la loi Jourdan l'autorise. Sans doute, l'Empereur souhaite combattre l'aversion des Juifs pour le métier des armes et considère que l'armée est l'un des moyens efficaces pour assimiler cette minorité dont il a une parfaite méconnaissance.

Officiellement, les consistoires et les notables ne réagissent pas à cette discrimination. Pourtant, il apparaît que ces mesures iniques vont freiner l'enthousiasme des Juifs vis-à-vis de leur pays. Comme leurs concitoyens, nombre d'entre eux sont réfractaires au service militaire. Beaucoup de Français se mutilent volontairement pour ne pas être enrôlés ou désertent. Dans l'impossibilité d'échapper à la conscription, du moins jusqu'en 1814 où l'article XVII tombe en désuétude, les Juifs vont donc servir dans l'armée impériale et ils seront plus d'un millier à suivre l'Empereur dans ses campagnes au travers de l'Europe. Une seule consolation, le Consistoire central en juillet 1812 obtient de Napoléon 1er que les israélites puissent se faire remplacer. Bien évidemment, cette mesure ne favorisera que les Juifs les plus aisés alors que la majorité est encore très modeste.

Bien des familles, notamment alsaciennes, ont alors recours aux amulettes, à la pénitence pour que les fils échappent à l'enrôlement. II n'est pas rare que dans les communautés rurales, un appel de fonds soit fait pour que l'on puisse financer un remplaçant. Néanmoins, pour les Juifs, cette possibilité n'est valable qu'à partir de 1812. Or, dès 1808, l'Empire exige l'augmentation des contingents et anticipe les levées. Aussi, il n'est pas étonnant de constater que nombre d'israélites sont mobilisés entre ces années.

" Patrie. Religion "

Adoptée en 1809, la devise consistoriale " Patrie. Religion " démontre bien la volonté des dirigeants communautaires de confirmer l'intégration et la fidélité des israélites auprès de l'Etat. Dans chaque synagogue, des odes sont récitées pour célébrer les victoires. Il est, certes, de règle de prier pour l'Empereur, sa famille et le pays dans tous les cultes mais le rabbinat excelle souvent dans la surenchère et la flagornerie comme le fit le grand rabbin Cologna lors de la bataille de Ratisbonne (1809) où, tout en célébrant les armées impériales, il demande à la communauté de prier pour le "Monarque juste et magnanime " à qui il faut à jamais consacrer "l'hommage de notre reconnaissance, de notre fidélité, de notre amour. "

Aussi, malgré les craintes de voir la pratique religieuse décliner du fait d'un service militaire qui dure plusieurs années, chaque consistoire se fait fort d'adresser la liste des conscrits aux préfets et au ministère de l'Intérieur. Les notables ont soin de préciser l'arme, le grade et la durée du service des militaires. Ainsi, les informations transmises par le Consistoire de Paris en 1809 précisent que 86 israélites sont sous les drapeaux et présents dans toutes les armes tels Jacob Weill, fourrier dans la Marine ou Emmanuel Wolff, officier des Dragons. On dénombre déjà quatre capitaines dont Marc Wolff, fait par ailleurs chevalier et Samuel Dorville qui a 18 ans de service. Quatre élèves étudient à l'Ecole Polytechnique dont Alphonse Cerf-Berr qui, en 1811, sera lieutenant dans un régiment d'artillerie et se distinguera pendant la campagne de Russie. Fait prisonnier, il réussira à s'enfuir et terminera sa carrière comme capitaine tout en étant nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Il semble, d'après les informations consistoriales, que plus de 790 israélites sont dans les armées napoléoniennes en 1810. Certains se distinguent par leur états de service tel David Lehmann de Rosheim qui participe aux campagnes d'Autriche (1806-1807), à celles d'Espagne et du Portugal (1808 à 1812) et enfin à celles d'Allemagne et de France (1813-1814). Entré comme simple conscrit, il devient lieutenant au 69e de ligne et, après deux graves blessures reçues en 1809, il est chevalier de la Légion d'honneur.

Près de 52 juifs tombent à Waterloo. Sur tous les champs de bataille, du Portugal à la Russie, les israélites se distinguent et peu d'entre eux désertent alors que, comme leurs concitoyens, ils sont réfractaires au service militaire et à la guerre.

Le Général Gédéon Geismar
Tout au long du 18ème siècle, la mémoire israélite entretiendra les souvenirs des guerres napoléoniennes. Bien sûr, les mentalités auront évolué mais les israélites, plus souvent par force, auront appris à participer à tous les enjeux qui font une nation.

Naturellement, les décrets napoléoniens furent discriminatoires mais ils activèrent - peut-être - ou/et accélérèrent l'émancipation qui leur était proposée déjà sous la Révolution. Avec ces mesures, ils devenaient entièrement les enfants de la France.

Fiers de leurs services, à juste raison, les anciens combattants seront montrés en exemple pour les générations qui s'intègrent dans le creuset français. Désormais, bien des israélites suivront la carrière des armes, symbole de l'émancipation et confirmation de la fidélité patriotique. En 1880, Léopold Sée sera le second Juif à devenir général de division. Au cours de la Grande Guerre, nombre d'anciens polytechniciens seront promus généraux tels Camille Lévi, Gédéon Geismar...

Les institutions consistoriales veilleront sans cesse à affirmer les grands principes des décisions doctrinales du Grand Sanhédrin en vertu de leur devise. Désormais, et malgré la crise provoquée par l'affaire Dreyfus, sans doute aussi par la perte de l'Alsace-Lorraine en 1870, la conscience israélite sera attachée à l'armée.

En ce sens, les doutes de l'Empereur sur le patriotisme juif se sont avérés caducs. Beaucoup d'enfants et de familles ont sans doute médité sur la "Prière du soldat" rédigée par le grand rabbin Lazare Wogue en 1898 : "...Et quand un jour le sort des combats ou le cours de la nature aura mis fin à ma vie, que la Synagogue puisse dire: "Il fut un digne enfant d'Israël", et que la Patrie puisse dire: "Il fut un digne enfant de la France !"

Sources principales :


A . S . I . J . A .