JOSEPH SIMON (1836-1906) :
un enseignant alsacien en terre comtadine, un savant, un républicain


par anny bloch
sociologue, cnrs, centre d'anthropologie, toulouse
membre de la shial et éditrice des actes des colloques
participante depus le début auX journées du patrimoine juif

Joseph Simon fut à la fois fervent défenseur de la République et juif pieux, aussi fin hébraïsant et connaisseur de l’histoire du judaïsme que défenseur ardent de l’enseignement public. Par cette double filiation Joseph Simon est une des figures emblématiques de l’israélitisme.

Originaire de Muttersholtz (Bas-Rhin), il fut formé au rabbinat à l’école rabbinique de Metz où il fut le condisciple de Zadoc Kahn et son ami. La communauté israélite de Nîmes qui comptait 415 personnes vers 1840 et encore 380 vers 1872 l’appela pour diriger à partir de 1858 son école de garçons, laquelle comprenait vint cinq élèves environ. Cette école devint "école communale pour les enfants israélites" puis école communale tout court ; Bernard Lazare y fit ses classes primaires. Joseph Simon fut d’ailleurs son premier instituteur. La renommée de Joseph Simon attira les élèves catholiques et protestants notamment dans les dernières années. Il enseigna aussi l’allemand au cours complémentaire supérieur.

Son travail d’historien sur l’Histoire des Juifs de Nîmes au Moyen Age (1886) fait encore référence. D’autres publications se rapportent à l’enseignement aux enfants chez les anciens hébreux et chez les juifs du Moyen Age.

Il s’engage dans le combat républicain lors de la période troublée qui précéda l’avènement de la III° République. Président d’un cercle de la Ligue de l'enseignement dès 1870, il anime les cours populaires du soir (1879) et repense la formation professionnelle des ouvriers et artisans de la ville de Nîmes (1881) avec la préoccupation de mettre les savoirs à la portée de tous.
Sa retraite d’instituteur acquise en 1896, il est aussitôt nommé conservateur de la bibliothèque de Nîmes où il catalogua les manuscrits hébraïques.
En prenant ses sources dans la bible, en se référant aux idées d’équité, aux paroles des prophètes, Joseph Simon transpose ces valeurs en combat politique. Il prend vigoureusement la défense de la République, de la justice et de la non - discrimination sociale. Il conduit une lutte durant toute son existence pour transmettre les connaissances au plus grand nombre.

de l’israélitisme

Si l’on se réfère à la définition de l’israélitisme que donne Philippe Joutard dans son article sur l’évolution du paysage religieux (1) : "L’israélitisme, c'est-à-dire l’attitude des juifs qui ne voulaient surtout ne pas être distingués des autres Français dans la République… ", l’on peut s’interroger sur le modèle de l’israélite que nous avons choisi. En effet, comment les manières de croire, les manières de faire dans l’existence quotidienne de Joseph Simon, juif pratiquant né en 1836 en Alsace, mort à Nîmes en 1906, contribuent-elles à développer l’un des modèles de l’israélite français?
Comment s’est- il intégré dans le siècle sans renier sa fidélité au judaïsme ? Comment a-t-il sécularisé un patrimoine culturel acquis à l’école rabbinique de Metz à travers une pédagogie d’enseignant, une recherche historique, un engagement républicain presque extrême sans faire des concessions à son appartenance ?
Les valeurs républicaines s’accordent-elles pleinement au judaïsme ? Ou faut-il penser, avec Esther Benbassa que "la Révolution avait réalisé les grands idéaux de justice et de progrès du judaïsme, et la République poursuivait son œuvre en construisant une société fondée sur les valeurs contenues dans le judaïsme". Y avait-il entre la France républicaine et les Juifs, non seulement une communauté d’intérêts mais aussi une communauté d’identité ?(2)" C’est donc à travers l’itinéraire d’un individu, une figure peu connue aujourd’hui mais qui a eu un rayonnement sous la III° république, à travers sa pensée et son itinéraire d’instituteur, de pédagogue, s’adaptant parfaitement à son nouvel environnement, de notable engagé dans le combat en faveur de la de la Commune et de la République que nous nous sommes attachée.

Ce travail ne se veut pas hagiographique mais permet de jeter un regard sur les Israélites du 19ème siècle. Cheminer avec Joseph Simon nous permet d’appréhender selon la méthode de la micro-histoire les parcours multiples des israélites. Les modèles de l’israélite peuvent se découvrir ainsi par des itinéraires singuliers qui appréhendent l’histoire des individus au quotidien au plus près de leurs réflexions et de leur destinée.

Ce travail veut cerner le passé d’une figure de l’israélite au regard des enjeux du présent et souligner l’absence de séparation rigide entre l’espace privé et l’espace public mais plutôt l’ interaction entre ces deux pôles. Nous sommes en effet en présence d’un modèle d’israélite à la fois pratiquant et militant pour la liberté et l’égalité universelle tout comme pour la liberté et l’égalité des juifs, réunissant donc les deux catégories de "militants" et de "pratiquants" définies par Dominique Schnapper.(3)

La figure de Joseph Simon (1836-1906), fin hébraïsant est moins renommée que celle d’Adolphe Crémieux (1796-1880), ou de Bernard Lazare (1865-1903), tous les trois ayant vécu à Nîmes. Si Joseph Simon est connu localement dans un cercle d’érudits, il est reconnu par quelques spécialistes du judaïsme médiéval, comme le professeur Joseph Shatzmiller(4) ou l’historien Georges Weill(5). C’est un homme à la fois pieux, soutenu par les textes bibliques, par ses principes moraux et sa vocation de pédagogue : "un homme rigoureux, très droit, enseignant de grande valeur et par ailleurs un homme au cœur blessé par de nombreux deuils familiaux", selon l’un de ses descendants, le docteur Lucien Simon(6).

un enseignant qui prend ses sources et méthodes dans les textes anciens

Joseph Simon est né à Muttersholtz en Basse Alsace d’une famille dont le père était un très modeste marchand de tissus. Il entre à l’école rabbinique de Metz en 1854 à l’âge de 17 ans et passe trois années à Metz jusqu’en 1857(7) en qualité d’externe; il y est l’ami de Zadoc Kahn (1839-1905) sans doute les deux dernières années entre 1856 et 1857, qui sera ensuite grand rabbin de France (1889) avec lequel il reste en relation. Ce jeune homme, après avoir fait ses études préparatoires chez Monsieur Salomon Lévy à Brumath est admis à l’Ecole rabbinique mais la quitte au bout de trois ans, le 30 juillet 1857 pour entrer comme sous-maître dans une institution israélite de Lyon(8). En effet, il n’a pas pu poursuivre ses études rabbiniques : "mal noté, cet élève n’aurait pas pu se maintenir à l’école"(9) . Il n’est pas le seul dans ce cas-là, nombre de jeunes garçons ne termine pas le cursus de l’Ecole rabbinique qui est d’un niveau difficile. Certains comme Salomon Nerson né à Bischheim quittent l’école, renvoyé après deux ans pour mauvaise conduite. Il deviendra directeur de l’école de l’Alliance Israélite Universelle de Bagdad ; quant à Léo Nordmann, né à Hegenheim admis le 29 octobre 1854, il quitte l’Ecole le 9 octobre en ayant obtenu le diplôme de 1er degré. Il sera secrétaire de l’Alliance Israélite Universelle et se charge de trouver des fonctions à Nerson.

En 1858, Joseph Simon est appelé par la communauté israélite de Nîmes à diriger la petite "école communale pour les enfants israélites". Jusqu’ en 1842, " les enfants du culte israélite se rendaient indistinctement dans les différentes écoles de la ville. "A cette date, la communauté fonde une école pour les garçons, une autre pour les filles dirigée par mademoiselle Brunschwig, toutes deux agréées par le conseil municipal".

A l’arrivée de Joseph Simon, chacune compte vingt cinq à trente élèves. Les conditions de travail sont difficiles, l’instituteur n’a pas encore acquis la respectabilité qui l’honorera plus tard. Pour les siens, - il eut huit enfants- comme pour les autres, il était d'une grande rigueur, voire même austère. A propos des jeunes femmes, il disait : "les femmes qui se fardent, ou portent des voilettes ont quelque chose à cacher".

Cette école se trouve dans deux salles à l’intérieur de la synagogue, rue Roussy et y reste jusqu’en 1873. Le rapport présenté en 1873 (10) au Conseil municipal en vue de l’aménagement d’un nouveau bâtiment souligne "les mauvaises conditions d’hygiène, la mauvaise aération, le mauvais éclairage des classes et l’exiguïté du logement de l’instituteur". L’école israélite est transférée la même année dans un bâtiment rénové et plus aéré, quai Roussy, non loin de là. En 1881, lors de la laïcisation des écoles, l’"école communale pour les enfants israélites" devient "école communale" tout court. Il est habituel que les rabbins issus de l’école rabbinique soient aussi des enseignants, les deux fonctions étant souvent liées (11). D’ailleurs, l’enseignement de l’école rabbinique de Metz comprend outre l’étude des textes sacrés, l’hébreu et souvent l’araméen, l’histoire du peuple juif ancien et moderne, des études profanes, langue allemande, physique, chimie, arithmétique algèbre et chant. Les jeunes rabbins sont chargés de porter " a prédication et l’instruction morale et religieuse dans la population israélite " (art. 68 section IV, projet d’ordonnance 1839) (12).

Ce fut le cas pour son prédécesseur. Joseph Simon remplace Bernard Halbronn qui est aussi aumônier de la Maison centrale de détention et fait fonction de rabbin jusqu’à la venue du rabbin Séligmann en 1854 ; tous les deux sont issus d’Alsace comme le sera une grande partie des rabbins au 19ème siècle(13). Les conditions de travail ne sont pas très bonnes dans nombre d’écoles primaires religieuses, à cette époque. Le précédent instituteur Bernard Halbronn, alsacien, vient de quitter Nîmes pour Marseille et c’est un instituteur chrétien qui a assuré la vacance. Joseph Simon n’a donc pas la tâche facile.

la place de la communauté juive à nîmes et le contexte politique

la synagogue de Nîmes
En 1840, selon le recensement des juifs de Nîmes demandé par le préfet, les juifs constituent une communauté de 414 personnes soit 113 foyers. Lucien Simon, qui en a fait l’historique l’organise en trois grands groupes selon les professions de chefs de famille : "un tiers dans la moyenne bourgeoisie, propriétaires, négociants, professions libérales, la petite bourgeoisie, marchands commissionnaires, tailleurs et le petit peuple petits artisans, commis, colporteurs". Il faut ajouter des jeunes filles ou femmes qui font des travaux d’aiguilles ou de blanchisserie.
Quatre ans plus tard, la ville comprend 54245 habitants, dont 26 % sont protestants, le reste catholique. La population juive y est donc très minoritaire.

La ville est très agitée politiquement et religieusement. L’historien Raymond Huard a parlé à propos de la division confessionnelle dans cette région de "situation volcanique", une ville de France "qui renferme en son sein deux populations ennemies que la moindre commotion met politiquement aussitôt en présence" (14).
Malgré cette situation, l’instituteur de l’école israélite est reconnu pour ses hautes qualités morales, son amour de l’enseignement.

une école peu ordinaire

L’érudition de Joseph Simon et sa méthode pédagogique empruntée en partie aux sages du judaïsme, aux commentateurs font sa renommée. Un de ses anciens élèves, Gaston Milhaud, s’exprime ainsi : " Nous sentions vaguement que notre école avait quelque chose d’original à voir nos camarades catholiques et protestants qui ne craignaient pas de s’asseoir à nos cotés."
" Il y en avait de tous les cultes".
" Le jeune maître ne tarda pas à réunir autour de lui de nombreux élèves et à faire de son école l’une des meilleures et des mieux fréquentées de notre cité…" souligne le rabbin Kahn (15). "Il demandait à ses enfants, petits enfants et à ses élèves d’avoir des idées claires et assurées : " Il ne faut pas croire, mais être sûr." (16)

le contenu de l’enseignement

Selon la loi Guizot de 1833, qui rend l’école obligatoire mais non gratuite dans chaque commune, l’instruction morale et religieuse est le fondement de l’instruction dans les écoles.
Avec la loi Falloux en 1850 le maire, le curé, le pasteur et le délégué du culte israélite sont chargés de surveiller l’enseignement religieux de l’école. A la question quelle était la place de l’enseignement religieux dans cette école ? Lucien Simon répond ainsi :
"Enseignement religieux ? peut-être au début assez poussé ? Mais à cette époque l’assimilation était déjà poussée dans cette communauté comtadine et si l’on y étudiait l’hébreu ce devait être la lecture, quelques rudiments de vocabulaire et quelques prières apprises par cœur. Je peux te dire que mon père, élève de 1890-1896, lisait l’hébreu médiocrement, ne connaissait pas la langue, préférait dire les prières de la ‘Haggadah de Pessah en français, etc." Il est vrai qu’une des priorités des écoles primaires juives à travers toute la France est d’apprendre à lire et à parler le français et de punir toute pratique du jargon dialectal dans les murs de l’école : " la langue française devenait si bien notre langue nationale qu’elle prenait le pas sur la langue sacrée, la langue de la bible et l’enseignement du français domine largement les autres disciplines à Bordeaux, Paris, Metz comme à Strasbourg, et cela déjà dans les années 1820 (17).
" Ainsi les protestants ne venaient pas pour apprendre l’hébreu mais attirés par sa réputation. Il faut dire qu’il y avait une certaine complicité entre israélites et protestants : lutte commune en 1815, 1830, 1848-1851". (18)

L’enseignement comprend aussi l’écriture, des éléments de la langue, les poids et les mesures, les éléments d’histoire et de géographie des peuples libres ; l’histoire est considérée comme un élément de la science sociale par excellence (19). Les travaux manuels sont recommandés utiles pour la vie domestique, particulièrement pour les filles (20). Les deux écoles israélites de filles et de garçons chôment le samedi et sont ouvertes le jeudi, ce qui étonne le comte de Bernis, conseiller municipal et député royaliste légitimiste en 1872. Le maire réplique que le règlement n’est pas enfreint parce qu’elles sont ouvertes le jeudi, contrairement aux autres écoles.

Les écoles restent payantes (21). Dans le Gard, en 1866, seules les villes comme Nîmes, Uzés, Alès ont obtenu la gratuité de leurs écoles publiques. Il y a dans le département seulement 108 écoles gratuites sur 933. Mais nous ignorons si cette école l’avait obtenu pour ses élèves (22). Nous savons que 47,5 des garçons sont scolarisés et seulement 41% de filles et que la gratuité est plus facilement accordée aux garçons (23). Elle est gratuite pour les indigents.

La méthode et les principes d’enseignement de Joseph Simon sont énoncés dans trois de ses ouvrages : L’éducation et l’Instruction des enfants chez les Anciens juifs, (1879, 2°éd.), L’éducation chez les Juifs et particulièrement chez les Juifs de France du Moyen Age, (1893), Du sentiment de la nature chez les Anciens Hébreux (1893).

Nous sommes au cœur du débat de l’enseignement public et de l’organisation de l’enseignement des écoles primaires durant la période de la mise en place la loi de l’école laïque et obligatoire de Jules Ferry. Les publications de Simon conduisent un véritable combat pour transformer l’éducation domestique en éducation publique, et mettent l’accent sur le rôle majeur des enseignants et les méthodes à adopter. Joseph Simon puise cependant ses principes dans des sources bibliques alors que Jules Ferry souhaite réserver l’instruction religieuse aux familles et à l’Eglise et la remplacer par l’enseignement moral et civique qui appartient à l’école "en vue de progrès moral et social" (24). Mais Simon préconise des préceptes à valeur universelle qui ne mettent pas en cause ni la neutralité religieuse, ni l’engagement républicain, principes tous deux chers à Jules Ferry (25).

Son étude sur l’instruction des enfants dans les textes bibliques doit selon lui, servir de cadre de réflexion afin dégager les grands principes de l’enseignement de son époque. Il ne s’en cache pas. Il introduit son ouvrage ainsi :

"Ce sont des questions [l’éducation des enfants et l’organisation des écoles primaires] auxquelles s’attache aujourd’hui en France le plus vif intérêt. Hommes politiques et penseurs les étudient avec soin. Il ne sera peut-être pas sans utilité de connaître la profondeur de vues, les méthodes, les vrais principes pédagogiques avec lesquels les Rabbins les ont traitées . (26)"
Et à sa manière, il va donc apporter ses écrits et réflexions au débat de son époque : "Sauvegarder la foi par l’instruction, tel est le principe sur lequel repose tout système d’éducation des Juifs au Moyen –Age " (27). En ce qui concerne l’éducation chez les Anciens Juifs, il souligne : " Du reste comme de nos jours, les instituteurs étaient proclamés les soutiens de la société " (28). Et il insiste sur l’importance de la lecture de la Bible pour comprendre "l’esprit de l’éducation des Juifs ", la culture intellectuelle ou le développement physique étant des accessoires, le principe de base l’enseignement moral et religieux (29)... et "comment s’est opérée chez eux la transformation de l’éducation domestique en éducation publique" (30). Et il ajoute : "La Bible contient, du reste sur l’éducation des enfants, de nombreuses prescriptions qui sont restées en vigueur à toutes les époques de l’histoire du peuple juif, et ne peuvent être passées sous silence ".

L’éducation ne se fait pas uniquement pour elle-même, elle vise à l’apprentissage d’un métier : "Toute étude qui n’aboutit pas à une profession est vaine et conduit au désordre" conclut-il dans son ouvrage sur l’éducation des enfants au Moyen-Age publié en 1879 (31
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