LA SYNAGOGUE DE COLMAR


© M. Rothé
Synagogue de Colmar
Colmar est une des communautés les plus anciennes d'Alsace. On y mentionne une synagogue dès le 13ème siècle, qui fut détruite par un incendie en 1279. Lors du massacre des Juifs, brûlés vifs en 1349, la ville confisqua la synagogue. Une communauté avec sa synagogue se reconstitua vers 1380 mais disparut en 1512, lorsque Colmar expulsa ses Juifs. A nouveau la synagogue fut confisquée par la ville.

Ce n'est qu'au cours de la Révolution que des Juifs purent revenir à Colmar. En 1823, le consistoire dont le siège se trouvait à Wintzenheim, la communauté la plus importante du Haut-Rhin, fut transféré à Colmar, devenu siège du Grand rabbinat.

Après avoir prié dans divers oratoires, la communauté construisit une synagogue monumentale, inaugurée en 1843. Celle-ci fut rénovée en 1885 et en 1913.

Au cours de la seconde guerre mondiale, les Allemands se servirent de la synagogue comme salle des ventes du mobilier volé chez les Juifs évacués, puis en firent un arsenal. Le bâtiment saccagé fut restauré après la Libération.
Note : La synagogue de Colmar est la seule synagogue d'Alsace à posséder un petit clocher.


1843 - Colmar possède enfin une véritable synagogue
par Janine STRAUSS

Extrait de l'Almanach du KKL-Strasbourg 2005
Reproduit de : Communauté israélite de Colmar Quelques pages d'Histoire et de Souvenirs 1843-1993 (Alsacienne d'Impression Colmar 1995)

"Une grande joie, une joie sublime nous rassemble aujourd'hui en ces lieux : car vous voyez couronnés de succès, avec la bénédiction du Tout-Puissant, vos plus ardents désirs, vos efforts assidus, et les sacrifices que vous vous êtes imposés depuis de si longues années. Il s'est élevé, ce temple digne de l'adoration de la divinité comme s'élève la flamme de l'holocauste de la dévotion. Il existe maintenant, brillant d'éclat et de magnificence, pour témoigner que vous n'avez reculé devant aucun sacrifice en l'honneur de celui dont la grâce infinie vous a réunis ici. Il existe comme un monument éternel de votre piété et de votre foi. Il existe comme la certitude d'une joie sublime qui, après l'accomplissement d'une bonne œuvre, se répand dans notre âme. Il existe pour vous inviter à rendre grâce à Celui qui vous a procuré cette joie sublime ; et cet appel pénètre dans tous les coeurs et tous s'écrient dans une sainte extase et dans un recueillement solennel : "Venez, tombons à genoux, chantons les louanges de l'Eternel, adorons notre créateur" (Psaume 95:6).



Intérieur de la synagogue - © M. Rothé
C'est ainsi que le grand rabbin Séligmann Goudchaux s'adressa aux personnalités et aux fidèles réunis dans la synagogue de Colmar lors de son inauguration, le 15 septembre 1843. En vérité, ce ne sont pas ses propres paroles, car il s'exprimait en allemand, ce grand rabbin né à Niedernai en 1770 : "Hochwerthe Versarnmlung, theure Erüder
Freude, hohe Fraude versammelt uns heute in diesen geweihten Hallen, denn Euer heisses Verlangen, Euer emsiges Streben und Eure Aufopferung seit mebreren Jahren, sehet ihr jetzt im Segen des Allmâchtigen, mit dem erwünschten Erfolge gekreint...
L'essentiel de ce discours est bien entendu consacré aux vertus de la prière, non pour D., mais pour l'homme en proie aux soucis et aux malveillances : "... mais le coeur s'épanche devant l'Eternel, la prière monte vers le ciel, et un nouveau courage remplit celui qui prie D." Après s'être longuement étendu sur les bienfaits que nous apporte la prière, le grand rabbin Goudchaux met en garde celui qui se présenterait devant l'Eternel sans avoir le coeur pur : "... N'est digne d'entrer dans la maison de D. que celui qui pense, qui agit loyalement, qui dit la vérité, qui n'a jamais recours à la calomnie, dont le coeur abhorre la méchanceté et la tromperie, qui fuit le vice et pratique la vertu, dans le coeur duquel l'humanité a élevé son trône et préside à ses actions..."

Cent cinquante ans plus tard, avec l'esprit critique et frondeur qui nous anime, on se demande quel effet auraient de telles paroles sur nos contemporains. Mais ce lyrisme fougueux, dont nous n'avons cité que quelques bribes, est bien dans le style romantique que l'on appréciait tant vers le milieu du 19ème siècle.

Le discours comporte, bien entendu, une :"reconnaissance particulière pour le sage gouvernement, pour ce très sage monarque, pour ce prince chéri (c'était alors Louis-Philippe), sous le sceptre et la protection duquel nous pouvons librement adorer le Créateur de l'univers et pratiquer librement notre culte sacré...", et il s'achève par une imploration à D. afin qu'il exauce les prières qui lui seront adressées dans cette enceinte, en cas de maladie, de chagrin, de famine, de guerre et autres fléaux. Citons encore cette phrase qui rappelle le verset inscrit au-dessus du portail de la synagogue :"Et si quelqu'un entrait dans ce sanctuaire sans appartenir à la communauté de Juda, pour se prosterner devant Vous, daignez accueillir favorablement sa prière. Que Votre maison soit appelée maison de prière ; que cet édifice soit consacré à Votre nom (Es. 56:7)."

Après l'extinction de sa communauté médiévale, au 14eme siècle, Colmar n'avait jamais eu de véritable synagogue. Les juifs réadmis à s'établir dans la ville après la révolution de 1789 firent une demande en 1814 dont on trouve trace aux Archives départementales : le maire, M. Morel, transmet ladite demande au préfet ; il écrit qu'il y avait alors à Colmar 25 juifs "de tout âge et de tout sexe (sic); on y remarque principalement des colporteurs, des revendeurs, et quelques-uns qui se livrent au commerce de la spéculation."
La Communauté s'accrut rapidement à la suite du transfert, en 1823, du grand rabbinat de Wintzenheim à Colmar. En 1843, elle comptait 750 âmes, soit à peu près le même nombre que de nos jours.

Pour nous faire une idée de la situation à la veille de la construction de la synagogue, reportons-nous à un intéressant document que nous avons trouvé à la bibliothèque municipale :

Réfutation par un israélite du Haut-Rhin de plusieurs articles calomnieux publiés contre le Consistoire israélite de Colmar, imprimé à Strasbourg en 1841.
Cette réfutation, non signée, mais émanant évidemment du Consistoire du Haut-Rhin, répond à une lettre anonyme outrancière publiée dans les Archives Israélites le 12 octobre 1841. Cette lettre fut reproduite dans le Glaneur du Haut-Rhin, en date du 21 novembre 1841, trop content de voir ses thèses hostiles aux juifs appuyées par un israélite. On y lit notamment :

Critique sur la salle servant de synagogue à Colmar "Le chef-lieu du Haut-Rhin, le siège du consistoire, n'a pas de synagogue ; car on ne peut pas appeler de ce nom une salle basse, au premier étage, ayant vingt-cinq pieds de longueur sur quinze de largeur, hier occupée par une troupe de saltimbanques, servant aujourd'hui une communauté qui va s'y entasser avec une confusion, un désordre, une irrévérence qui échappent à toute description, et qui ne peuvent se comparer qu'à tout ce qu'il y a parfois de plus scandaleux dans les halles et les brasseries. Cette cohue voit à sa tête plusieurs membres du consistoire, fort assidus aux différents services, et flanqués d'un commissaire surveillant, nommé et maintenu non pas quoique mais parce qu'il est repoussé par les vœux unanimes de la communauté."

Maintien d'un surveillant à la synagogue de Colmar, contre le voeu unanime de la communauté. "Cette façon de se conformer à la volonté générale, est devenue système administratif : il suffit qu'une communauté soit unanime sur l'opportunité d'une mesure, pour que le Consistoire décide le contraire. Ce système, si éminemment intelligent a porté ses fruits : il n'y a pas de communauté qui ne soit en guerre ouverte avec le représentant du Consistoire. A chaque solennité religieuse, plusieurs synagogues du Haut-Rhin deviennent le théâtre de tumultes et de petites mêlées qui viennent se dénouer en police correctionnelle. Celle de Colmar vient d'avoir son émeute, le Sim'has Thora, et le commissaire surveillant n'a pu être préservé d'une grêle de projectiles par le sergent de ville dont il était assisté. Ces désordres, qui se reproduisent périodiquement à Colmar, comme ailleurs, ne viendraient pas affliger les honnêtes gens, s'ils n'étaient entretenus, excités même par l'incapacité consistoriale."

Entraves hypocrites du Consistoire à la construction d'une synagogue à Colmar. "On a pu voir tout à l'heure ce que c'est que la synagogue de Colmar. Pénétrée de l'urgence de trouver un local plus digne de sa destination, la communauté, composée d'environ cent trente chefs de famille, a fait il y a six ans, l'acquisition d'un terrain destiné à la construction d'un Temple. Le Consistoire obtint on ne sait comment, que la communauté s'adressât à lui pour l'accomplissement de quelques formalités auprès des autorités compétentes ; mais elle doit bien regretter de n 'avoir pas fait elle-même ses affaires : six années se sont écoulées, et il n'est même pas question de commencer les travaux ; il a suffi de l'intervention du Consistoire, pour que tout soit frappé de stérilité."

Dans sa réfutation, le Consistoire répliqua que la salle où se tenaient provisoirement les offices, ne recevait plus de comédiens depuis plus de vingt ans, et que cette salle - le "Zunftkeller", rue Vauban - étal affectée exclusivement à la réunion des fidèles du culte hébraïque.
Il expliqua que les incidents qui s'étaient déroulés à la fête des Tabernacles à Colmar, étaient dus au fait que la communauté, qui comptait en 1831 environ quarante ménages, avait vu sa population tripler à la suite des émeutes antijuives de Bergheim en 1832. Le local, de ce fait, n'était plus en rapport avec le nombre des fidèles, les nouveaux arrivants contestant les places occupées jusqu'alors par les anciens habitants de Colmar. Les difficultés étaient devenues telles, que cinq commissaires surveillants - titre donné autrefois au président de la communauté - avaient donné successivement leur démission. L'actuel commissaire surveillant était un ancien militaire que "l'habitude de la discipline a formé à la soumission aux lois".
En ce qui concerne les délais d'édification de la nouvelle synagogue, le Consistoire expliquait qu'une première souscription de 51 500 francs. avait été amputée d'environ 30 000 francs pour l'acquisition du terrain. Comme le devis de l'architecte départemental était de 92 000 francs, il fallait trouver les 72 000 francs qui manquaient.
Deux membres du Consistoire qui s'inscrivirent les premiers, pour 3 000 francs chacun lors de la première souscription, étaient prêts à s'imposer de nouveaux sacrifices, mais ne trouvèrent que peu d'imitateurs, et le projet fut suspendu. L'espoir devait renaître en juillet 1837, avec la promulgation d'une loi obligeant les communes "... à pourvoir à la construction des temples nécessaires au service d'un culte reconnu par l'Etat."
Le Consistoire justifiait ensuite la justesse de sa démarche. Il revenait sur la patience qui avait été la sienne pour vaincre les réticences communales à mettre "le culte israélite sur le pied de l'égalité avec les autres cultes légalement reconnus", ainsi que sur les lenteurs de l'administration.
La réfutation se terminait ainsi : "Je le demande maintenant au lecteur attentif, où pourrait-on trouver là un seul motif de blâme envers le Consistoire ? Serait-ce dans les abondantes souscriptions de ses membres, ou dans leurs efforts incessants à poursuivre une réussite à laquelle leur zèle pour la religion attache un si grand prix ?
Devant de tels faits, je demeurerais réellement confondu de l'impertinente fausseté des calomniateurs, si pour se dérober au mépris public qui les attend, ils n'avaient prudemment caché leur prétendue importance personnelle dans le vague de l'incognito."

Dans sa délibération du 12 novembre 1842, le conseil municipal examine la demande de subvention faite par le Consistoire ; elle porte sur une somme de 20 000 francs. Or, affirme le conseil contrairement à la loi de juillet 1837 - la construction de synagogues n'est pas à la charge des communes ; en effet, elles ne sont pas propriétaires des bâtiments, puisque les places à la synagogue sont vendues aux fidèles au profit de la communauté, elles "sont donc propriété des familles, cessibles et transmissibles".
Le consistoire semble l'avoir reconnu", lit-on ensuite, "en achetant sans l'agrément de la ville le terrain sur lequel se construit la synagogue, a mis tous les travaux en adjudication, s'est dispensé de toutes les formalités prescrites par la loi pour les adjudications des travaux communaux".
En outre, il est avéré que le Consistoire ne dispose pas de fonds, cependant, "considérant que le Consistoire israélite abandonne à la ville à l'occasion de la construction dont il s'agit une portion de terrain qui donnera à la rue une plus grande largeur et rendra par conséquent la fréquentation plus commode ; considérant en outre que l'établissement de la synagogue contribuera à l'embellissement du quartier, il y a lieu d'allouer au consistoire israélite une somme de 30 000 francs". La somme sera versée par tiers en 1844-45-46.

Voici comment le Glaneur du Haut-Rhin, revenu à de meilleurs sentiments, décrit la cérémonie du 15 septembre 1843 : "Vendredi a eu lieu l'inauguration du beau temple que la communauté israélite a fait construire à Colmar. Cette solennité avait attiré beaucoup d'Israélites de l'Alsace et une partie considérable de la population de cette ville : le préfet, le maire, plusieurs membres du tribunal et de la Cour Royale s'étaient rendus à la synagogue où des places leur avaient été réservées. Des psaumes furent chantés par les ministres-officiants et Monsieur le Grand Rabbin a prononcé un sermon sur la prière. La société philharmonique a bien voulu contribuer à la solennité de cette fête. Elle a exécuté une ouverture et a accompagné l'hymne en langue allemande qui a été chanté à la fin de la cérémonie.
Les chants étaient exécutés par M. Loewe, chantre de la synagogue de Strasbourg accompagné d'un choeur de 18 enfants. L'hymne en langue allemande a été composé et chanté par le savant professeur M. Mayer-Hee. Un rabbin particulièrement aimé de Monsieur le Grand-Rabbin prononça ensuite en français un discours, également sur la prière. Ce rabbin était M. Klein de Durmenach."

En 1844, fut publiée une "Refonte des instructions et règlements de police pour les temples israélites et leurs administrations de la circonscription consistoriale de Colmar". Comment résister au plaisir d'en citer quelques articles parmi les plus savoureux ?

art.6 : Pour signe de leurs fonctions, les ministres-officiants porteront, pendant le service, un rabat blanc et un petit manteau de serge noire.
art. 7 : L'officiant commencera le service à l'heure fixe, sans attendre qui que ce soit, s'il se trouve au temple un nombre suffisant de fidèles.
art.10 : La conduite privée du ministre-officiant devra toujours être en harmonie avec sa sainte mission, il devra s'abstenir du jeu et des autres divertissements incompatibles avec les fonctions d'un ministre du culte.
art.14 : Un silence respectueux doit régner dans le temple pendant l'office divin. Le Hasane, organe de la communauté, récitera seul les prières à voix haute, et les fidèles les répéteront à voix basse, avec recueillement et une tenue décente.
art.15 : Il est sévèrement interdit d'entamer des conversations pendant l'office, ainsi que de quitter sa place pour circuler dans le temple.
art.16 : Nul ne peut être appelé à la lecture de la Thora, s'il n'est décemment vêtu et couvert d'un chapeau ; il est interdit de se servir du chapeau d'un assistant.
art. 17 : Les enfans (sic) de moins de quatre ans n'y sont pas admis.
art. 18 : Les parents, sous leur responsabilité, veilleront à ce que leurs enfants restent près d'eux et ne commettent aucun désordre par des courses, cris ou jeux durant l'exercice religieux.

Il reste à souhaiter que ce simple rappel historique n'incite pas le Grand Rabbin et la Commission Administrative à remettre en usage ce règlement vieux de 150 ans. Comme nos offices manqueraient de vie sans la présence de porteurs de kipoth, et celle de bébés et d'enfants de moins de quatre ans !


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