REFLEXIONS SUR LE LIVRE DE RUTH
par Manuel WEILL - suite et fin


4. Filiation de Ruth : rédemption de la famille de Loth
(cf. Eliane Amado Lévy-Valensi : Le grand désarroi Editions Universitaires)

Ruth n'apparaît pas dans la Bible comme un météore tombé du ciel par hasard, Au contraire, c'est en remontant son arbre généalogique que nous n'arriverons à mieux comprendre sa personnalité : Haran (frère d'Abraham) Loth, Moab, Ruth.

De Haran nous ne savons rien, sinon qu'il meurt à Our-Kasdim. Le midrash indique qu'il est jeté dans une fournaise avec Abraham, après que celui-ci ait brisé les idoles de son père. Tandis qu'Abraham est sauvé par sa foi en D., Haran, qui ne possède pas la foi de son frère, est brûlé.

Loth, fils de Haran, est adopté par Abraham, mais il se sépare de ce dernier et se dirige vers Sodome ; il y a donc rupture entre les deux parents : "De grâce, sépare-toi de moi" dit Abraham à Loth (Genèse 13:8). Et il faudra attendre Ruth, que Noémie cherche à repousser et qui s'accroche, contrairement à Loth, pour que la famille soit réunie à nouveau. Loth s'installe donc à Sodome, ville perverse où règne l'injustice et où l'accueil réservé au voyageur est le viol : "Où sont les hommes qui sont venus chez toi cette nuit ? Fais-les sortir vers nous, que nous les connaissions !" (Genèse 19:5) : il s'agit d'homosexualité qui signifie stérilité de la relation puisqu'il ne peut y avoir d'enfants, d'un refus de contact avec la femme, c'est-à-dire avec autrui. Lorsque Sodome est détruite, Loth se réfugie dans la montagne avec ses deux filles ; celles-ci l'enivrent et s'unissent à lui, union dont naissent Ben-Ammi, père des Ammonites, et Moab, père des Moabites. La Bible parle à nouveau du peuple de Moab quand les Hébreux sortent d'Egypte et que celui-ci leur défend de passer par son territoire. L'égoïsme des Moabites, qui leur fait refuser l'aide minimale due à un peuple qui vient de sortir de l'esclavage et qui. a traversé le désert, leur refus de leur donner du pain et de l'eau est jugé inadmissible par la Torah qui leur interdit la conversion au judaïsme pendant des générations : "même après la dixième génération ils seront exclus de l'assemblée du Seigneur à perpétuité, parce qu'ils ne vous ont pas offert le pain et l'eau à votre passage" (Deutéronome 23:4-5) .

Il semble donc que Ruth, la Moabite, n'ait aucune raison d'assumer son ascendance avec fierté, ses ancêtres sont caractérisés par le repli sur eux-mêmes et sur un égoïsme fondamental qui rejette comme folie toute demande de contact, de dialogue, même au niveau le plus élémentaire, dans ce cas l'hospitalité. Mais ce n'est pas par hasard que c'est elle qui est appelée à racheter les fautes de ses pères. C'est peut-être par la femme, donc par la féminité, symbole du don de soi, que cet univers du refus peut être rédimé. En vérité cela paraît incroyable : est-il vraiment possible de modifier de façon réelle et significative un tel état de fait ? Il ne s'agit pas du rêve enfantin d'un monde meilleur : dans un univers où la puissance militaire fait la loi, où l'hypocrisie et la démagogie ôtent tout leur sens aux mots, où chacun sait qu'il suffit de bousculer quelqu'un pour s'en faire un ennemi, mais qu'il faut accomplir des efforts démesurés pour se faire un ami, tout cela peut- il être inversé ? Ruth est là pour nous répondre affirmativement.

5. Ruth et la fête de Shavouoth

Il existe trois relations essentielles entre Ruth et la fête de Shavouoth: - la saison de l'année : la fin du printemps - le contenu spirituel : la bonté ('hessed) - le chemin parcouru : la conversion.
Nous parlerons essentiellement ici du premier de ces trois thèmes. Pour les deux autres, nous nous bornerons à signaler ce qui suit :

a) A propos du contenu spirituel :
la Torah, qui a été donnée aux Hébreux le jour de la fête de Shavouoth, a été définie dans le midrash par le mot "'hessed", qui signifie "bonté", et l'histoire de Ruth tourne elle aussi autour de ce concept. En effet, le Midrash explique que la famine dont on parle au début du livre est un châtiment infligé au peuple d'Israël à cause du manque de considération manifesté envers Josué : les Hébreux, très occupés par le partage du pays, chacun étant plongé dans ses intérêts propres, ont oublié d'enterrer Josué avec les honneurs qui lui étaient dûs. Ruth vient racheter cette faute, puisqu'elle est la personnification de la bonté et de la générosité (cf. Ruth 1:8 et 3:10).

b) A propos de la conversion :
avant le don de la Torah, les Hébreux étaient considérés comme des "guérim" (des non-juifs). Ils ont dû, comme le fera Ruth, passer par cette même phase de conversion.

Mais revenons à l'essentiel : l'histoire de Ruth se déroule pendant la récolte de l'omer : "Shmuel Bar Simon a dit : "cela se passait pendant la récolte de l'omer". Shmuel Bar Nahman a dit : "partout où il est dit (dans le texte du livre) "moisson des orges", il s'agit de l'omer" (Midrash Rabbah Ruth 62). Cette récolte avait lieu le deuxième jour de Pessah (à partir duquel on compte 50 jours jusqu'à Shavouoth). L'omer est une gerbe composée de plusieurs céréales qu'on amenait en offrande au Temple. En ce temps-là à Shilo qui précéda Jérusalem comme centre national du culte en Israël. Ce n'est qu'après avoir présenté cette offrande qu'on avait le droit de consommer le produit des récoltes qui avaient poussé au cours de l'année écoulée.

Le commandement concernant la présentation de l'omer au Temple ne peut s'accomplir qu'en Eretz Israël, car il est essentiellement lié à la terre du pays (voir Lévitique 23:9), et tous les commandements qui sont liés à cette terre ont en commun le rappel de la précarité des possessions matérielles. En effet, contrairement aux contrées riches en ressources hydrauliques comme l'Egypte, par exemple, arrosée par le Nil, toute la récolte, en Israël, dépend de l'abondance des pluies qui est, comme on le lit dans la Bible (Deutéronome 11:10-17), fonction de la conduite morale et spirituelle des habitants du pays. Aussi, l'offrande de l'omer signifie que l'homme ne doit considérer aucune possession comme sienne avant d'avoir reconnu qu'elle lui vient de D.. Il donne une partie de sa récolte pour éviter de s'enorgueillir de ses richesses et de les idolâtrer en étant asservi aux valeurs du monde matériel.

La spécificité de la terre d'Israël pour l'existence juive est donc mise en relief par le commandement de la récolte de l'omer :

  1. La présence de D. est accentuée en Eretz Israël : "un pays sur lequel veille l'Eternel, ton D., et qui est constamment sous l'oeil du Seigneur, depuis le commencement de l'année jusqu'à la fin" (Deut. 11,12).
  2. Eretz Israël est le lieu de la réalisation de la théorie en pratique ; en effet, la différence entre la génération du désert et celle qui rentre en Terre d'Israël et conquiert le pays, est le passage du miracle (l'ouverture de la Mer Rouge) au dur devoir de la conquête, de l'image idéale, mais qui reste extérieure, à l'intériorisation et à la réalisation de cet idéal.
Ruth arrive en Israël au moment où l'on récolte justement cet omer qu'il faut apporter au Temple. Il semble donc que pour elle, comme pour l'ensemble du peuple juif, l'acte nécessaire de la conversion doive passer par la conquête du pays, à l'image de Josué qui a dû lui aussi affronter cette difficulté concrète. Ruth doit conquérir le pays, car rien ne lui est donné au départ ; elle se trouve dans le dénuement, réduite à la mendicité, et qu'elle contraste, cela doit être si l'on pense au Midrash qui l'identifie avec la fille du roi de Moab ! Seule une foi indéfectible a pu lui permettre de passer du statut de princesse à celui de mendiante.

On voit donc que la lecture du livre de Ruth pendant la fête de Shavouoth n'est pas le fruit du hasard. Le fait que l'action soit située à l'époque qui précède et annonce cette fête nous montre bien que la Torah n'est pas théorique, mais que c'est bien au contraire dans le temps et l'espace réel de la vie que la Torah doit s'accomplir.

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