GRUSSENHEIM - une communauté juive de la campagne alsacienne au début du XXe siècle (suite et fin)


  MARIAGE  

LES FIANCAILLES

Marcel Sulzer
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A l'époque de mon enfance, il était rare que deux jeunes gens se choisissent d'eux-mêmes comme époux. Cela arrivait cependant et encore davantage à l'époque où mes parents étaient jeunes et la communauté nombreuse. Il en fut ainsi de mes parents tous les deux natifs du village et amis d'enfance parce que presque du même âge. Il en fut ainsi de plusieurs contemporains de mes parents qui se marièrent au village et s'y établirent. Mais le plus souvent la première initiative venait de proches parents ou de marieurs professionnels, schadchen, qui étaient consultés par les familles intéressées ou qui proposaient leur service et qui encaissaient une commission sur le montant de la dot. Cette dot était discutée et le montant en était fixé avant d'aller plus avant. A la dot de la fille correspondait chez le garçon la situation et sa capacité d'entretien d'une famille. A un garçon jeune, on préférait en général un homme plus âgé que la jeune fille et ayant fait les preuves de ses capacités professionnelles.

Quand il s'agissait de familles alsaciennes comme c'était le cas le plus souvent, on les connaissait au moins de réputation et il n'était pas difficile de savoir si socialement elles correspondaient. Si on tombait d'accord sur les préliminaires, on organisait l'entrevue, bschau. Elle avait lieu au domicile de la jeune fille ou en un lieu neutre. Le garçon était accompagné de ses parents et parfois d'un ami dont il appréciait le jugement. Si les jeunes gens se plaisaient, on fixait de suite ou après réflexion, la date des fiançailles, le knass-moul (93). Le knass consistait en une assiette, habituellement en porcelaine décorée que le fiancé enveloppait dans une serviette et lançait par terre pour la casser en petits morceaux. Cela signifiait l'engagement définitif. Les morceaux étaient distribués aux assistants, en souvenir.

LE MARIAGE

Il s'agissait ensuite d'organiser le mariage, chasena. De mon temps, on ne célébrait pas de mariage dans le village. Il n'y avait pas de salle assez grande. Les juifs de la campagne s'adressaient à quelque restaurateur juif dont le plus célèbre était “la” Henriette de Wolfisheim. Plus tard on s'adressait aussi à Maurice Geismar à Colmar. Pour des raisons de commodité, les mariages étaient presque toujours célébrés un dimanche. Tôt le matin, tout le monde se mettait en route. Alors que les fiancés jeûnaient avant la cérémonie on servait aux invités un premier déjeuner simple mais substantiel. Vers midi, le cortège se mettait en route vers la synagogue et la cérémonie se déroulait sous la chupa (94) telle qu'elle se fait encore aujourd'hui.

Le couple était marié; car le mariage civil célébré quelques jours avant à la mairie du domicile de la mariée en présence de la plus proche famille, zammegej et qui était obligatoire avant le mariage religieux, n'avait pas de valeur aux yeux des juifs religieux. Vers cinq heures du soir, on se mettait à table et le repas durait fort longtemps, entrecoupé de chansons ou de saynètes jouées par les jeunes, de compositions de circonstance en jeddischdaitsch (4) et de lecture de télégrammes souvent burlesques envoyés ou inventés de toute pièce par les amis du marié. En général, on avait loué un orchestre de quelques musicien, et jeunes et vieux dansaient jusque tard dans la nuit.


  FUNERAILLES  

Alphonse Lévy : Le deuil - coll. M. et A. Rothé
Quand la mort approchait d'un foyer on faisait tout pour éviter à la famille de rester seule à l'affronter. Les malades graves étaient veillés surtout la nuit à tour de rôle par les membres de leur cheffra (86). A l'heure de la mort, on récitait avec le mourant ou pour lui des prières de circonstance. Dès que la mort avait fait son œuvre on déposait le cadavre, le mess, par terre sur de la paille. Les membres de la cheffra procédaient au lavage et à la toilette du mort, metar et le veillaient jour et nuit.

Une fois le mort dans son cercueil habillé de son sarjenes, on procède à l'émouvante cérémonie du mechila braja. On soulève le couvercle du cercueil et les enfants du défunt ou de la défunte, en portant la main sur le chausson de lin qui habille le mess, et on dit ces simples mots émouvants qu'on ne peut plus oublier quand on les a prononcés : "Liewer Edda ou Liewi Memma, ich braj dich mechila, Gott zevor un dich dernoch. Wenn ich dir ebbes z' Lad gedou hab, sei mers mochel" (95). Cette phrase est prononcée plusieurs fois.

A l'heure de l'enterrement, toute la communauté se réunissait à la maison mortuaire. Les personnes en deuil, afejlim étaient assises sur des sièges bas. A l'heure du départ du cercueil, le schames soulevait le couvercle et plaçait sous la tête du défunt un petit sac de toile blanche rempli de terre d'Eretz-Israël. Le cercueil sortait de la maison suivi du rabbin, des hommes en deuil et des autres hommes, juifs et chrétiens. Les femmes en deuil suivaient à quelque distance, soutenues par d'autres femmes. Après une courte conduite, on les ramenait à la maison.

Au cimetière, bejs-oulem ou bejs-chajem (96), à la sortie du village vers le Ried, la tombe était creusée dans le sol humide et noir. Le rabbin récitait les prières, le panégyrique du mort avait été prononcé à la maison. On procédait à la krija. Elle consiste dans une déchirure faite dans le revers du vêtement des afejlim qui, pour cette raison, portaient souvent sous le manteau un veston usagé. Les orphelins récitaient le kaddich. Chaque assistant jetait sur le cercueil trois pelletées de terre et l'assemblée se dispersait après s'être purifiée en se lavant les mains à la pompe à l'entrée du cimetière. Au retour du cimetière les afejlim, assis sur des sièges bas, mangeaient au titre de je ne sais quel symbole un oeuf dur.

La période de deuil commençait par les schiffe-yom, sept jours, pendant lesquels les afejlim ne devaient pas quitter la maison, sauf le shabbat pour se rendre à la synagogue. Matin et soir, un minian se déroulait dans la maison en deuil, suivi d'unlerne, étude, où le chasen ou un assistant plus érudit que le commun des mortels commentait un passage des Ecritures. Puis les assistants s'asseyaient un court moment sans prononcer une parole et s'en allaient. Les femmes qui faisaient leur visite de condoléances apportaient toujours un présent, du gâteau ou des sucreries, s'asseyaient un moment sans parler et repartaient. Pendant toutes ces cérémonies, les afejlim étaient assis sur des sièges bas en signe de deuil.

Pendant les schlouschim trente jours, le deuil était moins strict; les afejlim pouvaient sortir et vaquer à leurs affaires, mais ils ne devaient ni se raser ni se couper les cheveux. Ensuite, pendant l'année de deuil, l'orphelin devait, matin et soir, assister à l'office et réciter le kaddich (15).

SUPERSTITIONS

Je n'ai pas eu connaissance, dans mon enfance, de pratiques de superstition. Il est vrai qu'on offrait aux enfants, surtout aux filles, des schaddaï en or, des amulettes le plus souvent en forme de cœur où était gravée la première lettre du mot Schaddaï et qu'elles portaient à leur cou, mais on ne leur accordait plus aucun pouvoir protecteur. Ma mère parlait aussi d'une femme qui, dans sa jeunesse, savait schorme, c'est-à-dire guérir des entorses en prononçant une prière et de longues années plus tard il y eut dans la belle-famille d'une de mes soeurs à Strasbourg une vieille personne, au demeurant la plus brave femme du monde, qui prétendait posséder le même don.


  SYNAGOGUE ET COMMUNAUTE  

PERSONNAGES DE LA SYNAGOGUE

Alphonse Lévy :
L'intérieur de la Synagogue
Le schames ou bedeau s'occupait d'abord de l'entretien de la synagogue, des petites besognes qu'exigeaient la préparation et le déroulement des offices, et faisait la police pendant les offices, c'est-à-dire qu'il réprimandait les bavards et les bavardes. Il tenait le registre des offrandes à la Thora et celui des kantzas, amendes infligées aux bavards.
Son pupitre était muni de tiroirs à petits casiers dont chacun portait un nom. C'était son aide-mémoire, car comme il était défendu d'écrire le sabbat et jontef (97), il introduisait dans des casiers des noisettes, haricots etc. qui représentaient des sommes dues par le titulaire. Il distribuait les mitzvas, appels à la Thora et les fonctions pendant la lecture de la Loi, suivant un ordre établi.
Pour honorer un invité ou un membre, on achetait aussi ces mitzwas et on les faisait porter à l'intéressé de la part de l'acheteur. Pour les fêtes, toutes les mitzwas étaient mises aux enchères au bénéfice de la communauté.
Le schames exécutait aussi toutes lesautres besognes et courses nécessaires au fonctionnement de la vie communautaire. C'était en général un homme d'un certain âge au revenu professionnel modeste que les bénéfices de sa charge amélioraient un peu.

Le chasan ou ministre officiant jouissait d'une considération certaine. Quand il avait une belle voix, comme ce fut le cas pour le chasan de mon enfance et de ma jeunesse, il rehaussait et agrémentait l'éclat des offices souvent fort longs. Il exerçait en même temps les fonctions de schochet, de sacrificateur, ce qui, dans une communauté comme Grussenheim où il y avait quatre bouchers juifs, était d'un rapport intéressant. Souvent aussi, c'était le cas à Grussenheim, il était soufer, scribe et écrivait en artiste le texte de la Thora sur des bandes de parchemin en se servant d'une plume d'oie.

Le siège du rabbinat de Grussa était autrefois Ribeauvillé puis, quand celui-ci fut supprimé, Wintzenheim et ensuite Colmar. Il n'y avait donc pas de rabbin en permanence. Il venait pour les enterrements et, une fois par an, en visite pastorale. C'était un événement. Il passait toujours un sabbat et, soit la veille ou le lendemain du sabbat, il venait à l'école inspecter nos connaissances religieuses. Le samedi à la schüla, il faisait son prêche, darscha qui était écouté religieusement et, à la sortie, commenté respectueusement. Etant donné l'éloignement du siège je pense qu'on allait rarement lui poser des questions d'ordre religieux ou rituel, schajia, alors que, me raconta ma mère, on venait souvent en poser à son oncle Lang à Sainte-Marie-aux-Mines.

Etre choisi comme parnes, président, par la khilla, la communauté, était considéré comme un honneur et recherché comme tel. On choisissait en général un homme jouissant d'une certaine aisance et d'une piété sinon exemplaire, du moins suffisante. Au point de vue de la connaissance du judaïsme, il n'en savait souvent pas plus que la moyenne de ses concitoyens.

STRUCTURE SOCIALE DE LA COMMUNAUTE

Alphonse Lévy :
Juif de la campagne
Les juifs ruraux d'Alsace n'étaient d'ailleurs pas particulièrement portés vers les études, et leur religion était faite de l'observance souvent stricte des usages et des traditions; c'était la foi naïve du charbonnier. Les membres de la communauté rurale sortant tous du même milieu social, confrontés depuis des générations aux mêmes problè mes, ressentaient au plus haut degré un sentiment d'égalité entre eux. Il y avait, bien sûr, des inégalités de fortune, mais on connaissait l'origine de chacun et de son aisance matérielle qui, en général, ne remontait pas très loin. Les plus aisés étaient en général les hupfehändler, marchands de houblon dont il se faisait une grande culture dans le Ried, les nachloshändler, marchands de biens, les pfuahändler, marchands de grains et de produits du sol. Puis venaient les marchands de chevaux et les beheirneshändler, marchands de bestiaux, qui formaient le plus grand nombre et pour finir les ketzoufim, bouchers.

Le rôle des bouchers juifs était assez particulier dans l'Alsace rurale. Il n'y avait dans les campagnes que des bouchers juifs. Ainsi à Grussa, il y avait quatre bouchers juifs qui, outre aux juifs et aux gens du village, vendaient leur viande dans les nombreux villages voisins où il n'y avait pas de juif et où ils allaient à jour fixe proposer leur marchandise dans un local approprié.

A la fin venaient ceux qui n'avaient pas assez de capacités ou pas assez d'argent pour faire crédit à leurs clients chrétiens. Outre leur maison et quelques rares terres, la fortune des juifs était faite de ksiffes-joudes, reconnaissances de dettes de leurs clients. La derniè re catégorie de fortune des juifs était celle des bai-sassra, courtiers, qui indiquaient aux commerçants des affaires possibles, des marchands de menu bétail et de peaux, des colporteurs qui allaient dans les villages voisins, unballot sous le bras proposer leurs cotonnades aux paysans.

De véritables indigents, il n'y en avait guère de mon temps à Grussa, mais parfois une vieille femme sans famille avait besoin du secours et de l'aide de ses concitoyens qui s'organisaient pour le lui accorder à tour de rôle. En général c'était la cheffra des femmes qui s'occupait de ces cas.Il n'y avait pas de hekdisch, hospice pour les vieillards, dans la commune, et je ne connais pas de cas où, dans ma jeunesse, un membre de la communauté ait été placé dans celui de Pfastatt près de Mulhouse, le seul qui existait à l' époque dans le Haut-Rhin.

LES SCHNORRER

Une institution traditionnelle et florissante dans mon enfance était celle des schnorrer, mendiants professionnels. Il y avait en gros deux catégories de schnorrer, les Alsaciens qui souvent voyageaient par familles entières ou au moins mari et femme. On les connaissait de longue date, souvent depuis des générations. Un exemple typique était la tribu des Stierfolen qui étaient connus dans toute l'Alsace et Mauschele Zeliwiller qui circulait au temps où ma mère était enfant et dont je possè de encore une caricature reproduite sur carte postale. Ils arrivaient en poussant leur charrette ou en la faisant tirer par un chien et ils s'installaient dans une grange, de mon temps s'Jisches scheier, qui leur était assignée. Puis ils entreprenaient sans hâte la tournée des maisons juives où ils encaissaient l'aumône, zdoka, comme un dû. Leur tournée terminée, ils repartaient pour revenir la saison suivante.

Ensuite, il y avait les isolés. Parmi eux il y avait aussi quelques Alsaciens qui quémandaient en racontant leurs malheurs :" Ich hab amoul a Gscheft ghett" (98) et il y avait ceux qu'on appelait les Pollak, les Polonais. On appelait ainsi tous ceux qui venaient de l'Est, d'au-delà du Rhin. Ils portaient habituellement une grande barbe inculte qui pour nous, enfants, était leur signe distinctif. Le vendredi soir, ils arrivaient à la schüla et s'asseyaient dans le dernier banc, près de la sortie. A la fin de l'office les balbattim, chefs de famille, s'avançaient vers eux et les invitaient à partager le repas du vendredi soir et celui du samedi. Nous avions ainsi souvent un hôte à table, le plus souvent modeste et discret et parfois il nous racontait des histoires que nous écoutions sans trop y croire.

Au fond de la cour de la Synagogue, schülhof, s'élevait le bain rituel, mikva. Pour nous les enfants, c'était un endroit mystérieux. A travers les volets disjoints d'une des fenêtres, nous regardions miroiter l'eau du puit où l'on puisait l'eau du bain.

L' écrasante majorité des juifs du village était établie dans la commune depuis des générations ; la plupart descendaient de ceux portés sur les registres de recensement de 1784 (2). Plusieurs venaient de villages voisins, surtout Riedwihr, dont la communauté avait disparu mais qui avait toujours son cimetière. Ceux qui en étaient originaires y allaient visiter leurs tombes, keifer-ovaus. Il y avait une famille originaire du Pays de Bade voisin. Bien que d'origine allemande, on les considérait comme des nôtres. Pour le reste, tout ce qui venaient d'Allemagne, aschkenas, était regardé avec méfiance et encore plus ce qui était pollak. On voyait les Polonais à travers leurs compatriotes schnorrei peu reluisants.

Avant la guerre de 1914-1918 et entre les deux guerres, de nombreux juifs émigrèrent de Pologne pour venir s'installer en Alsace Il y avait ceux qui quittaient leur pays à cause de l'antisémitisme, mais aussi de la mauvaise situation commerciale : les juifs alsaciens les considéraient comme des concurrents et les regardaient “de travers”. Il y avait aussi des jeunes qui étaient frappés par le numerus clausus en Russie ou en Roumanie et ne pouvaient faire d'études chez eux; ils venaient s'installer à Strasbourg. A la campagne, nous les connaissions à peine.

Il a fallu la guerre de 39-45 et toutes les horreurs qui nous frappèrent tous indistinctement pour effacer toute trace de discrimination. Mais déjà entre 1918 et 1939, les relations entre juifs d'origine alsacienne et ceux originaires des pays de l'Est étaient devenues plus cordiales. Les juifs, même ceux qui étaient restés établis dans les campagnes, voyageaient davantage et s'ouvraient au monde.

 

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