GRUSSENHEIM - une communauté juive de la campagne alsacienne au début du XXe siècle (suite)

  FETES  

Marcel Sulzer
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Les jours précédant Rosch-Haschona (37), les jours de sliches (38), l'office commençait à une heure très matinale. Je sais qu' autrefois un personnage, le schzileklopfer (39), frappait aux volets pour réveiller les hommes et les appeler à la prière, mais je n'ai pas le souvenir d'en avoir connu.

Alphonse Lévy : "Entre les offices, la bonne prise" - coll. M. et A. Rothé
Rosch-Haschona et Yom Kipper (40) étaient fêtés avec une particulière solennité. Pour les offices de ces jours, tout le monde retirait ses chaussures de cuir et mettait des chaussons. Les hommes mariés portaient par-dessus leurs habits de fête leur sarjenes, vêtement mortuaire en lin blanc, composé essentiellement d'une longue tunique ceinturée par une ceinture de lanières artistiquement nouées, d'une courte pèlerine et d'un bonnet, le tout cousu à la main. Ce sarjenes était d'ailleurs soigneusement préparé et tenu prêt par les hommes et les femmes d'un certain âge. Ma grand-mère maternelle, qui allait tous les ans rendre visite tour à tour à ses quatre fils et deux filles mariés en Suisse, ne partait jamais sans l'emporter dans ses bagages. Celui des femmes était garni de dentelle. Quand à l'occasion d'un voyage en Flandres, je rapportai à ma mère des dentelles de Valenciennes elle décida aussitôt d'en garnir son sarjenes.

Le jour de Yom Kipper, les femmes portaient également des vêtements blancs, souvent un quatre-double, châle de laine fine plié en triangle et un bonnet blanc à dentelle qui, le reste de l'année, n'était porté que par de vieilles femmes.

L'office du matin de Rosch-Haschona durait fort longtemps, de huit heures à onze heures et demi ou plus tard. Il fallait rester à jeun jusqu' après la sonnerie du schofar (41), le tetscha (42), après la lecture de la Thorah; ensuite les plus affamés, les jeunes surtout, couraient prendre le petit-déjeuner et revenaient à l'office. Le deuxiè me jour de Rosch­Haschona, on allait en bande faire taschlich (43) au bord de la rivière qui coule à peu de distance du village, toujours au même endroit que les juifs appelaient taschlichbach. d'autres endroits de la même rivière portaient d'autres noms.

Le soir de Kol Nedra (44), l'atmosphère était solennelle. Le chasan et ses deux assistants, en général le bal-pfilla (45) engagé pour la fête et le parnes (46) occupaient l'almemer (47). Le chasan, le Seffer Thauro (48) dans ses bras répétait les paroles du Kol Nedra sur une vieille mélodie émouvante et impressionnante. Pour cette cérémonie, la seule de toute l'année, des jeunes gens et des hommes chrétiens venaient à la synagogue et assistaient à cet office du dernier rang près de la sortie. L'office durait fort longtemps et après la clôture, les plus zélés des jeunes gens continuaient à lire les Tellem (49) jusque tard dans la nuit. Le soir de Kol Nedra ceux qui avaient fait du tort à leur prochain devaient lui demander pardon : mechila braja. Cela donnait parfois lieu à des scènes émouvantes. On se souhaitait aussi une chasime-taufo (50).

A Yom Kipper, l'office commençait à sept heures du matin et se poursuivait toute la journée sauf une ou deux pauses qu'on insérait entre mussaf (51) et mincha (33) ou entre mincha et nila (52) quand les prières s'étaient déroulées un peu trop vite. Les anciens ne quittaient pas la synagogue. Quand à nous autres enfants, nous ne devions pas manquer les prières principales, schemone esras (53), lecture de la Thora, fedda, confession des péchés et nous ne voulions pas manquer le kouremfalle, la prosternation qui nous impressionnait fort. Pour nila, toute la communauté était rassemblée, répétait les formules finales et écoutait la grande sonnerie du schofar qui annonçait la fin de la fête. Alors que les hommes restaient pour le maaref vite expédié, les femmes se hâtaient vers la maison pour préparer le repas. En général, il commençait par le anbeisse (54), un petit repas maigre, milchdig, suivi d'un repas normal avec de la viande, flaschdig. Les jeunes enfants qui ne jeûnaient pas toute la journée recevaient après la lecture de la Thora à midi une assiette de gsetzti-supp qui chauffait dans le schtobscher de nos voisins Schwed. Ma famille paternelle n'était pas assez zélée pour posséder cet ustensile.

 

Alphonse Lévy : L'homme au cédrat
coll. M. et A. Rothé

Les quelques jours qui séparaient Yom Kipper de Sekes (55) étaient consacrés à la construction de la seka (56). La carcasse de la seka en lattes démontables était conservée dans un hangar. On la montait dans la cour. Les jeunes gens allaient à la forêt chercher des branchages pour couvrir les toits. l'intérieur était tendu de toile fleurie et garni de noix dorées et de pommes rouges suspendues au plafond et orné de fleurs que souvent nous offraient nos voisins chrétiens.

c'est le schames (57) qui s'occupait de la commande des lülofem(58), des esrogem (59) et des branchages qui garnissaient le lulef. Lui aussi cueillait et distribuait les schanelich, branches de saules dont le feuillage devait être intact pour être cachère et que le jour de Hoschana raba on effeuillait en les frappant sous les pupitres de la synagogue. Pour aller à l'office de Sekes, les garçons portaient fièrement derrière leur père le lulef et l'esrig couché sur un lit d'effilochures de lin dans la plus belle coupe d'argent ou de cristal de la maison.

A Semches Thauro (60) tous les sforim (48), et il y en avait beaucoup, étaient portés en procession autour de la schula (27). Et puis il y avait le bal de Semches Thauro (il n' y avait pas de bal de Pürem (65)). Le bal étaitorganisé par les jeunes gens. Dans ma petite enfance, il avait lieu dans la salle de chez Schlommes, l'auberge juive. Après la guerre de 14/18, quand Schlome Geismar eut quitté Grussa pour créer un restaurant cachère à Colmar et que le nombre de jeunes de la communauté eut bien diminué, ils allèrent au bal de Horbourg.

HANOUKA

Chanike (61) était attendu avec impatience par les enfants. Il y avait d'abord l'allumage des lumières. Je possède encore une vieille menora (62) fonctionnant à l'huile avec des mèches, qu'une vieille voisine m'a offerte quand j'avais cinq ou six ans car, me disait-elle, il n'y avait plus d'homme dans sa maison pour l'allumer. Le soir, chacun allumait ses lumières et nous chantions en coeur Moaus-zur (63). Pendant que les lumières brûlaient personnene devait travailler. Il était aussi d'usage de confectionner pour cette fête du hutzelweke (de hutzla = poires séchées) que les chrétiens fabriquaient pour Noël et qu' ils appelaient Beraweke (pain aux poires). C'était fait avec de la pâte à pain à laquelle on ajoutait des poires séchées, des pruneaux secs, des figues, des noix et de nombreux aromates; on la faisait lever et cuire comme du pain. C'était délicieux. Le soir, on se réunissait pour jouer au chanike­tränderla, sorte de toupie que nous confectionnions nous-mêmes et qui portait sur ses quatre faces des lettres hébraïques : א = alles, ה = Halb, נ = nex, ז = zahla (64). On gagnait ou on perdait ainsi de la menue monnaie.

Le soir de Noël qui tombe à la même époque, les hommes allaient jouer aux cartes chez Schlommes et plus tard, après son départ, à l'auberge chrétienne chez Haumesser. On leur offrait le vin chaud gratuitement et ils ne rentraient qu'après que la messe de minuit fut terminée. On dit que c'était un vieil usage de veiller pour éviter que les jeunes gens chrétiens ne molestent les juifs en sortant de la messe. La nuit de Noël se dit en judéo-alsacien Nettelnacht (nettel = natalis).

POURIM

Pürem (65) était pour les enfants le carnaval. La veille au soir de Tanes-Esther (66), hommes et femmes allaient à la schula écouter la lecture de la Meguilla Esther (67). Le jour de Pürem, les enfants travestis allaient de maison en maison en chantant : "Gut Pürem, gut Pürem ihr liewi Leit, wessen ihr was der Pürem bedeit ? Der Pürem bedeit Kichlich essa un der Huma net vergessa " etc Meguilla Esther (68). On nous offrait des cadeaux et des puremkichlich, beignets de pâte levée sucrée avec des raisins secs frits à l'huile. Pour Pürem on fabriquait ces beignets dans toutes les maisons juives. Il était aussi d'usage de manger à Pürem de la viande de boeuf fumée, derrflasch que ce jour-là on appelait huma, Haman.

Matin de fête juive en Lorraine sur une carte postale ancienne
coll. M. et A. Rothé

PESSA'H

Les semaines précédant Pejsach (69) comptaient dans le calendrier de la ménagère juive. Elle faisait jontefdig (70). C'était le grand nettoyage printanier qui devait éliminer de la maison toute trace de chometz (71). Tout y passait de la cave au grenier. Les jours précédant la fête, les pièces de la maison nous devenaient interdites les unes après les autres, car nous aurions pu par mégarde y introduire une parcelle de chometz. Le soir de chomelzbatteltag(72), veille de eref Pejsach (73), le père recherchait le chometz. Avec une schindel, bardeau de bois qui placé sous les tuiles de la toiture empêchait l'infiltration de l'eau de pluie, et un fedderwisch, aileron d'oie avec ses plumes qui servait de balayette dans les ménages, il ramassait le chometz soigneusement disposé à un endroit. On enveloppait le tout dans un chiffon blanc. Le lendemain matin, eref Pejsach, les garçons allaient de maison en maison ramasser ces paquets. Le schames leur remettait aussi la grande matza (74) qui depuis Pejsach précédent était suspendue dans l'antichambre de la galerie des femmes à la schula. Le tout était brûlé au milieu du jeddehof (3). C'était le chometzfeier, le feu du chometz.

Le soir de chometzbatteltag, on prenait le dernier repas chometzig (75) dans la cour ou sous le hangar. Puis commençait le kaschere. Les ustensiles en fer et en fonte dont on devait se servir pendant Pejsach étaient chauffés à blanc dans le foyer de la grande chaudière où chauffait habituellement la lessive. C'était pour en éliminer la moindre trace de chometz. Les plats et assiettes non poreuses et les couverts étaient plongés dans l'eau bouillante. Mais la plus grande partie de la vaisselle de la Pâque et qui ne servait que pendant la fête était conservée à l'abri du chometz dans une grande caisse fermée entreposée au grenier.

La préparation du seder (76) était ce qu'elle est restée de nos jours dans les familles pratiquantes. La cérémonie du seder également. Ma mère m'a raconté que chez son oncle le chasen Lang à Sainte-Marie-aux-Mines, on répétait en français chaque chapitre de la hagoda (77) d'abord récité en hébreu. Chez nous on ne récitait que le texte hébreu sauf un des chants folkloriques, adir-hu (78) qu'on chantait d'abord en hébreu puis dans un vieil allemand truffé de mots désuets.

L'ensemble de la cérémonie s'appelait baue et en sortant de la synagogue les soirs de seder, on se souhaitait Bauet gut (79). Les matzeknepflich (80) qui obligatoirement garnissaient le bouillon des repas étaient confectionnés à la graisse d'oie. A l'époque des oies grasses, on avait spécialement préparé jontefdig la graisse d'une oie pour s'en servir à Pejsach.

SHAVOUOTH

Schefües (81) était la fête fleurie. La synagogue était garnie de guirlandes et de bouquets que nous allions quêter chez les juifs et les chrétiens et à la maison aussi, il y avait des fleurs en abondance. Pour cette fête, on confectionnait du kauletsch, gâteau tressé auquel en principe nous n'avions droit que si nous avions compté l'omer (82), sans l'avoir oublié un seul soir. Mais les mères savaient être indulgentes pour les oublieux.

On observait tous les jours de jeûne et on en intercalait même un ou deux supplémentaires appelés Yom-Kipper-koton. Mais après Yorn-Kipper, le plus solennel était Tischabov (83). A l'office on portait des chaussons au lieu de chaussures en signe de deuil et pendant l'office, on r écitait le memmere (84) en mémoire des martyrs juifs morts pour leur foi pendant le Moyen-Age à Rouffach et dans d'autres communautés de la région.


  CIRCONCISION ET BAR-MITZWA  

NAISSANCE

Le rachat du premier-né sur une gravure ancienne
Lors de la circoncision, les jeunes garçons qui assistaient à la bris-mila (85) portaient des bougies allumées qui finissaient ensuite de brûler empilées sur un plat garni de cendres où on avait posé le prépuce de l'opéré. Le gfatter et la gfattren (parrain et marraine) distribuaient des friandises.
Pour les garçons comme pour les filles, le sabbat de la quatrième semaine après la naissance où la mère retournait pour la première fois à la synagogue, avait lieu la haula-krasch (étymologie probable : "haut-la-crèche"). Les enfants entouraient le berceau, le soulevaient en criant "Haula-krasch, wie soll s'Bubbela hasa " (86) venait ensuite le nom de l'enfant. Et il y avait à nouveau une distribution de dragées. Pour les garçons, on offrait aussi un banquet aux membres de la cheffra (87) du père. C'était le socher (88) avec force vins doux, liqueurs et gâteaux dont les assistants emportaient les restes pour leur femme et enfants restés à la maison.
Pour les garçons premier-nés, il y avait la cérémonie du pidjen-ha-ben (89). Les pièces de monnaie du rachat, de l'or pour les fortunés, de l'argent pour ceux qui l'étaient moins, étaient cousues dans une bande de lin blanc.

Le lange qui avait servi au moment de la bris-mila servait à la confection de la mappa. Il était découpé en morceaux qui, joints les uns aux autres, formaient une bande sur laquelle un expert en écriture inscrivait le nom et la date de naissance de l'enfant en caractères multicolores ornés de dessins naïfs. A l'âge de trois ans, le garçon portait la mappa à la schula, un samedi, et elle servait désormais à ligoter et serrer les rouleaux du sejfer-Thouro (48).

MAJORITE RELIGIEUSE

Jusqu'au départ de l'instituteur M.J. Samuel, c'est l'instituteur qui dispensait l'instruction religieuse aux enfants, une heure par jour de mon temps. La journée commençait toujours par la r écitation collective du schema (90). On nous apprenait la lecture de l'hébreu, un peu de vocabulaire et de traduction et l'histoire sainte. Au lycée de Colmar, le Rabbin Ziwy de Wintzenheim et plus tard le grand rabbin Weill de Colmar dispensaient l'enseignement religieux. Quelques mois avant la date de la bar-mitzwa (91), le chasen (6) nous prenait en mains et nous apprenait à chanter la parcha (92), un ou plusieurs chapitres selon la capacité et le zèle de l'enfant.
Le jour de la bar-mitzwa  était fêté par la famille. On invitait les parents habitants au loin. Les parents surveillaient avec émotion le comportement de leur fils sur l'almemer (47) devant la communauté assemblée, on se congratulait et l'après-midi après le repas ou plutôt le festin, la communauté venait visiter et congratuler le nouveau membre.

 

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