GRUSSENHEIM
Une communauté juive de la campagne alsacienne
au début du XXe siècle
par Marcel Mordechai SULZER
né en 1906 à Grussenheim (Haut-Rhin), décédé à Paris en 1993

Extrait des Cahiers du CREDYO
(Centre de Recherches, d'Etudes et de Documentation du Yidish Occidental) N° 1, 1995.

Vous entendez le texte de l'article dit en judéo-alsacien par Marcel Mordechai SULZER
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  FAMILLE ET ENFANCE  

Marcel Sulzer
Sulzer1
J'ai vécu en permanence à Grussenheim jusqu'à 16 ans. J'y suis revenu ensuite périodiquement pendant les vacances et congés jusqu'à ce que, mes soeurs aînées étant mariées vers 1928, ma mère soit allée habiter Strasbourg.

Quand j'ai commencé à fréquenter l'école primaire juive en 1912, il y avait environ trente foyers juifs, y compris veufs et veuves et les vieux ménages. Nous étions à cette époque environ 20 enfants juifs en âge scolaire (de 6 à 14 ans). Du temps de mes parents qui sont originaires du village, il y avait plus de 70 enfants à l'école juive ; foyers plus nombreux, plus jeunes et plus prolifiques. Les juifs vivaient dispersés dans le village. Ainsi nous habitions une maison dans la Hintergasse (1) qui en 1784, au moment du premier recensement des juifs d'Alsace (2) était déjà habitée par le père de mon arrière-grand-père, boucher, profession que ses descendants ont exercée de père en fils jusqu'à la guerre de 1939. Mais il existait un Judenhof (3) où de mon temps vivaient encore plusieurs familles juives et de rares non-juifs. c'était certainement le ghetto à l'origine.

Mon père et ma mère étaient originaires de Grussenheim : leurs ancêtres figurent sur la liste des juifs de la commune dans le recensement de 1784 et de 1808. Leur nom indique qu'ils venaient du Palatinat : Sulzer, de Sulz-sur-le-Neckar et Geismar de Hof-Geismar dans la même région pour la famille de ma mère. Il n'y avait en 1784 de Sulzer qu'à Grussenheim, mais des Geismar à Grussenheim, Turckheim et Herrlisheim (Haut-Rhin). Mes parents ont eu six enfants dont un est mort en bas-âge. j'ai deux enfants, deux filles.

 

Enseigne de boucher juif sur une carte postale ancienne
coll. M. et A. Rothé
Je suis commerçant en textiles comme l'étaient mes oncles maternels. Mon père étant mort quand j'avais neuf ans, la boucherie a été reprise par son jeune frère qui, à l'époque, était célibataire et son associé. Comme je l'ai évoqué plus haut, mes ancêtres étaient déjà bouchers en 1784 et avant sans doute. Mon grand-père maternel était courtier en houblon. A la maison et dans nos rapports avec nos coreligionnaires, nous parlions jeddischdaitsch (4). Avec les gojem (5), nous parlions l'alsacien. Mon père ne savait pas le français ; ma mère le parlait parfaitement, l'ayant appris chez un oncle (chasan (6) à Sainte-Marie-aux Mines). Ma grand'mère maternelle, originaire de Bergheim, ne savait écrire qu'en français.

j'ai fréquenté l'école primaire juive jusqu'à l'âge de dix ans. En 1916, le maître d'école juif, Joseph Samuel fut mobilisé et l'école fermée. Je fus envoyé à l'école primaire catholique pendant quelques mois, puis à l'Oberrealschule (7) de Colmar. Mes soeurs allèrent à l'école des Soeurs de Ribeauvillé qui enseignaient à Grussenheim jusqu'à ce qu'elles fussent assez grandes pour aller au Lycée de Jeunes Filles de Colmar. Nos maîtres chrétiens nous dispensaient de tout ce qui avait un aspect religieux dans leur enseignement.

Notre maître, M. Samuel était un homme pieux qui était fort respecté. Ma mère me parlait souvent du maître d'école de son temps, M. Epstein, en termes fort respectueux. j'ai dit plus haut que de mon temps, environ vingt enfants fréquentaient l'école dont trois filles et moi-même qui y étions entrés la même année.

Pour nous rendre à l'école à Colmar nous prenions tous les matins le train départemental : une heure de trajet et retour le soir. Le vendredi, à cause du sabbat, nous couchions chez mon oncle, frère de mon père, à Horbourg, faubourg de Colmar et allions à l'école à pied. Samedi soir ou dimanche matin, suivant la saison et la fin du sabbat, nous rentrions à la maison.

Au village, nous fréquentions surtout les enfants juifs; en général les garçons se tenaient d'un côté, les filles de l'autre. Nos jeux n'étaient guère différents de ceux des petits chrétiens : nous jouions aux billes, à cache-cache dans les greniers et les grands entrepôts de houblon et pour les garçons, à la guerre (on était en 1914-18). En été, nous allions nous baigner à la rivière qui coule à dix minutes du village. Contrairement aux jeunes chrétiens, nous ne dénichions jamais les oiseaux et leurs œufs et nous ne prenions pas les mésanges avec des cages piégées. c'était considéré comme unbejedischiich (8). J'avais cependant comme bon camarade un garçon goj (9), mon voisin qui est resté longtemps mon ami. Parfois, quand ils étaient en bandes, les petits voyous nous traitaient de judastinker (10), insulte à laquelle nous répliquions par chrestastinker (11), mais nous n'en venions jamais aux coups. On en restait aux insultes verbales. A Colmar, j'avais aussi bien des camarades de classe chrétiens que juifs.


  VIE RELIGIEUSE  

Du temps de ma petite enfance, il y avait un office matin et soir et il était rare que le minian (12) ne soit pas atteint. Particulièrement quand il y avait un oufel (13) ou un jorzeit (14), on allait chercher des manquants pour compléter le minian. Ainsi, pendant l'année de deuil de mon père, j'ai toujours pu dire le kaddich (15) matin et soir. On nous habituait aussi, dès la petite enfance, à nous laver les mains et à dire la broche (16) avant et le bensche (17) après le repas et le lajene (18) avant de nous coucher ; les bénédictions quand il y avait un arc-en-ciel ou un orage par exemple.

Les hommes pieux qui par leurs obligations professionnelles étaient empêchés d'assister à l'office du matin récitaient souvent leur prière individuellement. Ainsi ma tante, Anna Bollag-Geismar, soeur cadette de ma mère, rapportait dans ses souvenirs enregistrés sur disque à Zürich (19)  que les meneurs de bestiaux juifs qui menaient le jeudi matin les bêtes à la foire de Colmar, à 15 km à pied, et qui partaient bien avant le lever du soleil, s'arrêtaient au lever du jour pour mettre les pfillim (20)  et réciter le schachress (21).j'ai encore connu plusieurs de ces meneurs de bestiaux, de vieux garçons un peu frustes, qui menaient les bêtes pour le compte des bouchers et des marchands de bestiaux. Plus tard, le bétail fut acheminé par chemin de fer.

SHABATH

M. Oppenheim : La bénédiction des enfants
le vendredi soir - coll. M. et A. Rothé
Pour les femmes, le vendredi était consacré à la préparation du sabbat, préparation d'abord culinaire. Jeudi après-midi, les hommes, revenant du marché de Colmar, rapportaient les carpes vivantes ou les brochets qui étaient un composant immuable du repas du vendredi soir. On les conservait vivants dans une bassine d'eau et le vendredi, les femmes les préparaient à la juive, jeddafesch, avec une sauce au persil en gelée ou à la maniè re aigre-douce, sauer-un-siss, dans une sauce aux amandes et aux raisins secs. Jeudi déjà, ma mère avait confectionné les vermicelles aux oeufs, fremselich ou les grewes, la même pâte, mais détaillée à la râpe qui garnissaient le bouillon. Celui-ci, puis le poisson, la viande bouillie et un dessert, le plus souvent une tarte, composaient le repas traditionnel du vendredi soir. Les oranges qu'on rapportait également de Colmar pendant la saison étaient considérées comme un luxe et servies avec parcimonie. Vendredi à midi, on mangeait légèrement et maigre, milchig. Presque tous les jours, il y avait du flammküche, gâteau fait avec de la pâte à pain garnie de fromage blanc sucré ou de quetsches qu'on faisait cuire sur d'immenses tôles chez le boulanger.

c'était le jour de grand nettoyage dans la maison et pour les enfants. Après l'école, on nous faisait faire notre toilette et nous mettions nos vêtements de sabbat. Avant l'heure de l'office, ma mère allumait la schawweslamp (22) et récitait la bénédiction des lumières. Tous les hommes et garçons allaient à la synagogue. Il fallait être malade pour s'en dispenser. A la fin de l'office, mon père, mon oncle, mon grand-oncle me bénissaient, bentsche ; on se souhaitait Güt schawwes (23), puis on rentrait à la maison où c'était au tour de ma mère de nous bénir. Alors, nous nous mettions à table. Elle était soigneusement dressée sur une nappe blanche. Le vin du kiddusch (24), comme d'ailleurs celui de tous les jours était fait avec du raisin acheté àRibeauvillé chez des clients de mon père, bouchers et viticulteurs, ou  provenait d'une petite vigne que possédait mon grand-père. A la fin du repas, on récitait le bentsche et on chantait Schir hamolaus (25). c'était en hiver l'heure où passait pour la première fois la schabbesgoje (26), une voisine qui faisait aussi notre lessive et qui venait bourrer de bois le poêle de faïence blanc pour que le feu dure toute la nuit. Elle revenait ensuite le lendemain matin et plusieurs fois dans la journée pour le même travail.

Le samedi matin, tout le monde retournait à la schule (27). Tous les hommes et les garçons d'abord, puis les femmes un peu plus tard, et moins assidues. Si l'absence des femmes à cause de leurs obligations ménagères était tolérée, il paraissait impensable qu'un homme s'en dispense, sauf en cas de maladie. Après l'office, les membres des deux sociétés, la morje-cheffra (28) et l'ouwe-cheffra (29) se rendaient au lerne (30), en général dans une maison en deuil. Les hommes pieux qui ne déjeunaient pas avant la lecture de la Thora allaient en hâte manger une assiette de bouillon. Nous les enfants, nous allions chez nos grands-parents et grands-oncles nous faire bénir et recevoir le schawwesobst (31), un fruit frais ou sec ou encore une friandise.

Carte postale représentant la clôture du Shabath - coll. part. Sarre-Union

A midi, le repas accompagné des prières d'usage, avant et après, se composait de bouillon ou de potage, gsetzti-supp (32), qui, chez les gens pieux, mijotait depuis vendredi dans le schtobscher, une espèce de four alimenté au feu de bois. Il y avait ensuite de la viande bouillie et parfois un autre plat de viande ou de langue parexemple. Chez mes parents bouchers, on mangeait beaucoup de viande. Très souvent, surtout en hiver, il y avait du kugel, espèce de charlotte à la graisse de boeuf rôtie dans l'huile et accompagnée de quetsches ou de poires séchées et cuites ou du maga, estomac de boeuf farci à la graisse et à la farine. Il fallait un solide estomac pour digérer tout cela !

Après le repas, les hommes faisaient une petite sieste. Puis ils se rendaient à l'auberge juive, chez Schlommes, et jouaient au domino jusqu'à l'heure de mincha (33). Quand j'étais petit, mon père qui me gâtait beaucoup - j'étais son seul fils - m'emmenait au café. J'ai encore les oreilles pleines du bruit assourdissant des dominos qu'on frappait sur les tables en bois et des voix tonitruantes des joueurs. Un cousin de mon grand-père me disait invariablement : "Va chez Jeannette, ma femme, chercher du schawwesobst " et j'y courais, bien content d'échapper à ce bruit infernal.

Après l'office de mincha (33), les femmes se rendaient mutuellement visite. On offrait les gâteaux traditionnels : du siropkuche, gâteau à base de mélasse, d'amandes et d'épices et du zimetkuche, gâteau à la cannelle. Les enfants se promenaient ensemble. On allait à la gare voir l'arrivée des trains. Les plus grands allaient jusqu'au village voisin. On avait posé un äref (34), pour permettre de dépasser, le sabbat, la limite de la commune.
Après l'office de maaref et hafdaula (35), on se souhaitait Gut wuch (36) et on rentrait à la maison où l'on répétait la cérémonie de hafdaula.

 

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