DE LA CONSTRUCTION A LA RESTAURATION
Gilles GRIVEL
Président de l'Association Daniel-Osiris
pour la sauvegarde de l'ancienne synagogue de Bruyères (Vosges).

Bruyères est une petite ville vosgienne de 3500 habitants située à mi-chemin de Saint-Dié et d'Épinal, à moins de deux heures de route de Metz. Elle possède une ancienne synagogue fort intéressante.

Le don d'un généreux mécène

L'histoire de cette synagogue est étroitement liée à l'histoire de la communauté juive locale. Comme dans le reste du département des Vosges, les premiers israélites s'installèrent à Bruyères en 1791 après leur émancipation. Celle-ci leur permit de résider dans une région qui leur était jusqu'alors interdite. Ces israélites venaient d'Alsace ou du nord de la Lorraine. De la fin du 18ème aux années 1860, ils furent moins d'une vingtaine dans la ville. La situation changea au lendemain de la guerre de 1870 avec l'arrivée d'Alsaciens qui refusaient de devenir allemands. Le nombre des israélites à Bruyères approcha la centaine. Une communauté se mit en place. Elle organisa des offices dans une salle qu'elle loua et acheta un terrain pour y établir un cimetière.

En 1891, elle acquit une maison pour servir de résidence à son ministre-officiant et une grange qu'elle voulait transformer en synagogue. Elle fit pour cela établir un plan par un architecte d'Épinal. Le devis de ce projet se monta à 10 000 francs, une somme beaucoup trop élevée pour les ressources de la petite communauté, qui semblait ne jamais pouvoir posséder de synagogue. Mais grâce à l'intervention du grand rabbin d'Épinal, Moïse Schuhl, son sort émut Daniel Osiris Iffla (1825-1908), un personnage haut en couleur.

Daniel Iffla, qui se faisait appeler Osiris, naquit à Bordeaux dans une famille modeste. Il fit carrière dans la finance et acquit une fortune immense. Mais, profondément affecté par la mort de sa femme, alors qu'elle accouchait de jumeaux qui moururent eux aussi, il se consacra au mécénat. Ainsi, comme il était un grand admirateur de Napoléon, il racheta pour le restaurer et le donner à l'État le château de la Malmaison, où avait vécu l'impératrice Joséphine ; il fit ériger à Waterloo un monument en mémoire des grenadiers de la garde impériale. Il fit aussi profiter de sa générosité la communauté juive. Ainsi, en 1877, il participa à la construction de la synagogue de la rue Buffaut à Paris. Il fit ensuite bâtir une synagogue à Arcachon, la station balnéaire où il passait ses vacances. Vers 1900, il décida de financer la construction de synagogues pour les communautés qui en étaient dépourvues. C'est ainsi qu'en 1902, il accepta de payer les frais de construction de la synagogue de Bruyères. Il finança aussi la construction des synagogues de Vincennes, Tours et Tunis. A sa mort, déshéritant ses deux nièces, dont il désapprouvait la conduite (l'une était la compagne du musicien Claude Debussy et l'autre celle de l'homme de théâtre Sacha Guitry), il légua sa fortune à l'institut Pasteur. Ce fut le plus important legs jamais consenti à cet institut, plus important encore que celui fait en 1986 par la duchesse de Windsor, la veuve de l'ex-roi d'Angleterre Édouard VIII.

Bruyeres
Collection M. et A. Rothé

Une synagogue originale

Lorsqu'il décida de financer la construction de la synagogue de Bruyères, Osiris ne reprit pas le plan élaboré par l'architecte vosgien. Il fit établir un nouveau plan par l'architecte du consistoire de Paris, Lucien Hesse, et offrit les 15 000 francs nécessaires à sa réalisation. L'édifice fut inauguré le 17 septembre 1903, un peu avant les fêtes d'automne.

Il est original dans son dessin. Il présente une belle façade de grès rose, dont l'étroitesse est compensée par un système de baies très ouvertes et ornées de vitraux. Une grande arcade englobe les deux niveaux du portail et de la baie, dont les meneaux dessinent de petits arcs et une étoile de David. Deux colonnes massives occupent l'ébrasement de la porte et évoquent les deux colonnes qui ornaient le Temple de Jérusalem. Lucien Hesse s'est inspiré de l'architecture industrielle et s'est dégagé des plans traditionnels des synagogues de l'époque calqués sur ceux des églises. Cela est tout à fait exceptionnel. C'est le seul exemple de ce type en France avec la synagogue de la rue Pavée, dans le quartier du Marais, à Paris, dont l'architecte est Hector Guimard.

De l'abandon à la restauration

L'intérieur de la Synagogue en 1990

La synagogue bruyéroise a servi de lieu de culte jusqu'à l'invasion allemande de 1940. Profanée, elle est devenue un dépôt de l'armée occupante. La communauté israélite de la ville a été dispersée et décimée par les persécutions (une dizaine de fidèles sont morts en déportation). A la Libération, les quelques rares familles qui sont revenues n'étaient plus assez nombreuses pour organiser des offices et elles ont dû se résigner à vendre leur synagogue, qui a été transformée en atelier et s'est dégradée fortement.

Dans le cadre de ses travaux sur les synagogues françaises du 19ème, Dominique Jarrassé, historien de l'Art, a redécouvert cette synagogue, qui tombait en ruine. Il a fait prendre conscience aux Bruyérois de son très grand intérêt. La municipalité a décidé alors de l'acquérir et de la réhabiliter. Elle a obtenu l'aide de l'État, du conseil général des Vosges et de la Fondation du judaïsme français. Le bâtiment a été classé, sa façade et sa toiture restaurées.

Le musée Henri-Mathieu

Et de nouveau un mécène est intervenu en la personne d'Henri Mathieu (1913-1994), dont la générosité a permis la transformation de l'ancienne synagogue en musée. Ce directeur d'entreprise bruyérois, auquel Yad Vashem a attribué la médaille des Justes parce qu'il a caché, alors qu'il était réfugié dans le Sud-Ouest, deux enfants juifs strasbourgeois, Fanny et Jacques Tenenbaum, dont la mère venait d'être arrêtée, a en effet légué en 1993 à la ville sa collection de faïences des 18ème et 19ème siècles et l'argent nécessaire à l'aménagement de l'intérieur de l'ancien lieu de culte en musée.

Depuis le musée s'est agrandi. La remarquable collection de pots à pharmacie de l'hôpital de la ville ainsi que le meuble qui les abritait y ont été déposés. Un espace consacré à Jean Lurçat (1892-1966), l'artiste bruyérois qui a rénové l'art de la tapisserie, a été ouvert. L'aménagement de nouvelles salles permet grâce à l'aide de collectionneurs passionnés l'organisation d'une très intéressante exposition chaque été. En 1999, elle était consacrée aux divers moyens de chauffage à travers les âges. Cette année, elle traitera du linge de maison.

Travaux de restauration


Un futur musée du judaïsme vosgien ?

Le musée possède dans ses collections permanentes quelques objets se rapportant à l'histoire du judaïsme vosgien, en particulier les tables de la Loi des anciennes synagogues de Charmes et de Remiremont. Il voudrait en effet présenter l'histoire du judaïsme des Vosges très vivant au 19ème. Le département comptait à la fin de ce siècle 2 000 juifs, originaires d'Alsace, et une douzaine de synagogues, alors qu'aujourd'hui il en compte moins de 500 et seulement trois synagogues : Épinal, Saint-Dié et Vittel. La communauté juive vosgienne a donné naissance à des personnalités remarquables comme le fondateur de la sociologie, Émile Durkheim (1858-1917), fils du rabbin d'Épinal, ou le poète surréaliste Yvan Goll (1891-1950).

La collection concernant l'histoire des juifs vosgiens judaïsme est pour l'instant très modeste, c'est pourquoi le musée désirerait la compléter. Il est à la recherche d'objets permettant aux visiteurs de mieux connaître le judaïsme, en particulier de rouleaux de la Loi.

L'Association Daniel-Osiris

Pour aider la municipalité dans ses efforts en faveur de la sauvegarde de cet ancien lieu de culte, s'est constituée l'Association Daniel-Osiris, présidée par M. Gilles Grivel, un professeur d'histoire du Lycée Jean-Lurçat de Bruyères. Cette association veut faire connaître au public l'histoire de l'ancienne synagogue de Bruyères, ainsi que celle du judaïsme vosgien, par l'organisation de visites guidées, de conférences et d'expositions : ainsi en 1993, elle a organisé une exposition pour le 90ème anniversaire de la synagogue de Bruyères et en 1996 un ensemble de manifestations pour le 100ème anniversaire de la synagogue de Senones, devenue temple protestant depuis 1949. De plus, l'association Daniel-Osiris s'efforce de collecter des fonds pour l'achèvement de la restauration de la maison voisine qui a été acquise pour permettre une meilleure présentation des collections du musée. Elle a obtenu l'appui de la Fondation du judaïsme français.
Son adresse est la suivante :
ASSOCIATION DANIEL OSIRIS,
Mairie de Bruyères, 88600-BRUYERES,
Tél. : 03.29.50.14.68 ou 03.29.52.47.03
Mél : association[.]osiris[@]wanadoo[.]fr

Le montant de la cotisation annuelle est de 5 Euros minimum.

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