SAINT-AVOLD
par Jean-Bernard LANG
page réalisée avec le concours de Pascal FAUSTINI



Synagogue de Saint-Avold reconstruite en 1954

Saint-Avold formait avec Hombourg une seigneurie du duché de Lorraine après avoir appartenu à l'évêché de Metz pendant le Moyen Age. Nous avons des preuves éparses de la présence juive dans la ville et la région à la fin de cette période. En effet, le 27 juin 1455, Conrad Bayer de Boppard, évêque de Metz, signe une "lettre de protection", document qui autorise la résidence et la libre circulation dans la ville de Saint-Nabor (ancien nom de Saint-Avold), d'une certaine Sara, veuve de Gumprecht, et de son domestique. Elle aura "les mêmes droits et libertés que les autres juifs et Juives habitant l'évêché", en échange d'une taxe de 3 gulden du Rhin par an. Il est probable que "ces droits" font allusion à une charte de franchise (Judenprivileg) du même évêque, datant de 1422 et accordant aux juifs un statut légal de résidence dans son état.

Voilà une nouvelle preuve que les juifs n'avaient pas entièrement disparu de "l'espace lorrain" au 15ème siècle, ce qui semble avéré ailleurs dans le territoire épiscopal, comme Vic et Marsal. Une ancienne toponymie de lieu-dit (Judenfriedhof ou cimetière juif, citée en 1741), est peut-être un vestige de la réalité d'alors. D'autres juifs sont signalés habiter Saint-Avold au 16ème siècle. Ainsi un certain Abraham, chirurgien de son état, accusé de vol par son coreligionnaire Isaac de Marsal, l'un des premiers juifs à bénéficier de l'autorisation de résidence à Metz, auquel l'opposera un procès qui durera dix-huit ans et ira jusqu'à la Cour Impériale de Justice à Spire. Abraham était peut-être le médecin personnel de Jean, comte de Nassau-Sarrebruck. En tous cas, ce dernier semble l'avoir bien connu car il fournit au tribunal nombre de précisions sur sa famille en 1573, l'intéressé étant d'ailleurs décédé à cette date, condamné à mort et décapité pour une raison inconnue.

Au début du 17ème siècle, la ville semble accepter leur présence, en nombre très réduit, à l'exemple des principautés voisines (Créhange, Lixheim). Ils sont expulsés une première fois en 1622 mais reviennent à la faveur de l'occupation française. En 1633, l'évêque de Metz, Meurisse, demande à l'archiprêtre de Saint-Avold d'autoriser les sages-femmes à assister les parturientes juives, mais leur interdit de les aider à porter les nourrissons à un lieu de circoncision.

Après 1697, (traité de Ryswick et retour à la souveraineté lorraine), ils doivent à nouveau partir mais peuvent traverser la seigneurie, fréquenter les marchés, et la municipalité interdit aux enfants de les insulter. Certains de ceux qui quittent la ville lors des deux principales expulsions, s'installent à Metz. C'est le cas de la famille d'un certain Olry, dit de Saint-Avold, qui semble être devenu rabbin à Metz, mais qui, à la suite de circonstances inconnues, fut baptisé en grande pompe en 1692 à l'église Saint Simplice et devint contrôleur du bailliage.

En 1766, la Lorraine est définitivement rattachée à la France, mais les anciens règlements restant en vigueur, ce n'est qu'après l'émancipation que quelques familles s'installent en s'entourant du maximum de discrétion, puisque plus tard, au 19ème siècle, la municipalité de Saint-Avold datera officiellement les premières arrivées de 1801 Un peu avant la Révolution, un certain Cerf Worms de Sarrelouis avait en vain tenté d'exploiter une mine de plomb. Il n'obtint pas l'autorisation nécessaire, la municipalité craignant le saturnisme des eaux.
C'est que l'antijudaïsme semble à cette époque relativement ancré dans la cité. Une illustration de cet état d'esprit en est donnée par le fameux Dom Chais, ancien curé de Charleville et bénédictin à l'abbaye de Saint-Avold. Dans le célèbre concours de l'Académie Royale de Metz organisé en 1787, notre homme, "singulier mélange de Torquemada et de Père Ubu" (Patrick Girard), prétextant le goût supposé des juifs pour le miel, proposait, pour les rendre "plus utiles" de les préposer à l'entretien de ruches (300 par famille) pour fournir le Royaume en ce produit, ou encore à les engager dans le Service des Postes comme facteurs. Il appelait cela la "course israélitique", géniale utilisation des compétences d'un peuple qualifié "d'errant”.

En 1808, une première synagogue est installée dans un appartement, mais ce dernier brûle accidentellement en 1817. Un nouveau bâtiment à usage cultuel est alors construit rue des Anges, sur les ruines du précédent. Il y a environ une cinquantaine de personnes dans la communauté. Ce nombre s'élèvera à cent trente-quatre en 1845 et cent vingt en 1870. La synagogue est rénovée en 1860, puis à nouveau en 1923. Ces différentes reconstructions sont à l'évidence la marque de la mauvaise qualité du matériau utilisé, et par là, de la faiblesse contributive des membres de la communauté, mais aussi des difficultés à obtenir des subventions. La reconstruction de 1860 par exemple est rendue indispensable parce que la charpente menace de s'effondrer. Encore n'est-elle rendue possible que grâce à une subvention municipale de quatre cents francs. accordée par le maire Spinga, qui avait fait valoir que les centimes additionnels payés par les Israélites avaient bien servi avec ceux des autres citoyens à la réfection de l'église paroissiale. Elle n'aurait cependant pas suffi, le gros de l'argent provient d'une aide gouvernementale de deux mille francs. Les travaux de 1923, pour leur part, concernent uniquement l'intérieur de l'édifice, mais leur achèvement est célébré par une fête magnifique à laquelle assiste le grand rabbin Netter, Mr. Dreyfus, rabbin de Sarreguemines, les ‘hazanim Albert Kahn de Sarreguemines et Jules Lévy de Saint-Avold, le tout s'achevant par un grand bal donné dans la salle de l'Union.

Le temple est détruit par l'occupant en 1940 et, à la suite d'un échange de terrains avec la municipalité, rebâti en 1960 à proximité immédiate mais dans un tout nouveau style, dû à l'architecte Roger Zonca. Cubique et contemporain, il offre aux regards une façade semée d'étoiles de David et à l'intérieur une coupole peinte en un bleu céleste et reposant sur de fins piliers. Une tentative criminelle d'incendie a lieu dans la nuit du 31 août au 1er septembre 1992, provoquant de graves dégâts. L'incendiaire fut promptement arrêté. Il s'agissait d'un marginal, toxicomane et légèrement débile qui, croyant " tous les juifs riches ", pensait trouver de l'argent dans leur temple.

Jusque vers le milieu du siècle, il n'existe pas d'école juive, les garçons fréquentant l'école communale et les filles allant le plus souvent dans une école privée, tenue par Mélanie Jacot jusqu'en 1846, et qui scolarise trente-cinq jeunes filles environ, catholiques, protestantes et juives. En 1851, l'école communale des garçons passant sous la tutelle des Frères des Écoles Chrétiennes, le consistoire, par la voix d'Abraham Elie, demande au recteur la création par la ville d'une école communale israélite. La municipalité refuse, arguant de l'adhésion à sa politique d'un certain nombre de parents juifs ainsi qu'au précédent que constituait le cas des filles, qui fréquentaient depuis quelques années, et sans plaintes de quiconque, une école tenue par les soeurs de Sainte-Chrétienne. Ce refus entraîna le maintien en place d'une école privée qui devait exister depuis peu, et qui eut comme enseignant Mertal Halphen. Par contre la municipalité accepte la location d'un terrain communal mitoyen de la synagogue afin d'agrandir cette école et de moderniser le logement du maître. En 1852, devant l'état de délabrement des bâtiments, la municipalité doit se résoudre à accorder une subvention annuelle, qui était en cours de renégociation en 1870. Arriva la guerre et les nouvelles autorités, en considération de cet état de vétusté, décidèrent de supprimer l'école juive dont les élèves furent répartis dans les autres établissements, en particulier dans l'école protestante. Ils reçurent naturellement un enseignement religieux spécifique, délivré en 1876 par Isaac Isidor.


Herta Strauch dite Adrienne Thomas

Jusqu'au début du 20ème siècle, les juifs de Saint-Avold furent enterrés pour la plupart au cimetière de Hellering (Hombourg-Haut), ainsi qu'à Créhange ou Niedervisse. En 1851, la municipalité fut sollicitée pour participer à l'entretien du cimetière israélite de Hellering, mais refusa en exposant qu'ils n'étaient nullement tenus de s'y faire enterrer puisqu'ils étaient libres de le faire dans le nouveau cimetière communal, qui venait d'être créé à grands frais. En janvier 1900 cependant, le conseil municipal dut se résoudre à prendre acte que le carré qui leur était réservé allait être bientôt plein. En novembre 1901, il décida d'acquérir un terrain afin d'y construire un cimetière réservé exclusivement aux juifs de la localité. L'achat eut lieu en 1902 mais la communauté aura besoin d'une nouvelle subvention communale (560 marks) pour achever l'ouvrage.

La communauté avait atteint son maximum démographique, comme ailleurs en Lorraine, vers la fin du 19ème siècle (cent cinquante neuf personnes en 1900) à la suite d'une immigration relativement importante de juifs allemands. Citons parmi eux, vers 1900, le principal notable de la communauté, l'industriel Aaron Hertz qui édifia une usine d'objets de corne (Knochenfabrik) et fut un moment maire de la ville.
Autre personnalité marquante, celle de Herta Strauch, née en 1897 à Saint-Avold, mais qui vécut surtout à Metz où ses parents possédaient un grand magasin à la place du Prisunic. Elle publia après 1918 ses souvenirs d'enfance dans un roman intitulé Die Katherine wird Soldat sous le pseudonyme d'Adrienne Thomas. Traduit en français (Catherine soldat) et préfacé par Jean Giraudoux, ce roman pacifiste connut un certain succès. Incarcérée au camp de Gurs en 1940 comme allemande, Herta Strauch put émigrer aux Etats-Unis où elle épousa un exilé autrichien devenu après 1945 et son retour au pays, ministre de la Défense à Vienne. C'est là qu'elle mourut, âgée de plus de 90 ans.
De 1911 à 1952, le ministre-officiant fut M. Jules Lévy, devenu rabbin en 1937. Il mourut en 1968 à Lyon où il s'était retiré mais fut inhumé à Saint-Avold.

Après la guerre, la population juive diminua rapidement (quatre-vingt onze personnes en 1931). Il y eut quarante-quatre morts en déportation.

A la Libération, la communauté de Saint-Avold est la première de Moselle à reconstituer par élections une commission administrative qui est placée sous la présidence d'Albert Cahen. Ce dernier est remplacé en 1955 par Sylvain Lévy, qui ayant passé une année à l'école rabbinique, y avait été le condisciple du futur grand rabbin de France Jacob Kaplan ainsi que de Henri Schilli, futur directeur du Séminaire Israélite de France.
Le 26 septembre 1954, en présence de Robert Schuman, une émouvante cérémonie a lieu au cimetière, célébrant la réception et l'enfouissement d'une urne contenant des cendres de déportés anonymes recueillies sur le site d'Auschwitz-Brzezinki. Elles sont placées dans le monument dû au sculpteur Sounillac, érigé la même année sous la responsabilité d'une commission présidée par M. Paul Cerf.
Les ministres officiants furent successivement MM. Guthmann (1953-1958) et Jean-Paul Marx (1961-1964).


Le cimetière militaire de Saint-Avold

Actuellement une soixantaine de juifs habitent toujours Saint-Avold grâce à la présence d'une importante entreprise appartenant à l'actuel président de la communauté, (depuis 1974) Jacques Hanau (Couvertures Dodo). Claude Rosenfeld en est le ministre-officiant depuis 1964 après avoir été ministre du culte à Bouzonville. Aumônier de la jeunesse, aumônier militaire régional, il est l'animateur de cette communauté à laquelle Jacques Hanau fournit, grâce à son entreprise, un moteur économique. Saint-Avold est ainsi la seule communauté installée dans une ville moyenne qui ait pu freiner l'érosion démographique et l'exode rural.

Pour être complet il faut signaler le cimetière militaire américain qui, aménagé en 1960, est avec ses 10338 tombes la plus importante nécropole de l'U.S. Army en Europe pour la seconde guerre mondiale. Parmi ces militaires tombés entre septembre 1944 et mai 1945 tant en Lorraine qu'en Allemagne et appartenant aux IIIe et VIIe Armées U.S. et aux IXe Air Force et Ier Tactical Air Force, figurent plus de 400 tombes juives, signalées par une étoile de David de béton en place de la croix latine chrétienne. A l'entrée du cimetière se dresse un monument de plus de vingt mètres de haut, le Mémorial. A l'intérieur, aménagé en lieu de recueillement pluri-confessionnel, le couronnement des murs est garni des fanions des différentes armes et services des troupes ayant combattu dans la région. Parmi eux, celui de l'Aumônerie militaire juive (Jewish Chaplain).

Renseignements fournis par M. Bertrand Cerf et les archives municipales de Saint Avold, ainsi que par la bienveillante collaboration de M. Charles Hiegel, conservateur aux archives départementales de la Moselle et de M. Gilbert Cahen, ancien conservateur des mêmes archives, actuellement à Jérusalem. Certains éléments nouveaux nous ont été fournis par Mr. Pascal Faustini, de Thionville (affaire d'Abraham contre Isaac de Marsal).


Synagogue
précédente
Synagogue
suivante
synagogues Judaisme alsacien Accueil

© A . S . I . J . A .