Le cimetière juif de Frauenberg (suite et fin)

3) Quelques épitaphes

Les épitaphes les plus anciennes sont gravées en langue hébraïque. Elles sont, le plus souvent, très difficilement déchiffrables. A l'usure du temps, problème commun à toute l'épigraphie, s'ajoute des difficultés liées aux confusions et aux erreurs commises par des tailleurs de pierre qui ne maîtrisaient nullement l'hébreu et qui confondaient allègrement des lettres comme , ‘Het et Tav, Dalet et Resch, Bet et Kaf. A cela s'ajoute l'emploi des fameux roshé tévoth, c'est à dire des abréviations, très développées en hébreu de manière générale, mais qui, sur les monuments funéraires, à côté des emplois traditionnels facilement répertoriés, offrent des variantes fantaisistes qui ne peuvent être élucidées qu'en échafaudant des conjectures plus ou moins fiables. Comme pour d'autres textes épigraphiques, plus que l'œil, c'est le tracé suivi par le doigt qui permet une lecture.

Les textes les plus récents sont en français ou en allemand, auxquels s'ajoute le plus souvent un court texte en hébreu. Il est évident que l'on retrouve là le destin torturé de l'Alsace-Lorraine déchirée entre la France et l'Allemagne.

A titre d'exemples, nous allons étudier trois inscriptions, particulièrement caractéristiques, successivement en français, en hébreu, en allemand. Il s'agit des tombes de Eugénie Weill, décédée le 29 novembre 1859, de celle du Rabbin de Sarreguemines Samuel Bernheim, décédé le 3 Chevat 5658 (le 26 janvier 1898) et de celle de Pauline Reh, née Lévy, décédée le 22 septembre 1906.

Epitaphe d'Eugénie WEILL
Ci-gît
EUGENIE, fille de WEILL
professeur, décédée le 29 Nov.1859
à l'âge de 9 ans et 10 mois
Grâces de l'enfance, Intelligence précoce,
de tous les dons qui te paraient,
ô ma fille, je pleure surtout cette bonté si pure,
si délicieuse, ce sentiment qui inondait ton cœur,
élevait ton âme au-dessus de ton âge,
et qui rend impérissable le souvenir de ta perte cruelle.


Epitaphe du Rabbin Samuel BERNHEIM



Ici est enterré
la couronne de Torah était sur sa tête,
en D. vivant s’est attachée son âme,
il apporta à son peuple un bon enseignement,
sa parole soutint les mains affaiblies
et les genoux chancelants,
connut la peine et resta dans sa souffrance
jusqu'à ce qu'il s'éleva dans le ciel,
car il était resté dans son épreuve
ne s'agit-il pas de notre maître et notre rabbin
dans la sainte communauté de Sarreguemines
et ses dépendances
le Rabbin Samuel fils du Rabbin Naphtali
BERNHEIM
Il est allé pour son éternité le 3 shevat
et enterré le 5 shevat de l'année 858 du petit comput.
Que son âme soit liée au faisceau des vivants.

Il est bon de signaler que les Juifs ont l'habitude d'omettre d'écrire le millénaire : c'est ce que l'on appelle "le petit comput". Ainsi l'année juive 5858 sera écrire 858, selon le petit comput.


Epitaphe de Pauline REH
Zum Andenken
an meine arh so theure
Mutter
Pauline Reh geb. Levy
geb. d, 1. Juni 1844
gest, d. 22. Sept, 1906

Mage sie in Frieden ruhen !

Schlafe sanft im kühlen Schoss der Erde
Bis der Ton des Horn’s Dich weckt
Deiner Lieb vergess ich nimmer
Bis auch mich der Rasen deckt.

En mémoire
de ma si chère et regrettée
mère
Pauline Reh née Levy
née le ler juin 1844
décédée le 22 septembre 1906

Qu'elle repose en paix !

Dors paisiblement dans les fraîches entrailles de la terre
Jusqu'à ce que le son du cor te réveille
Je n'oublierai jamais ton amour
Jusqu'à ce que le gazon me couvre moi aussi.

On peut noter les archaïsmes que contient le texte en allemand : arh, theure, Deiner Lieb vergess ich nimmer (génitif archaïque).


4) Les personnalités

Au cimetière de Frauenberg, les tombes de gens célèbres sont plutôt rares. Néanmoins, quelques noms retiennent l'attention, en particulier celui de la famille LAZARD dont les deux premiers représentants ont ici leur sépulture. On trouve également le nom de Lion GRUNBACH, ancien maire de Sarreguemines, et celui de Samuel BERNHEIM, rabbin de Sarreguemines et de ses environs.

La famille LAZARD

Tombes d'Abraham (à droite) et d'Elie Lazard
Parmi les tombes du 19ème siècle, on ne peut manquer de remarquer deux stèles entourées d'une petite grille en fonte, à décor d'ogives, presque côte à côte : au dos des pierres, on peut lire, sur l'une "Abraham LAZARD 1833", sur l'autre "Elie LAZARD 1832". L'un des fils d'Elie, Alexandre, quitte très tôt sa famille et part pour l'Amérique où il rejoint son oncle Cramer, installé à La Nouvelle-Orléans. Alexandre réussit dans les affaires, et invite son jeune frère Simon, âgé de 16 ans, à venir le rejoindre. Nous sommes en 1844. Simon fait fortune, devient citoyen américain et revient à Paris pour y fonder, le 27 juillet 1876, la banque Lazard Frères & Cie. Le 11 septembre de la même année, la banque Lazard Frères ouvre ses portes à San Francisco, et un peu plus tard à New York. Le petit villageois de Frauenberg est devenu "un très grand Monsieur dans le commerce de l'argent" selon les termes de Charles Altschul (Charles Altschul, The house of Lazard, 1927).

Tombe de Lion Grumbach
Lion GRUMBACH


Né en 1822, Lion GRUMBACH, banquier à Sarreguemines, devient membre du Conseil municipal, A ce titre, il fait partie, en 1871, de la délégation envoyée par ce Conseil auprès du Chancelier Bismarck. La mission de cette délégation est d'obtenir le maintien, à Sarreguemines, du tribunal dont l'existence est menacée. Cette mission est couronnée de succès comme l'attestent les remerciements que le Conseil adresse à Bismarck le 2 juin 1871.

Le 1l mai 1877, i1 est nommé maire, par le gouvernement allemand, en remplacement de Jaunez dont certains propos pro-français avaient déplu. Le journal Saargemünder Zeitung du jeudi 31 mai 1877 rend compte de cette nomination dans les termes suivants :

" AMTLICHE NACHRICHTEN
Se, Majestät der Kaiser haben den Gemeinderath Lion Grumbach, Banquier in Saargemünd im Bezirk Lothringen, zum Bürgermeister, den Gemeinderath Mathias Müller, Schnittwaarenhändler daselbst, zum ersten Beigeordneten und den Gemeinderath Johann Franz Sibeth, Kaufmann daselbst, zum zweiten Beigeordneten dieser Gemeinde zu ernennen geruht."
Il reste maire jusqu'au ler décembre 1881, et meurt le 26 mai 1890.

Samuel BERNHEIM

 
L'état actuel de nos recherches, ne nous donne que peu de renseignements sur la biographie du Rabbin Samuel BERNHEIM. Né en 1828, à Pfastatt, il arrive à Sarreguemines en 1853. Les seuls documents dont nous disposons concernent son décès le 26 janvier 1898, La presse locale en fait état dans son édition du 27 janvier 1898 en ces termes :
"Der Rabbiner der hiesigen israelitischen Gemeinde, Herr Bernheim, ist heute Morgen infolge eines Schlaganfalles plötzlich aus dem Leben geschieden"
Comme le confirme le faire-part de la communauté israélite de Sarreguemines, le Rabbin Bernheim est décédé brutalement suite à une attaque cardiaque.
Il repose au cimetière de Frauenberg, Sarreguemines ne disposant pas encore, à cette époque, d'un cimetière juif.


CONCLUSION

Malgré les limites de notre étude qui ne concerne, en fait, qu'un nombre restreint de tombes, on peut dire qu'elle éclaire un aspect du patrimoine à la fois juif et lorrain. Nous avons vu, en effet, que ce cimetière est profondément marqué par les péripéties de l'histoire locale, notamment à travers l'emploi des deux langues, français et allemand, indissociables de notre passé lointain ou récent. Mais il apparaît également clairement que tous les aléas de l'histoire n'ont jamais pu effacer le seul lien qui unissait, jadis, toutes ces vies différentes, et, qui unit, aujourd'hui, tous ces morts confondus : le judaïsme, rendu ici manifeste par la pérennité de la langue hébraïque.

Mais cette langue elle-même a pris une "couleur locale" sous la forme du judéo-alsacien auquel nous devons, en particulier, des dénominations originales pour désigner le cimetière : celui-ci est appelé "Bäjsaulem" ou "Maison de l'Eternité", "Bäjs'hajem", ou "Maison de la Vie". I1 s'agit là d'une affirmation du primat de la vie, du triomphe de la continuité sur la déchirure, comme le montrent d'ailleurs les nombreux symboles que nous avons pu étudier, Dans un cimetière juif, la mort apparaît comme la vie continuée ; c'est un lieu de sérénité où la nature reprend rapidement ses droits sur les œuvres humaines. C'est la nature qui semble faire également le lien entre ceux qui reposent ici, et ceux qui fidèlement viennent se recueillir sur les tombes de leurs ancêtres, réalisant ainsi le souhait exprimé par la phrase "Tehi nafsho zerura bizror ha-'hayim" ("Que son âme soit liée au faisceau des vivants") que l'on trouve fréquemment gravée sur les stèles.

Si nous arrêtons ici notre travail, cela ne signifie de loin pas que nous le considérons comme achevé ; il reste encore beaucoup de choses à faire et à dire au sujet du cimetière juif de Frauenberg. Nous avons simplement suivi ce conseil du Traité Aboth : "Tu n'es pas obligé d'achever l'ouvrage, mais tu n'es pas libre de t'y soustraire".

Remerciements

Pour l'aide qu'ils m'ont apportée, je remercie :

Bibliographie

Photographies : © Mathieu CAHN
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