Ministre officiant à Delme, 1958-1978 (suite et fin)
Vic-sur-Seille
Vic-sur-Seille, ancienne communauté juive, ancienne résidence épiscopale,
siège des évêques de Metz, nous enseigne l'histoire. M'intéressant
depuis toujours à ce que fut notre histoire en Lorraine, j'ai su que la
choule avait été située rue d'Alain et fut jadis une chapelle
rachetée par les Juifs de Vic pour en faire leur choule. Je m'y suis souvent
rendu et j'ai rendu visite aux quelques familles juives y demeurant. En fait,
il s'agissait d'une seule famille. Le père, Henri Lippmann avait créé
une épicerie, très appréciée d ans l'endroit ainsi
qu'aux proches environs. J'ai connu Monsieur Henri Lippmann, retraité,
alors que ses fils continuaient à exploiter l'affaire familiale. II y avait
aussi deux filles, une mariée dans le village avec un facteur, M. Bouc.
Lui rendant visite, elle se souvenait encore de son nom en hébreu, m'a-t-elle
dit. L'autre fille Lippmann était mariée en Amérique. Je
ne l'ai jamais connue. Au cours de mes vingt ans à Delme, j'ai accompagné
à leur dernière demeure au cimetière juif les vieux parents
Lippmann, ainsi que les frères Lippmann, les trois fils. Leurs épouses
étaient toutes trois de confession catholique. Monsieur Henri Lippmann
père m'a raconté qu'il avait de la proche famille à Nancy.
J'en ai connu quelques-uns venus aux obsèques à Vic et à
Delme. Ils étaient antiquaires à Nancy.
Présence du grand rabbin de la Moselle
Voici donc décrite la répartition géographique des juifs
de Delme, Liocourt, Château-Salins et Vic-sur-Seille. Il était connu
et répandu dans les environs qu'à Delme existait et revivait une
vie communautaire juive calme et harmonieuse. Ce qui faisait que des juifs venus
de Morhange, Dieuze, Nomeny où était venue s'installer une famille
juive séfarade de professeurs, Tincry où un juif de Metz avait de
la famille, ou encore de Rémilly, tous aimaient venir à la choule
à Delme. Parfois aussi de Thiaucourt, Julien Mantoux de Conunerey, Essey
les Nancy, Sarrebourg, voire de Boulay, Metz, Strasbourg ou de Paris venaient
des coreligionnaires qui animaient toujours agréablement notre vie communautaire.
D'autre part, chaque armée, en général après Pessah,
nous avions pour un Shabath complet la présence du grand rabbin de la
Moselle, Roger
Kahn. Je l'accompagnais visiter chaque famille juive du village après
la choule.
Le rabbin Roger Caen de Strasbourg, directeur de la Yeshiva d'Aix-les-Bains,
bien introduit dans toutes les communauté, passait à Delme deux
fois par ans, à Pessah et Rosh-Hachana, et collectait des fonds pour
sa yeshiva. A Delme également, ou l'accueillait généreusement
et il aimait y venir.
Activité religieuse
D'obédience traditionaliste, la vie et l'activité religieuse de
la communauté, comme partout ailleurs, étaient rythmées par
le Shabath et les fêtes. Par manque d'effectifs, le Shabath, le minyan
(quorum) était parfois difficile à assurer. Le président
Henri David était toujours très préoccupé afin d'assurer
le minyan, mais grâce aux mariages, en particulier de son fils
Pierrot David avec Solange Dranesas de Strasbourg, de Jacky Worms avec Claudine
Baumamn de Mutzig, de Claudine Jacob avec André Nabet, Delme a connu une
période de renouveau juif A l'occasion des fêtes, il a toujours été
possible d'avoir de beaux minyans : parents, enfants, proches, tous venaient
passer les jours de fêtes en famille, ce qui créait une vraie ambiance
juive agréable à la choule, dans le village et dans les familles.
Delme sur une carte postale ancienne
coll. M. et A. Rothé
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A Pourim,
j'avais amené de Metz, en plus de toute ma famille, un 'hazan
retraité vivant au home israélite de Metz, Monsieur Teitelman.
La lecture de la Meguilah
terminée, les dames de notre communauté avaient préparé
soit chez Myriam Daltrophe, soit dans la maison David, soit chez Silberschmidt,
un véritable festin de Pourim. Une autre année, j'avais amené
de Metz Monsieur Wolf Loriner, excellent lecteur de Meguilah et ce
fut ensuite une soirée de Pourim animée et joyeuse. Une autre
année encore, la communauté avait réservé à
l'Hôtel François, au centre-ville, un salon au 1er étage,
et ce fut là encore très agréable.
A l'occasion de Pessa'h,
nous faisions le Séder, ainsi que je l'ai déjà
écrit auparavant, en général dans les familles du village
dans lesquelles vivaient des enfants. On y invitait également des personnes
vivant seules ou éloignées, mais en général surtout
des membres de la famille venus de l'extérieur passer Pessa'h en famille
à Delme. Chaque famille avait acheté avant la fête les produits
Casher LePessa'h chez Simon à Metz et la traditionnelle carpe
également à Metz à la poissonnerie Clément connue
de tous les Juifs de Moselle.
Pour Shavouoth,
toutes nos dames et enfants apportaient à la choule des seaux garnis
de très belles fleurs, produits de leurs jardins et cela sentait fort
tous ces deux jours de yonteff (fête).
Avant Rosh Hashana,
le dimanche matin à 11 heures, nous nous réunissions tous à
l'entrée du cimetière pour la Cérémonie du Souvenir
et du recueillement des Selihoth. Ensuite, j'allais à côté
de la choule chez Marthe Daltrophe qui conservait dans un carton les ornements
blancs de la choule que je préparais pour la fête. Tout en blanc.
Ainsi, nous célébrions Rosh Hashana et Kippour avec toute la solennité
requise pour ces jours. A Soukoth,
j'apportais de Metz avec moi loulav (palmier) et ethrog (cédrat).
Hanouka également était
fort bien fêté.
Concernant l'éducation religieuse, j'avais créé un lernen
(soirée d'études) pour Shavouoth
dans la maison de Gaston et Myriam Daltrophe, et un lernen pour Hoshana
Raba, une année dans un salon réservé à l'Hôtel
François et une autre année dans la maison de Raoul et Fernande
Moyse.
Concernant les enfants, j'avais transmis au grand rabbinat de Metz la liste
des enfants juifs de Delme. Ainsi, dans la maison Lévy Silberschmidt
venaient de Metz une fois par semaine, pendant un certain temps, Guy Lévy,
animateur pour la jeunesse, Albert Moyal, instructeur, puis Léon Elalouf,
animateur des jeunes. Quand plus tard le grand
rabbin Kahn créa rue Saint-Pierre à Metz-Sablon un foyer-école
pour enfants juifs, j'y fis inscrire en accord avec leurs parents : Jacqueline
Caen, Martine et Danièle Silberschmidt. Pour Hervé Silberschmidt,
j'avais pris des contacts avec l'école
Akiba à Strasbourg.
Les deux cimetières juifs de Delme
Situé route de Viviers, l'actuel cimetière fut toujours fort bien
entretenu. Côté gauche, à l'entrée, se trouvait la
maisonnette qui faisait office de morgue, avec un puits et un endroit pour chauffer
l'eau et veiller les morts. Par la suite, devenue trop petit, on rajouta une parcelle
de terrain au cimetière. Henri David m'a toujours dit que ce terrain provenait
d'un legs fait à la communauté par Roger Daltrophe de son vivant.
Confirmant l'importance et l'ancienneté de la communauté juive,
il existe à Delme un ancien cimetière situé sur le chemin
dit du "petit ruisseau", la ruelle descendant le long de la poste
et du garage Silvestre. Henri David m'en ayant beaucoup parlé, j'y suis
allé un jour, bravant ronces et épines. Difficile d'y voir les
tombes et l'idée de le restaurer m'a longtemps travaillé. Aussi,
un dimanche matin, après en avoir avisé mon épouse, je
partis tôt de Metz vêtu de vêtements de travail, armé
de serpes, de pelles et de pioches, et me rendis à Delme. Je commençais
à défricher seul un coin de ce cimetière et continuais
ainsi plusieurs dimanches de suite, sans en parler à quiconque. Henri
David en fut informé et à l'occasion d'un Shabath, il m'en parla.
Ne pouvant que confirmer la chose, il m'a dit vouloir continuer le travail entrepris
et a embauché deux garçons de Delme qui louaient leurs services
comme journaliers et ainsi reparut propre, soigné et décent cet
ancien et vénéré champ de repos. Monsieur David m'a dit
que cela avait coûté 500 francs de l'époque. Aussi, une
année, nous avons fait à selihoth, après la cérémonie
route de Viviers, une deuxième cérémonie devant ce cimetière.
Parmi les tombes, j'ai pu lire des épitaphes de juifs de Bacourt, Chambrey
et Donnelay.
Ayant conservé précieusement des documents ayant rapport avec
mes vingt années passées à Delme, je pense que ces écrits
apporteront à tous mes coreligionnaires qui vivent encore à Delme,
ainsi qu'à tous mes chers amis delmois de toutes confessions, la preuve
de la richesse spirituelle de notre communauté israélite de Delme.
Je garde en moi précieusement le souvenir de ces années durant
lesquelles je pense avoir donné tout ce qui était en mon pouvoir
au service de la communauté israélite de Delme ainsi qu'à
la cité delmoise.
Des ministres officiants dévoués
Il serait grave et impardonnable si j'oubliais de citer combien furent dévoués
à la communauté juive de Delme les ministres-officiants qui l'ont
orienté spirituellement. Ceux qui me sont connus furent M. Franck dont
la tombe au cimetière de Delme témoigne d'éloges pour quarante
ans de service dévoué à sa communauté. M. Bacon, ministre-officiant
à Delme dont la fille Madeleine, épouse Goldstein, née à
Delme, demeure à Jérusalem et m'a très aimablement offert
la photo de son père. Hermann Markowitz, né en Pologne, grand érudit,
fut d'abord ministre-officiant à Freistroff, puis à Niedervisse
où il épousa Bertha née Cerf, puis à Delme de 1923
à 1928. Leur fils unique Roland, naquit à Delme. Hermann Markowitz
quitta le village pour l'Amérique et revint en 1971 faire un pieux pèlerinage
dans la communauté de Delme. Notons également que Markowitz était
aussi mohel-circonciseur. M. Saler fut le dernier 'hazan d'avant
la seconde, guerre mondiale. Hélas, i1 fut déporté avec sa
famille et ne revint pas. Henri David a fait apposer dans notre choule de Delme
une plaque commémorative en mémoire des déportés juifs
du village sur laquelle est inscrit son nom.
Maires juifs et conseillers municipaux
N'oublions pas non plus les dévoués membres de la communauté
juive delmoise qui furent, pour leur compétence, leur probité, leur
loyauté, élus maires de Delme. L'abbé Marange les cite dans
son livre Delme et son histoire : David Vorms, maire en 1842,
Abraham Vormus, maire de 1872 à 1892, Emile Worms, maire de Delme de 1925
à 1935.
Plus près de nous, les honorables membres de notre communauté
qui furent conseillers municipaux et plus particulièrement Robert Worms
que le premier ministre M. Messmer décora pour plus de 26 ans de service
à la commune de Delme. A l'instar de notre dévoué coreligionnaire
Gaston Daltrophe, beaucoup de nos jeunes furent membres d'associations locales
ou de clubs sportifs. Je pense en particulier à Jacky Worms, Georges
Silberschmidt, Bernard Caen, Pierre David.
Des rapports courtois et loyaux avec le personnel enseignant
Il m'appartient également d'écrire combien furent comtois et loyaux
les rapports qu'entretenait notre communauté ainsi que moi-même avec
tout le personnel enseignant des écoles de Delme. Je retiendrai tout particulièrement
mes excellents rapports avec l'archiprêtre Baldeweck ou encore avec l'abbé
Maillet, aumônier des Bénédictines d'Oriocourt. Sur son invitation,
je lui rendis un jour visite chez lui et il me fit faire le tour du couvent et
de la chapelle. Ayant appris mon départ de Delme, il me fit demander un
rendez-vous pour me faire ses adieux.
Soeur Jeanne faisait partie de la famille
La synagogue de Dieuze sur une carte postale ancienne
coll. M. et A. Rothé
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J'ai laissé volontairement pour la fin mes excellents rapports avec les
soeurs enseignantes : soeur Marie, soeur Jeanne, soeur Albert de Coume, près
de Niedervisse. Soeur Marie et soeur Jeanne étaient nées à
Mercy-le-Haut, lieu de naissance du Président de la République Albert
Lebrun. Soeur Jeanne de Valois, lorsqu'elle allait les jeudis à Metz aux
achats à la librairie Paul Even, ne manquait jamais de venir chez nous,
6 rue des Trinitaires, partager notre repas de midi. Elle faisait partie de la
famille. Quand elle se retira, très fatiguée et malade, à
la maison des soeurs de Jouy aux Arches, je lui ai souvent rendu visite. J'étais
également présent lors de son enterrement à Jouy aux Arches,
au nom de notre communauté ; n'avait-elle pas eu nos enfants juifs comme
élèves des années durant ?
Rosch Hashana à Dieuze
1976. Alors que suite au dépeuplement de la communauté juive de
Delme, nos effectifs étaient fort réduits, et en reconnaissance
envers les juifs de Dieuze venus souvent grossir nos rangs à Delme, Henri
David avait décidé que cette aimée nous irions célébrer
Rosch Hashana à Dieuze. Ce qui fut fait. Ainsi, j'ai également connu
et officié pour la communauté delmoise et pour celle de Dieuze dans
sa jolie choule dont Monsieur Robert Mantoux était à cette époque
le président. Ensuite, je suis parti vivre en Israël.
Voici donc terminé mon récit concernant la communauté
juive delmoise ainsi que les communautés affiliées de Liocourt,
Bacourt, Château-Salins, Vic-sur-Seille. Ma mémoire leur sera éternellement
fidèle.
Au moment du recensement des juifs de l'hexagone en 1808, sous Napoléon
1er, on comptait 2 contribuables à Delme, 5 à Tragny, 1 à
Morhange, 1 à Château-Salins, 5 à Chambrey, 8 à Liocourt,
7 à Gelucourt, 2 à Dieuze. Ce rôle des contribuables membres
de la ci-devant communauté des juifs de Metz (9 mai 1811) fut levé
pour l'extinction des dettes de la communauté et de la généralité
de Metz. Au total, 728 contribuables étaient imposables selon leur "état
de fortune".
Alphonse Cerf, 'hazan de Delme, 1958-1978
Jérusalem, mai 2004, année 5764 du calendrier hébreu