Une famille juive lorraine aux XVIIIe et XIXe siècles
les BRISAC de Lunéville
par Françoise JOB
Actes du 21ème Colloque de la Société d'Histoire des Israélites d'Alsace et de Lorraine, 1999


Les recherches relatives aux Brisac ne sont pas antérieures à la fin du 17ème siècle à Metz. Il semble qu'au cours de ce siècle, une famille bientôt ramifiée se soit établie dans la ville, en provenance d'une localité d'outre-Rhin dont elle porterait le nom. Ses alliances matrimoniales se font avec des familles messines. Rien que de très banal dans l'histoire de la communauté juive de Metz.

Deux des fils du Messin Abraham, fils de Jacob Brisac, quittent Metz, à une date indéterminée, pour s'établir à Vic-sur-Seille, du temporel de l'évêché de Metz : Moïse, né en 1718, puis son jeune frère Isaac, né vers 1723. Tous deux y fournissent l'étape aux troupes. Métier qui nécessitait des contacts commerciaux parfois lointains et une certaine envergure dans les affaires. Grâce à leurs relations intercommunautaires, les Juifs étaient particulièrement aptes à cette activité. A condition d'avoir des contrats assez importants et d'obtenir le paiement de ses fournitures, l'étapier était un négociant susceptible de s'enrichir.

Moïse Brisac a quitté Vic-sur-Seille pour s'installer à Château-Salins, tandis qu'on retrouve Isaac à Bauzemont, lieu d'étape, un village à douze kilomètres environ au N.E. de Lunéville. De sa seconde épouse, Creinelé Mayer (ou Brune Lévy), de Domnon-lès-Dieuze, il eut apparemment cinq enfants, tous nés à Bauzemont, de 1750 à 1761. C'est au destin d'Isaac (Itzik) Abraham Brisac et de sa descendance que nous allons nous intéresser.

Isaac Abraham Brisac

En 1763, il est à Lunéville, boucher des étapes. Une législation davantage permissive depuis le rattachement officieux du duché de Lorraine à la France en 1736 et la tolérance du duc de Lorraine Stanislas Lesczinski, avaient assoupli les conditions d'établissement des Juifs dans le duché. L'édit de 1753 cependant ne tolérait que deux familles juives à Lunéville ; celle d'Isaac Brisac y était illicite comme peu d'autres en réalité ; quelque trente ans plus tard, il y en aura une quarantaine dans ce cas qui n'auront jamais été expulsées.

Nous sommes bien peu renseignés sur les contrats de fournitures militaires d'Isaac Brisac et sur l'ampleur éventuelle de son négoce mais sa signature : "Ha-catane" (l'humble) Isaac (Itzik) Brisac "ben ha-catane" Abraham Brisac, laisse supposer qu'il fut un lettré en matières hébraïques et peut-être même le premier rabbin de cette communauté naissante de Lunéville, promise à un assez important développement numérique.

La documentation relative aux enfants d'Isaac Brisac est assez abondante pour nous permettre d'étudier leur évolution socioprofessionnelle, d'en mesurer les inégalités et d'en rechercher les causes.

Isaac Brisac a trois filles et deux garçons. C'est à une famille messine qu'il s'allie pour marier ses deux filles aînées, celle du rabbin Joseph Lion Morhange, lequel sera après le décès d'Isaac, le premier rabbin officiel de Lunéville .

Bella, l'aînée de ses enfants, née en 1750, a épousé Lion Joseph Morhange vers 1775. Fripier, aux "affaires dérangées", insolvable, condamné aux fers pour vols ; "il maltraitait sa femme", qui obtint uneséparation juridique en 1785.
Apparemment, le couple n'a pas laissé d'enfants et Bella s'est remariée, l'an 10, avec un veuf, Abraham Lévy, marchand libraire à Metz .

Catherine, née vers 1756, a épousé vers 1779, un autre fils du rabbin Morhange, David, qui lui aussi s'est fixé à Lunéville. Il semble avoir manifesté de l'instabilité professionnelle pour avoir pratiqué, sans peut-être beaucoup de réussite, différents métiers : marchand, colporteur, blatier, employé de son beau-frère Jacob Brisac. Insolvable, il est condamné à une peine de fers pour vols, l'an 10. Catherine, dernière survivante de sa fratrie, s'est suicidée en 1843, âgée de quatre-vingt-six ans .
Dix enfants sont nés de cette union.
Les mariages de cinq d'entre eux dont nous connaissons le destin, se concluent dans le contexte familial ou le cadre étroit de la communauté de Lunéville, traduisant un manque de relations intercommunautaires.
Les professions sont artisanales (cordonnier, couturière, ouvrier gantier, tailleur) à l'exception d'un receveur ambulant des contributions indirectes et de son épouse, marchande de mode. Par mariage ou émigration (Luxembourg, Paris), la lignée a disparu de Lunéville dans la deuxième moitié du 19ème siècle. La modestie socioprofessionnelle est une de ses caractéristiques.

Odile, la dernière fille, née vers 1760, a épousé Cerf Haymann, originaire de la principauté de Hesse-Cassel . Marchand à Lunéville, il s'inscrit en 1779, dans les corporations d'arts-et-métiers de la ville. L'an 10, il est garde-magasin des magasins de fourrages aux haras militaires de Rosières-aux-Salines, employé de son beau-frère Jacob Brisac.
Le couple a six enfants, nés à Lunéville, de 1787 à l'an 5. Il n'y a pas de mariages consanguins à la première génération. Les filles épousent, l'une un Lorrain d'Hellimer, l'autre, un Alsacien d'Hattstatt, qui viennent s'installer à Rosières. Tous deux pratiquent les métiers traditionnels de marchands de chevaux et de garde-magasins de fourrages. Un de leurs gendres, à la génération suivante, Isaac Cremnitz, crée une fabrique de gants à Rosières et sait se reconvertir, à la chute de l'Empire en une fabrique de broderies à Lunéville. Il se trouve néanmoins quelques modestes artisans gantiers dans la descendance. Des mariages consanguins avec la descendance de Catherine apparaissent à partir de la deuxième génération.
La famille Haymann a abandonné son patronyme pour celui de Cerf. Ses descendants n'ont fait souche ni à Rosières ni à Lunéville au-delà de deux générations .

La notoriété des Brisac de Lunéville est due exclusivement aux deux fils d'Isaac Abraham Brisac : Abraham Isaac, dit Brisac l'aîné, né en 1751, et Jacob Isaac, le plus jeune des enfants, né en1761.

Abraham Isaac Brisac

La porte du ciel ouverte aux pécheurs.
Edition d'Abraham Isaac Brisac à Lunéville, 1799.
(Bibliothèque municipale de Nancy)
Physiquement, Abraham Isaac mesure 1m62 ; il est rond, le visage coloré avec des fossettes, les yeux et les cheveux bruns ; avant la Révolution, il porte perruque. Il a commencé par pratiquer des activités commerciales identiques à celles de son père mais en les diversifiant. Sous l'Empire, il faisait partie d'un réseau régional d'étapiers et traitait, déjà avant la Révolution, en tant que munitionnaire des fournitures de fourrage et de vin de plusieurs régiments de cavalerie du roi. Il exploitait en outre à Lunéville un magasin d'étoffes qualifié d'assez important en 1780.

Homme religieux, Abraham Brisac a estimé de son devoir de prendre le relais des imprimeries hébraïques messines qui avaient cessé d'éditer. Il créa, en 1796, à Lunéville, en son domicile, sa propre imprimerie qu'il fit fonctionner à l'aide d'ouvriers imprimeurs et relieur messins aidés de ses fils. Il a publié les rituels des fêtes, le Pentateuque, des manuels d'édification religieuse et probablement des almanachs. Une de ses dernières publications est la Haggadah en 1806. L'imprimerie a subsisté jusqu'en 1821. Abraham Brisac nourrissait l'ambition de devenir le principal éditeur hébraïque ashkenaze d'Europe occidentale, "jusqu'en Bohême et Moravie". L'édition du rituel de Rosch Hashanah, en 1797, est de cinq mille exemplaires, chiffre qui semble disproportionné par rapport aux possibilités de vente.
Prêteur, Abraham Brisac s'est engagé dans de nombreuses obligations de prêt, reconduisant souvent des prêts par la capitalisation des intérêts dus, faisant de lui le créancier de centaines de milliers de livres. Il fut gêné puis ruiné par les créances impayées de ses débiteurs dont certains étaient des officiers nobles partis en émigration et aussi par les retards de paiement de ses livraisons d'étapier sous l'Empire ; enfin, par une certaine démesure dans ses entreprises.

Mais le nom d'Abraham Brisac reste à la postérité pour ses réalisations cultuelles. Sous-syndic à Lunéville de la Communauté unique des Juifs de Lorraine, créée par le duc Léopold en 1721, il osa secouer le joug des syndics nancéiens et préconisa l'indépendance des communautés juives. Dans ce but, il organisa les structures de la communauté de Lunéville et obtint de Louis XVI la première autorisation de construire une synagogue monumentale dans le royaume de France depuis le 18ème siècle. Il en dirigea les travaux qu'il finança par moitié. On ne peut que reconnaître sa prémonition, lui qui a accordé tous ses soins au décor de la façade de la synagogue, alors dissimulée derrière deux maisons sur rues ; il ressentait l'évolution des mentalités et la conviction que le culte juif pourrait se célébrer ouvertement dans un avenir plus ou moins proche ?

Abraham Isaac Brisac est une personnalité exceptionnelle. Polyvalent, acharné, audacieux, devançant les autorisations officielles pour les réalisations prévisibles, faisant preuve d'un goût du risque qui a fini par le perdre. C'était aussi un homme de bien : sa maison était ouverte aux pauvres et à " tous ceux qui n'en pouvaient plus " .

De son épouse, Sara Weyl, de Rosheim, issue d'une prestigieuse famille de notables et de rabbins, treize enfants sont nés. A partir de ce couple y a-t-il eu une saga des Brisac à Lunéville ? La réponse est négative. Car, parmi ses enfants, il y eut trois décès de jeunes gens et trois décès encore d'adultes célibataires ; d'autre part,
le destin de cinq autres de ses enfants est inconnu et ils n'ont pas laissé de traces à Lunéville. Dans une période de déclin de sa prospérité, Abraham Brisac avait marié deux de ses filles, respectivement en l'an 12 et en 1806. L'une avec Cossmann Cahen de Sarreguemines, d'où une nombreuse postérité ; l'autre avec Samuel Marx Lévy, de Trèves, issu d'une prestigieuse famille rabbinique, lui-même futur rabbin de Trèves.

Accablé de malheurs familiaux, failli, Abraham Brisac quitte Lunéville pour Paris en 1822 et on perd sa trace. Sa dernière fille, Joséphine (1808-1896), célibataire, devait mourir très pauvre à Lunéville. Son décès y marque la triste fin de la lignée d'Abraham Isaac Brisac. Mais la belle synagogue de Lunéville suffit à perpétuer sa mémoire.

Voir aussi l'article : L'imprimerie hébraïque de Lunéville

Jacob Isaac Brisac

D'abord parallèle à celui de son aîné, le destin de Jacob Brisac allait évoluer très différemment. Jacob a une taille d'un mètre soixante et onze, les cheveux châtains, les yeux gris, le visage ovale, le nez bien fait. Il s'est spécialisé dans les fournitures aux haras de Rosières-aux-Salines. Au début du 19ème siècle, faisant preuve de sens de l'adaptation à la conjoncture économique, il a créé à Lunéville une importante fabrique de draps militaires dont la prospérité allait décliner à la chute de l'Empire ; il y avait associé ses fils et gendre. Alors que par ses activités économiques, Abraham était encore un homme du 18ème siècle, Jacob montre davantage de modernisme. Prêteur lui aussi, il a su être prudent dans ses engagements et diversifier les placements de ses capitaux dans l'immobilier. A l'instar des bourgeois d'Ancien Régime, il est devenu propriétaire, cumulant les achats de biens nationaux, essentiellement ruraux.

Jacob est un exemple réussi de l'entrée des juifs dans la société bourgeoise française après la Révolution. Membre de l'Assemblée des notables en 1807, il devint, par la suite, le premier conseiller municipal juif de Lunéville en 1816 et le demeura jusqu'à son décès en 1819, à l'âge de cinquante-sept ans. Il seconda son aîné dans la construction de la synagogue et paraît lui avoir succédé comme syndic. C'est lui l'homme riche de la communauté de Lunéville. En 1808, le Préfet estime qu' "il a été lui-même l'artisan de sa fortune en ne
faisant que des bénéfices légitimes". "Il est honnête, délicat et d'une moralité pure ". Comme Abraham, Jacob a une forte personnalité ; il est énergique et autoritaire.

Son mariage avec Chenlé Terquem l'a fait entrer dans une famille de notables fortunés de Metz. La descendance de Jacob Brisac a évité les mariages consanguins. Il a négocié les alliances de ses enfants à l'intérieur d'une même classe sociale, celle de la bourgeoisie fortunée. A la première génération, avec des Brisac de Metz, cousins éloignés, les Hirtz de Wintzenheim, les Spire de Blâmont, les Tréfousse de Lunéville, les Worms de Metz. Stratégie matrimoniale qui devait se poursuivre à la génération suivante. A vrai dire, c'est dans la descendance de Jacob, que l'on trouve les premiers mariages mixtes : à la première génération, celui de son fils Abraham Nathan, officier de carrière.

L'armée continue à tenir sa place dans la vie des descendants de Jacob : un de ses petits-fils sera général de brigade ; un autre, commandant des Mobiles de la Meurthe aura une conduite glorieuse en 1870. Plusieurs de ses petites-filles épouseront des officiers. Le service de l'État, les professions libérales, le grand négoce montrent l'intégration rapide et durable de la lignée dans la société bourgeoise française.
Les descendants de Jacob Brisac ont, eux aussi, quitté Lunéville dans la deuxième moitié du XI X' siècle. Phénomène classique : cette petite ville ne répondait plus à leurs activités et ambitions. L'émigration a été accélérée par une proportion largement majoritaire de filles.


Dans le meilleur des cas, les Brisac sont restés quatre générations à Lunéville, un peu plus d'un siècle. Leur évolution socio-économique, à partir d'Itzik Abraham Brisac a dépendu exclusivement de la personnalité du chef de famille, de ses capacités, de son entregent, de son sens des opportunités en cette période de transition. Il en résulte des inégalités considérables entre les cinq enfants d'Itzik Brisac.

Les recherches sur les Brisac, qu'elles ont ressuscités en quelque sorte, ont été longues et difficiles ; menées avec acharnement elles restent cependant inachevées à ce jour. Des précisions généalogiques sont à rechercher dans l'article les concernant publié dans la Revue du Cercle de généalogie juive, n° 55, (automne 1998) : Evénement inattendu : un descendant de Jacob Brisac est venu à Lunéville, en 1989, pour y épouser la propre fille de l'auteur de ces recherches !


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