Etre juif à Sierentz au 19ème siècle (suite)

Sierentz

Situation de fortune

A côté du puissant négociant Baruch LANG et de l'important marchand de fer Judel ULMANN se trouvent une majorité de petits revendeurs, qui pratiquent le commerce des bestiaux, le colportage, la friperie, la brocante et le prêt d'argent.
Plus de la moitié d'entre eux vivent misérablement, sept étant même qualifiés d'indigents, une douzaine gagnent de quoi subsister, seul cinq ou six connaissent une situation plus aisée.

L'étude du cadastre nous indique que la plupart n'ont d'autres biens qu'une modeste maison d'habitation avec une petite cour, parfois avec un petit jardin et éventuellement des écuries.
Aucun ne possède de terres, ni pour la culture, ni, comme quelques années plus tard, pour la revente.

1840-1860: les années fastes

Liste électorale de 1848

Si nous examinons la situation en 1848, nous remarquons qu'il était utopique de penser que les Juifs allaient de but en blanc exercer des professions qui leur avaient été fermées pendant des siècles.

Sur la liste électorale, qui ne concerne donc que la population masculine majeure, nous relevons 64 électeurs juifs dont 18 DREYFUS, 17 ULMANN, 9 REIN, 7 LANG, 4 ULMO, 4 WOOG, 3 SCHRAMECK...

Structure socio-professionnelle

Une bonne cinquantaine d'entre eux continuent à assumer la fonction que leur avait imposée l'Ancien Régime, celle d'intermédiaire. Marchands, colporteurs, revendeurs, autant de métiers indispensables auprès des paysans pour les denrées de première nécessité, le bétail, les outils et aussi le crédit à court terme.

Les autres - les bouchers Matthias DREYFUS et Marc ULMANN, le boulanger Abraham DREYFUS, dont le pain se reconnaissait au chiffre 4, qu'il était tenu d'y aposer, l'instituteur Auguste DREYFUS, le cabaretier Isaac SCHRAMECK, le chantre Emmanuel DREYFUS - assuraient à la communauté une certaine indépendance et liberté d'action.

On constate tout de même, au cours de cette première moitié du siècle, une certaine évolution. A côté d'une majorité de colporteurs, qui continuent à battre la campagne avec leur mercerie, bougies, savon et autres colifichets, un certain nombre se spécialisent dans la vente : - des tissus : Isaac DREYFUS, Samuel - de la farine : Xavier DREYFUS - du cuir : Raphaël LANG - des grains : Louis DREYFUS - des planches : Salomon REIN - du fromage : Nathan BLOCH - du fer : Isaac REIN - du vin : Isaac LANG.
Même dans le commerce des animaux, des spécialisations apparaîssent comme la famille PICKART (ovins), Bernard GINTZBURGER (chevaux)

On relève aussi l'apparition de métiers qui restent certes exceptionnels comme : - cordonnier : Sébastien DREYFUS - tailleur d'habits : Elie BING et même sculpteur : Martin ULMANN.

Exemples de réussites

Fin des années 20, certains comme Romain WAHL et Baruch LANG se lancent dans l'achat et la revente de terres et de maisons et, avec quelques grands marchands de bestiaux, commencent à constituer une petite bourgeoisie, d'autant plus que leur activité principale appelle d'autres fonctions comme le "crédit agricole" (en l'absence de toute institution de substi tution).

Autre réussite qui mérite d'être signalée, celle de Baruch WAHL qui le 25 juin 1841, obtient le brevet de Maître de Poste du relais de Sierentz pour la route Strasbourg-Basle.

Le premier juif qui figure parmi les contribuables les plus imposés de la commune, invités par le conseil municipal lors des votes du budget ou de grands projets, est Raphaël LANG en 1839.

En 1859, ce sont Baruch WAHL, le maître de poste de relais, Salomon DREYFUS, marchand de bétail et Louis DREYFUS, blatier (marchand de blé), qui font partie de ces privilégiés.

Au niveau des patronymes, on constate la venue, outre les grandes familles déjà citées comme les SCHRAMECK, qui s'installent pour de longues périodes à Sierentz, des séjours éphémères de SEE, ADLER, SPIRA, BERNHEIM, GUTH, JACOB ... tandis que les AARON abandonnent leur nom pour celui de REIN.

Mariages

"C'est pourquoi l'homme abandonne son père et sa mère, il s'unit à sa fem'me et ils deviennent une seule chair" (Genèse).

Le mariage constitue une étape très importante dans la vie d'un Juif . L'autorisation du seigneur n'est plus nécessaire comme avant l'émancipation mais l'époque n'est pas lointaine, où d'aucuns, comme le clergé de Colmar, préconisaient "que pour arrêter leur étonnante pullulation, il ne puisse plus être contracté mariage qu'au fils aîné de chaque famille juive".

En consultant, nos registres de mariages du 19e siècle, on chercherait en vain une union entre juif et chrétien mais, dès le 5 décembre 1809, Madeleine BLOCH et Abraham ULMO avaient comme témoins des non juifs : le cordonnier Joseph SINNIGER (40 ans) et Paul WESPISER, menuisier (23 ans).
Ce phénomène, interdit encore quelques années auparavant, se retrouve l'une ou l'autre fois, mais demeure très marginal.

21 juillet 1869 : Après le mariage civil, présidé par le maire Bernard BIENTZ en présence des témoins David Hirsch MAYER, Léopold BOLLACK, Abraham SCHRAMECK et Pierre LANG, tous bons amis des nouveaux mariés, Moïse BOLLACK et Claire PICARD se rendent à la synagogue. La cérémonie nuptiale est célébrée par le rabbin KIRSCH, devant une vingtaine de Juifs adultes, ce qui dépasse le minimum d'usage d'un "minyân" (quorum de dix hommes). Le couple et le rabbin se tiennent sous la "(houpa", le dais reposant sur quatre supports décorés. Après les lectures et l'énumération des devoirs conjugaux, Moïse passe l'anneau de mariage à l'index de la main droite de Claire en prononçant la formule consacrée : "Vois, tu deviens mon épouse par cet anneau, selon la loi de Moïse et d'Israël".
Les chants de bénédiction achevés, le marié brise un verre contre la "pierre de mariage", pierre située à hauteur d'homme à l'extérieur de la synagogue et ornée d'une étoile de David. Ce geste symbolique rappelle à chacun combien sont voisines, dans toute vie humaine, les joies et les peines.

La vitalité de la communauté juive de Sierentz se lit dans le nombre de mariages contractés :
1821 - 1830 : 29 mariages Cliquez ici pour voir l'inventaire des mariages juifs entre un membre de la communauté de Sierentz et un conjoint originaire d'une autre communauté
1831 - 1840 : 34 mariages
1841 - 1850 : 23 mariages
1851 - 1860 : 20 mariages
1861 - 1870 : 20 mariages

Si le choix du lieu de mariage se portait aussi souvent sur Sierentz, que ce soit le fiancé ou sa promise qui y habite, provient certainement du fait que les relations avec le reste de la population y étaient moins tendues que dans d'autres villages.

Le tableau nous montre qu'on cherchait sa fiancé ou son futur, non seulement dans les principales communautés du département, mais aussi en Suisse, dans le Grand Duché de Bade et jusqu'en Bavière.
Il est vrai que nos Juifs continuent en cette première moitié du 19e siècle de parler habituellement le judéo-alsacien, une branche à part du yiddish et tendent par là à appartenir à cette vaste entité qui s'étend du nord de la Suisse à la Hollande : le Judaïsme rhénan.

Ce n'est que vers le milieu du siècle que leurs regards se tournent vers la Haute-Saône et la Côte-d'Or, d'où résultent des mariages comme : Lazare DREYFUSS et Caroline LEVY (Vauvillers) - Salomon PICARD et Sarah BONEFF (Foussemagne) - Fanny ULMO et Jules BLOCH (Dijon).

Carnet blanc

Amulette pour chambre d'accouchée. Découpage de papier blanc sur fond gris. Coloriage à l'aquarelle et texte à l'encre noire (Musée juif de Bâle)
Le 22 février 1864 sont unis pour le meilleur et pour le pire par le maire Simon Fest, Joseph FEIST, chevalier de l'ordre impérial de la légion d'honneur, percepteur des contributions directes, domicilié à Sierentz et Rosalie LEVY de Mulhouse.
Les quatres témoins sont :
Léopold FEIST, 33 ans, sous-lieutenant, officier payeur au 52e régiment de ligne, domicilié à Lyon ; Joseph LEVY, 44 ans, rentier, de Mulhouse ; David MAYER, 38 ans, banquier, de Dieuze (Meurthe) ; David LEVY, 43 ans, lithographe, de Colmar.

Naissances

Il est incontestable que l'accroissement notable de la population juive à cette époque est lié, outre les facteurs déjà cités, à un très fort taux de natalité et ceci, malgré une mortalité infantile très importante :
1805 : 9 naissances - 1806 : 14 - 1810 : 14.
Prenons comme autre exemple les années 40 :
1841 : 7 - 1842 : 10 - 1843 : 8 - 1844 : 12 - 1845 : 9 - 1846 : 11 - 1847 : 7 - 1848 : 9 - 1849 : 8 - 1850 : 15
Soit un total de 96 naissances, dont 45 petits "DREYFUS".

Fin juillet 1849 : Dans la chambre de Jacobé REIN, née Dreyfus, qui attend un heureux événement, sont accrochés des morceaux de parchemin, couverts de textes. Ces amulettes sont destinées à préserver la future maman et le nourrisson des maladies et dangers de toutes sortes.
Le 3 Août, huitième jour après sa naissance, Lehmann REIN est emmené à la synagogue, où le "mohel" procédera à la circoncision, à l'aide d'un couteau tranchant uniquement réservé à cette opération. Dix hommes juifs assistent à la cérémonie. La mère et les autres femmes se tiennent dehors. Le parrain, tenant le petit Lehmann sur ses genoux prend place sur la "banquette d'Elie", siège à deux places, dont l'une est réservée au prophète, car l'enfant doit grandir sous sa protection, dans l'attente du Messie. Ce n'est qu'à l'issue de la cérémonie, "qu'on prononcera pour la première" fois le nom hébraïque du petit garçon.
Dans ce livret sont enreigstrées près de cent circoncisions effectuées par Meir Bar Jehuda dans son village d'Hegenheim et dans les environs (Musée juif de Bâle)

Trois ans plus tard, le petit Lehmann accompagnera pour le première fois son père Abraham REIN à la synagogue. Il apportera avec lui "sa" toile, sur laquelle il était couché lors de sa circoncision et dont les femmes de sa famille ont confectionné une "Mappah", banderole de plus de 2 m de long, qui enveloppera un jour le rouleau de la Torah, que le jeune garçon lira lors de sa "BarMitsvah".
Par cette cérémonie, qui tombe le Shabath après le 13ème anniversaire de sa naissance, Lethmann REIN prendra rang parmi les adultes.

La petite Claire SCHRAMECK est présentée le lendemain de sa naissance, le 22 juin 1856, par son père Isaac, cabaretier, au maire Jean-Pierre MATTER, en présence des témoins Jean HABY et Pierre HIERUNDIER, appariteurs, pour l'inscription au registre d'état-civil. Elle recevra son prénom hébraïque le jour du Shabath. Son père sera appelé à la Torah et fera bénir sa fille en faisant un don aux oeuvres de bienfaisance.


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