Le cimetière  de Grussenheim
par le grand rabbin Joseph Bloch et Salomon Picard
Extrait de Grüssenheim communauté juive disparue, 1960
Edité par les amis du cimetière israélite de Grüssenheim


Monument aux Morts du cimetière israélite de Grüssenheim

Le cimetière, situé à la sortie du Neudorf au lieu dit "Jedewaid" (pré des Juifs), fut inauguré le 24 Iyar (28 mai) 1810. Auparavant les Juifs de Grussenheim enterraient leurs morts au cimetière israélite de Mackenheim comme ceux de Biesheim, Vieux-Brisach, Marckolsheim, Riedwihr, Diebolsheim, Boesenbiesen, Gerstheim ; certains avaient acquis une concession au cimetière de Sélestat.

Le cimetière de Mackenheim existait déjà en 1608. Vu le développement des communautés affiliées, il fallait l'agrandir à plusieurs reprises - en 1629, lorsque le Rhin en avait emporté une partie, en 1685 et le 7 juin 1775. A cette date Jacob Wurmser, "Judenschultheiss" à Grussenheim, et Alexandre Weil, "Schurmverwandter Jude" à Grossenbiessen (Biesheim) achetèrent à la commune de Mackenheim un terrain de "60 Schuh (pieds) auf (sur) 120 Schuh" pour la somme de 400 Gulden. On stipule dans l'acte : "Die gnädige Herrschaft von Flachslanden allhier soli wie bisher von der Judenschaft beim Begräbnisse eines Erwachsenen 4 Gulden und bei demjenigen eines Kindes 2 Gulden erhalten. Die Gemeinde erhält als Macherlohn der Gräber für jeden Erwachsenen 1 Gulden und für ein Kind 5 Schilling".

Le nombre des habitants juifs de Grussenheim était alors d'environ 100 ; il était de 200 environ en 1810, lorsqu'ils ouvrirent leur propre cimetière.

Le premier registre des enterrements s'est perdu pendant la guerre de 1939-45. Heureusement Emile Picard avait reproduit dans un nouveau registre (qui a été conservé) quelques notes. Nous connaissons ainsi les administrateurs (Gabboï) qui se sont succédé depuis la fondation du cimetière : Wolf b. Nathan Wormser et Nathan b. Mordechaï Geismar (1810) ; Schlome b. Meschulem Geismar et Baruch b. Mordechaï Wormser (1814) ; Mordechaï b. Schlome Geismar et le même Baruch b. Mordechaï Wormser (1823) ; le même et Joseph b. Meschulom Bloch (1825) ; Eisik b. Zwi Heimendinger et Hirsch b. Schimeon Geismar (1837) ; Libmann b. Jehuda Picard et Mordechaï b. Baruch Wormser (1857) ; Leïb b. Jizhok Sulzer (1862) ; Libmann h. Matisjahu halévi (1874) ; Matisjahu b. Libmann halévi (1875); Eisik b. Schimeon Geismar et Sussmann-Meschulom Bloch (1882).

En octobre 1907 Eisik Geismar rendit le registre du cimetière et la Caisse à la Communauté, et Emile Picard administra le Cimetière jusqu'à la nomination de deux nouveaux Gabboïm qui eut lieu le 19 avril 1908. Sur proposition du Président de la Communauté, Salomon Heimendinger, furent nommés Gabboïm : Jacques Heimendinger (Jacob b. Meïr), secrétaire et trésorier, Joseph Bloch (Joseph b. Meschulom) assesseur. Le trésorier prit alors en charge la fortune de l'administration du cimetière, soit Mk. 225,62 et 4 obligations Ville de Paris. Le procès-verbal de cette réunion porte les signatures de : Salomon Heimendinger, Emile Picard, Joseph Netter, Jacques Heimendinger, Salomon Geismar, Samuel Gerst, Jacques Geismar, Joseph Bloch.
Le dernier administrateur d'avant 1939 était Arthur Heimendinger, fils de l'ancien Gabbaï Jacques Heimendinger. C'est lui qui après la guerre a continué de s'occuper des affaires du cimetière comme Président du Comité d'Entretien.

Comme dans beaucoup d'autres localités, les camarades de ceux qui sont tombés sur les champs de bataille de la guerre de 1914-18 (...), ont fait ériger un monument en leur mémoire. Ce monument, sorti des ateliers de la maison Brutschi de Ribeauvillé, est resté intact malgré la bataille qui a ravagé le village en 1945 ; par contre le mur du cimetière avait été enlevé pour servir à une défense antichars ; de nombreuses pierres tombales avaient été endommagées par les obus. Un nouveau mur fut construit grâce aux dommages de guerre accordés par le M. R. U. ; une plaque portant les noms des 20 personnes juives de Grussenheim, mortes en déportation, fut apposée sur le premier Monument aux Morts (...)
La consécration de cette plaque a eu lieu le 5 septembre 1948 sous la présidence du grand rabbin Fuks, de Colmar et en présence du rabbin Bloch, de Haguenau. Devant une nombreuse assistance les deux rabbins ont rendu un hommage ému aux victimes de la cruauté nazie

Depuis 1955 le Comité d'Entretien organise chaque année, au mois d'Eloul, une cérémonie commémorative qui réunit les anciens de la communauté en très grand nombre au cimetière de leur village natal. Le rabbin Bloch, natif de Grussenheim, lui a prêté jusqu'ici son concours par un sermon de circonstance. Celui de la première de ces réunions (le 28 août 1955) fut introduit par des paroles qui peuvent trouver leur place ici :

"Alors que nous avions été expulsés, pendant la guerre, de notre pays natal, nos cimetières étaient fermés, souvent aussi saccagés, et attendaient en vain la visite de la foule pieuse des pèlerins habituels. Mais nous avions continué ce vieil usage dans les lieux de notre exil. Quant à nous, nous nous étions réunis dans le petit cimetière de Clermont-Ferrand afin de créer l'ambiance de recueillement pour les prières consacrées à la mémoire de ceux qui dormaient de leur dernier sommeil dans la terre lointaine de notre chère Alsace. Pendant cinq ans nous vivions ainsi dans un cauchemar épouvantable, cinq ans qui ont vu disparaitre tragiquement tant des nôtres qui nous avaient été les plus chers. Depuis l'heure libératrice se sont écoulés encore dix ans qui nous ont permis de faire le triste bilan de nos pertes cruelles et d'inscrire sur des monuments dans nos cimetières les noms innombrables de ceux dont il ne nous reste que le souvenir ...
Dispersés dans tous les coins de notre pays et même hors de ses frontières, nous sommes revenus aujourd'hui dans le cimetière de notre village natal où nous avons vécu une heureuse jeunesse - heureuse sans toujours l'avoir appréciée. Nous sommes revenus poussés par un sentiment de nostalgie mélancolique, pour faire acte de piété et vivre une heure de revoir avec les vivants et les morts ...
Quels changements se sont produits depuis notre jeune âge : la belle synagogue où nous avions si souvent prié, n'est plus, la vaste école sur les bancs de laquelle nous étions assis, n'est plus, les modestes maisons qui nous avaient abrités, ne sont plus, les braves gens qui nous ont vus grandir, et beaucoup de ceux qui ont grandi avec nous, ne sont plus. D'une grande et belle communauté juive ne reste que ce champ de repos de ceux que nous avons aimés et qui nous avaient aimés.
Vous imaginez le serrement de coeur qui m'étreint à évoquer de tels souvenirs. Et si je dois remercier Dieu qui m'a donné la grâce de vous adresser la parole comme votre aîné, il m'est d'autant plus difficile de dominer mon émotion à la vue de tant de visages connus qui me rappellent leurs parents et grands-parents.
Permettez-moi de consacrer ma première pensée à ceux que la France juive entière commémore en ces derniers jours d'Eloul. En effet, le premier jour de Seli'hôth qui est proche et qui a toujours été consacré au souvenir de nos morts, a été également destiné comme journée de deuil, de Jahrzeit, en mémoire de ceux - et leur nombre est immense - qui sont devenus les victimes des deux guerres : les héros du champ de bataille, les fusillés par l'ennemi sans pitié et sans conscience et enfin - ce qui nous touche le plus profondément, parce que c'est la page la plus sanglante de notre longue et pourtant douloureuse histoire - les hommes, les femmes, les vieillards et les enfants, martyrs obscurs des camps de la mort, et dont on ne connaît ni le jour ni le lieu de décès. Car nous opposons un refus catégorique à ceux qui voudraient effacer de notre mémoire les souffrances inouïes que des hommes cruels nous ont fait subir. Nous ne pouvons pas oublier, nous ne devons pas oublier. Nos martyrs ont les yeux fixés sur nous, ils ne connaîtraient pas la paix au ciel, et ici-bas notre conscience n'aurait pas de repos. Non, nous ne les oublierons pas, et le judaïsme français, en les honorant, s'honore lui-même."

Après la cérémonie commémorative du 20 septembre 1959 eut lieu l'assemblée constitutive de la nouvelle association "Les Amis du Cimetière israélite de Grussenheim". Le rabbin Joseph Bloch a été nommé Président d'honneur.
Remplaçant le "Comité d'Entretien", l'Association aura la charge de veiller à l'entretien et la conservation du cimetière.


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