La présence juive en Alsace bossue
Pierre KATZ
Juin 1994

Préambule

Quand on veut traiter du traiter du problème de la présence juive dans l'Est de la France, on se heurte d'emblée à deux problèmes : quel est le domaine géographique à prendre en compte ?

L'Alsace Bossue est une région qui a une certaine unité, mais dont les frontières ne sont pas définies par des critères indiscutables d'ordre géographique ou administratif. De plus, les limites tracées par la structure administrative ne constituent pas des frontières pour les habitants : les Juifs des cantons de Drülingen et de la Petite-Pierre ont des contacts étroits avec ceux de la plaine alsacienne, ceux du canton de Sarre-Union avec les communautés juives de la Moselle (Fenetrange, Metting, Schalbach, Puttelange, Saint-Jean-Rohrbach, Hellimer, Sarreguemines, Frauenberg).

Quel a été dans le passé le statut des Juifs ?

Cette question est fondamentale, car avant l'émancipation des Juifs par la Révolution française en 1791, le statut des Juifs,et notamment le droit de résidence, n'était pas du ressort des souverains - empereur allemand ou roi de France -, mais des seigneurs locaux,qui avaient des politiques très diverses. Force est donc de traiter le problème non pas globalement,mais communauté par communauté.
Pour faire face à ce double problème,j'ai donc retenu comme limitation géographique le Rabbinat de Sarre-Union tel qu'il a été constitué au début du 19ème siècle, avec les communautés de :

L'évolution des communautés

On sait que les Juifs sont arrivés dans les régions rhénanes dès le 4ème ou 5ème siècle, à la suite des légions romaines, et se sont installés sur toutes les grandes voies de circulation, puisqu'une de leurs activités essentielles a été d'assurer l'intendance de ces légions.

On a des traces d'implantation très anciennes aussi bien sur le Rhin (Cologne notamment) que sur la Moselle (Trèves) ; et il serait bien étonnant qu'il n'y ait pas eu d'implantations dans la vallée de la Sarre. Malheureusement, je ne connais aucune preuve irréfutable d'une telle présence et je suis obligé de me contenter de cette vraisemblance.

Les archives sont également fort peu loquaces sur toute la période qui s'étend jusqu'au milieu du 17ème siècle, la fin de la guerre de Trente Ans (traité de Westphalie en 1648) amorçant une période de redressement après plus de deux siècles de troubles de tous ordres. C'est à partir de cette date que renaît le judaïsme rural alsacien et lorrain, dans la configuration qui a persisté jusqu'au milieu du 20ème siècle; et c'est cette date que j'ai retenue comme point de départ pour décrire l'évolution des communautés juives de l'Alsace Bossue.

Sarre-Union

La synagogue et l'école israélite de Sarre-Union
Dès le milieu du 17ème siècle, la Lorraine (comme l'Alsace d'ailleurs) connaît une immigration juive si importante que, en 1721, le Duc Léopold limite strictement le nombre de familles juives autorisées à cinquante ;et parmi ces familles se trouve à Bouquenom la famille de Sacri Coblentz (orthographe approximative du prénom Zacharie). Ce même Zacharie se retrouve comme seul juif autorisé à Bouquenom en 1753 par le roi et Duc Stanislas Leczinski. Il est difficile de dire combien de personnes cela représente, car à cette époque on compte les personnes par "feux" ; et selon les cas, un feu se limite aux parents et aux enfants encore célibataires vivant au foyer, ou au contraire s'étend aux enfants déjà mariés et à leur famille, ainsi qu'à la domesticité.

Cette communauté connaît alors un développement assez rapide, puisqu'en 1808, on trouve à Sarre-Union 35 familles groupant 197 personnes. On y trouve bien entendu les descendants de Zacharie Coblentz, mais aussi des familles venant de communautés villageoises voisines (Frauenberg, Metting, Dehlingen) et aussi de communautés plus éloignées (Aronsohn médecin de Metz, Liebermann commerçant de Saverne, Rosenwald de Landau).

Tout au long de la première moitié du 19ème siècle, la communauté se développe pour atteindre 400 personnes vers 1845. A partir de ce moment, la décroissance commence, les Juifs s'installant progressivement dans les centres urbains plus importants. Ce mouvement est accéléré à partir de 1871 par les options pour la France et l'émigration en Amérique (du Nord mais aussi du Sud).La communauté compte moins de 300 personnes en 1882, moins de 200 personnes en 1910 et 81 personnes en 1936.

Après les évènements de 1940-1945, la communauté se reconstitue et atteint 53 personnes en 1953 ; mais la moyenne d'âge est fort élevée et à partir de 1965, elle fond très rapidement.

Harskirchen

Harskirchen n'apparaît pas dans les arrêtés des ducs de Lorraine de 1721 et 1753. En 1808, cinq familles juives groupant 25 personnes vivent à Harskirchen. Trois d'entre elles sont installées dans les dernières années du 18me siècle, en provenance de Grosbiederstroff, Rening et Hellimer. Les deux autres viennent vraisemblablement du Pays de Bade.

Harskirchen s'est développé au cours de la deuxième moitié du 18me siècle, quand elle est devenue chef-lieu de bailliage des Nassau-Sarrebruck et petite métropole commerciale. C'est cette situation qui a du attirer les quelques familles juives. La communauté ne s'est pas développée : elle compte encore vingt personnes en 1840 et est éteinte en 1851.

Diemeringen et Dehlingen

Les Rhingraves de SALM semblent avoir très tôt pratiqué une politique assez tolérante vis-à-vis des Juifs, puisque l'on trouve des communautés dans beaucoup de localités relevant de leur autorité : Fenetrange, Morhange, Puttelange en Lorraine, Grumbach et Kirn en Rhénanie. Dès 1712, deux familles sont signalées à Diemeringen. A la fin du 18me siècle,on trouve quatorze familles à Diemeringen et deux familles à Dehlingen.

Les registres de prise de nom de 1808 font état de 57 personnes groupées en quatorze familles à Diemeringen et de 39 personnes groupées en neuf familles à Dehlingen.On peut noter que la plupart des chefs de famille sont nés sur place.

La communauté de Dehlingen atteint 98 personnes en 1841, date à laquelle s'amorce le déclin ; la communauté est pratiquement éteinte à la fin du 19me siècle. A Diemeringen,la croissance se poursuit jusqu'en 1882, où la communauté compte 132 personnes. Le déclin s'amorce alors mais assez lentement : il y a encore 88 Juifs à Diemeringen en 1936. Après 1945, la communauté se reconstitue, mais comme à Sarre-Union, fond très rapidement à partir de 1965.

Struth

L'implantation juive à Struth remonte au début du 18me siècle. A cette époque Struth appartient à M. de Fouquerolle,petit seigneur de la Noblesse Immédiate de Basse-Alsace ; et beaucoup de ces petits seigneurs ont vu dans l'implantation de familles juives une source de revenus non négligeable : droit de première installation, puis droit de protection annuel (Schirmgeld).

La communauté se développe rapidement : 70 personnes en 17 familles en 1784, 103 personnes en vingt familles en 1808, 182 personnes en 1841. Une première vague de départs fait tomber la communauté à moins de 150 personnes (147 en 1861, 146 en 1910).

Après cette date le déclin reprend : 45 personnes en 1936, 23 revenues après 1945. Et aujourd'hui la communauté est éteinte.

Les prises de nom de 1808 font apparaître l'existence d'une petite communauté juive à Tieffenbach : 32 personnes groupées en huit familles. D'après les patronymes adoptés, il semble qu'au moins cinq des familles soient originaires de Struth. Cette commuauuté subsiste sans se développer jusqu'en 1861, puis s'éteint rapidement.

Les raisons de l'implantation de Juifs à Tieffenbach vers 1800 ne sont pas connues. Peut-être sont-elles liées à l'activité industrielle qui y était implantée : scierie, haut-fourneau (Les Juifs étaient peut-être marchands de bois ou ferrailleurs).

Les installations communautaires

Les communautés de Sarre-Union, Diemeringen, Dehlingen et Struth se sont dotées très rapidement d'installations communautaires. Il est vraisemblable que ces communautés ont disposé dès le milieu du 18me siècle, non pas de synagogues, mais de lieux de prière (Kahlstub) aménagés dans des maisons particulières. Au 19me siècle, des synagogues ont été construites : en 1827 à Dehlingen, 1835 à Struth, 1839 à Sarre-Union, 1867 à Diemeringen (avec une restauration en 1910).

Des écoles privées ont certainement fonctionné dès la fin du 18me siècle ; certaines furent converties en écoles publiques confessionnelles : en 1850 à Sarre-Union,en 1862 à Diemeringen.

Des cimetières furent également créés, dès 1750 à Struth, 1770 à Diemeringen. Ceux de Dehlingen et Sarre-Union datent de 1830 environ.

La situation économique

Les Juifs de l'Alsace Bossue ont l'activité traditionnelle de tous les Juifs ruraux alsaciens et lorrains : ils assurent tout le commerce rural, aussi bien les commerces spécialisés (bestiaux, grains, farine, cuirs et peaux,....) que le colportage et les diverses activités de récupération et de revente (friperie, ferrailles....).

Certains Juifs plus riches pratiquent le prêt d'argent. Mais il faut souligner que,si le nombre de prêts est important, leur montant reste limité (les prêts juifs représentent 50% des prêts en nombre, mais seulement 10 à 15% en montant). Et plus de la moitié des Juifs vivent à la limite de l'indigence (c'est à dire dans les bonnes années un peu au dessus, dans les mauvaises bien en dessous).

La communauté de Sarre-Union semble un peu faire exception : le nombre de commerçants établis et relativement aisés, est plus important. Cela est vraisemblablement du à la politique des rois de France dans la deuxième moitié du 18me siècle : ils exigeaient des Juifs un droit de première installation élevé, inaccessible aux familles pauvres.

Les rabbins de Sarre-Union

Intérieur de l'ancienne synagogue de Sarre-Union
Lors de la mise en place de l'organisation territoriale du judaïsme français en 1808, Sarre-Union fut l'un des 18 rabbinats de la circonscription rabbinique du Bas-Rhin, relevant donc du grand rabbin de Strasbourg.

Le premier rabbin est Hirtz Nephtali Lvy. Né en 1750 à Schwenheim (Bas-Rhin), on le trouve à Metting à 1789 ; il s'installe à Sarre-Union en 1798 et exerce le métier de négociant ; il prend les fonctions de rabbin en 1809 et les exerce jusqu'à sa mort en 1819.

Il semble que le poste reste vacant jusqu'en 1832, où il est occupé par Joseph Lvy, fils de Hirtz Nephtali Lvy né à Sarre-Union en 1799. On peut signaler que Joseph Lvy a épousé Judith Heymann, fille de Meyer Heymann, premier rabbin de Phalsbourg (mais qui en 1811 exerce encore le métier de ferrailleur). Un fils de Joseph Lvy, Raphaël né à Sarre-Union en 1846, deviendra grand rabbin de la Synagogue des Tournelles à Paris.

Le successeur de Joseph Lvy est Isaac Gungenheim, né à Dornach (Haut-Rhin) en 1847. Isaac Gungenheim a épousé Julie Boch, fille de Lazare Bloch, rabbin de Quatzenheim, petite-fille de Lippmann Meyer, rabbin de Ribeauvillé et petite-nièce de Jekel Meyer, premier grand rabbin du Bas-Rhin. Isaac Gungenheim est le père du grand rabbin Max Gungenheim, qui exerça à Quatzenheim,Westhoffen, Bouxwiller et Saverne. Il est le père du grand rabbin Ernest Gungenheim, qui fut directeur du Séminaire Rabbinique de France, et l'arrière-grand-père de Michel Gungenheim, Directeur du Séminaire Rabbinique, Edmond Schwob, grand rabbin de Nancy, Alexis Blum, rabbin de Reims et Daniel Gottlieb, rabbin de la Communauté Ohel Avraham ("Montévidéo") de Paris.

Les successeurs de Isaac Gungenheim furent de 1912 à 1919 Moïse Debré, qui se caractérisa par sa stricte orthodoxie, et 1920 à 1924 Jérôme Lvy, qui fut ensuite rabbin d'Obernai. Le dernier rabbin de Sarre-Union fut de 1925 à 1927 Abraham Deutsch, qui fut ensuite grand rabbin de Strasbourg de 1945 à 1970, et eut la lourde charge de reconstruire le judaïsme bas-rhinois après les évènements de 1940-1945.

Conclusion

Ce survol de l'histoire des communautés juives de l'Alsace bossue permet de se faire une idée de leur importance et du rôle qu'elles ont jouées dans l'évolution politique, économique et sociale. Mais il met surtout en évidence le caractère extrêmement fragmentaire de nos connaissances dans ce domaine.

Ceci est du tout d'abord à la pauvreté des archives. Certes de tous temps, les Juifs ont été exploités, parfois massacrés, souvent protégés, mais cela se faisait par convention verbale : on n'a que rarement consigné ces faits par écrit. Et c'est souvent par des mentions très brèves que l'on obtient des renseignements intéressants : l'apparition d'un Abraham, d'un Isaac, d'un Leyzer,comme tierce partie dans un acte notarié vous révèle la présence de Juifs. Il est donc indispensable que toutes les personnes qui se livrent à des recherches historiques relèvent ces mentions qui, individuellement sont insignifiantes, mais qui regroupées peuvent apporter des éclairages essentiels;

Ensuite il est aujourd'hui encore difficile d'aborder objectivement l'histoire du judaïsme. Ce n'est pas en quelques années, ni même en quelques décennies, que l'on pourra effacer les traces de plus d'un millénaire d'enseignement de la doctrine du mépris du peuple déicide par toutes les églises chrétiennes. Dans la bouche d'un chrétien, le terme de "Juif" a toujours une connotation péjorative. Les Juifs de leur côté ont tendance à mal interpréter la notion de "peuple élu" ; l'élection du peuple juif confère beaucoup d'obligations, mais aucun droit. Dans la bouche d'un Juif, le terme de "Goï" qui désigne tout non juif, conserve toujours une connotation méprisante. Et ce sont ces préjugés qu'il faut surmonter des deux côtés. Les Juifs n'ont pas été des démons assoiffés de sang chrétien, comme on les a trop souvent dépeints dans le passé ; ils ne sont pas non plus des anges victimes de la méchanceté du monde, comme certains voudraient les présenter aujourd'hui. Ils ont été, avec toute la diversité de caractères, de tempéraments et de comportements que cela implique, tout simplement DES HOMMES.

Photographies et illustrations : © Michel Rothé

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