Chronique de la communauté juive de Lauterbourg (suite)

L'émancipation

Parmi les mesures qui visaient à ralentir la croissance de la population juive figurait aussi l'interdiction de contracter mariage sans l'autorisation préalable du Roi. On notera effectivement un seul mariage israélite à Lauterbourg dans la période 1784-1789, celui de Baruch Lévy avec Hana Salomon en 1786.

Vint enfin le décret d'émancipation des juifs, le 27 septembre 1791, qui leur donnait accès à la nationalité française. Le conseil municipal de Lauterbourg, par un arrêté du 20 février 1792, tenta d'empêcher les juifs de prêter le serment qui devait les faire reconnaître en tant que citoyens français. Ils exigeaient que les juifs se présentent sans couvre-chef. Mais les juifs purent rapidement faire appel devant les autorités du district de Wissembourg, lesquelles se prononcèrent en leur faveur.

Ainsi, quatre chefs de famille furent acceptés comme citoyens actifs (jouissant des droits civiques et politiques). Les autres furent désignés citoyens inactifs (ne votent pas et ne sont pas éligibles), car ils ne disposaient pas du minimum de revenus exigés.

Sous la terreur, on soupçonna les colporteurs et les marchands juifs de la région de Lauterbourg de répandre la propagande contre-révolutionnaire. En novembre 1793, le représentant Baudot écrit à son collègue Duval : “Les juifs nous ont trahis dans les plus petites villes et dans les villages du côté de Wissembourg; on serait en peine pour en compter 10 reconnus patriotes dans les départements du Haut et Bas-Rhin. Ne serait-il pas convenant de s'occuper d'une régénération guillotinière à leur égard ?”

Tous les cultes étaient proscrits. La synagogue de Lauterbourg fermée. L'église de Lauterbourg fut pillée et transformée en “Temple de la Raison” en juin 1794 pour satisfaire au nouveau culte. Deux prostituées, une juive et une chrétienne, y étaient honorées comme des déesses.

Le 19ème siècle: essor et régression

En 1807, les 135 israélites représentaient 6 % de la population dans un Lauterbourg à majorité catholique. Le thème anti-juif ne s'était pas atténué. Le 25 pluviose en XI (14 février 1803), le Conseil municipal déplora l'installation de 8 juifs “cosmopolites”. Ils viennent grossir une “colonie” qui s'est accrue durant la Révolution. Il préconisait un règlement restrictif à leur égard, prétextant: “En général cette nation paresseuse ne s'adonne pas au labourage, mais à la mollesse, la fainéantise, au brocantage et à l'usure”.

Napoléon 1er décida la réorganisation complète du culte hébraïque, avec la mise en place d'une structure centralisée (les consistoires) calquée sur le modèle protestant. Lauterbourg est le chef-lieu rabbinique d'un territoire comprenant en outre les communes de Niederrodern, Oberlauterbach et Trimbach. A sa tête figurait une commission administrative de 9 membres élus (en général les notables) et d'un président. Au début du siècle et jusqu'à sa mort en 1828, il s'agissait d'Isaac Auscher.

Isaac Auscher avait fait établir un testament par lequel il léguait un certain nombre d'immeubles et de biens et spécifiait la conduite à suivre, afin de pourvoir aux besoins de l'école israélite, en contre-partie de prières annuelles à sa mémoire. Dans le cas où l'école ne devait pas fonctionner, le legs devait être géré par la famille Auscher et être alloué à des israélites nécessiteux de la ville. Ainsi, et pendant des générations, à chaque anniversaire de sa mort, on rouvrait un petit local rue du Moulin pour y réciter quelques prières à la mémoire d'Isaac Auscher. Et cette tradition se perpétua fidèlement jusqu'au bout.

Le 17 mars 1808, le décret, resté sous le nom “d'infâme”, introduit un système discriminatoire à l'égard des juifs, comme l'obligation d'un certificat de non-usure et d'une patente, pour tous ceux qui voulaient exercer une activité commerciale. Mais ce sera l'occasion de discerner une première ébauche de détente entre la ville de Lauterbourg et sa communauté juive. Le Conseil Municipal accordera tout de même 13 patentes sur les 21 demandes des chefs de famille juifs.

Le 20 juillet 1808, le décret dit “de Bayonne” obligeait les juifs à adopter un patronyme définitif. Au cours des mois d'octobre et de novembre 1808, les 160 israélites résidant à Lauterbourg se présentèrent à la mairie afin de faire inscrire leurs noms définitifs. Certains choisirent de conserver leur identité (par exemple: Aaron Auscher, Samuel Halff, Jacob Lévy); d'autres modifièrent leur patronyme. Parmi eux, on trouve :
Léon Abraham qui devint Léon Fromental ; son fils Abraham Léon devint Abraham Fromental. En voici un très intéressant : Michel Moyses devint Michel Deprés (il signe “Deepré”). Ce nom deviendra Debré. Cette famille est célèbre, en particulier grâce à Michel Debré, l'un des pères de la constitution de la 5ème République.

De grandes disparités de revenus existaient entre les différents membres de la communauté, et les contrastes y étaient plus marqués que dans la collectivité chrétienne. Il y a certes quelques exemples d'enrichissement rapide de certaines familles juives (Auscher, Roos et Halff), mais d'une manière générale, le niveau de vie, toutes confessions confondues, était très médiocre à Lauterbourg, ville chère et soumise au climat et à la conjoncture. Il y a néanmoins, 2 fois plus de pauvres chez les israélites (13%) que parmi les chrétiens (7%).

L'essentiel des activités des juifs était alors constitué par le commerce du bétail, celui des biens fonciers (la moitié transactions immobilières enregistrées à Lauterbourg), dominé par la famille Halff, et le prêt d'argent. Mais dans le domaine des prêts passés devant notaire, les juifs sont devancés par des prêteurs chrétiens locaux et des usuriers extérieurs au canton, dont beaucoup sont des fonctionnaires.

Les juifs exerçaient également d'autres activités, qui les menaient bien au-delà des limites de l'Outre-Forêt, en Hongrie, à Mayence ou à Strasbourg.
Dans la première moitié du 19ème siècle, les juifs de Lauterbourg migreront peu. La plupart s'enracinent dans leur terroir. Leur lente mutation s'opèrera à Lauterbourg comme partout en Alsace malgré, l'anti-judaïsme.

Un article d'un journal de Paris se montre sournoisement malveillant à l'égard des juifs. “Le courrier Français “, évoque en effet en mai 1831 “l'interdiction des processions catholiques à Lauterbourg, une commune à majorité juive” (ce qui était évidemment grossièrement faux, puisque leur proportion excédait alors à peine 10 %) La rumeur publique attribue même aux juifs la responsabilité de cet article (en fait, il avait été écrit par des militaires de la place). L'affaire remontera jusqu'au Ministre de l'Instruction Publique et des Cultes, Montalivet qui, comme le maire et le préfet, apportera son soutien à la communauté juive.

La communauté juive demanda en 1835 à ce que son école obtînt le statut d'école communale, avec notamment le transfert des charges à la commune, comme c'était le cas pour les écoles catholiques. Malgré une furieuse et méprisante opposition du Conseil municipal, la ville devra céder en janvier 1854, après 20 ans de procédures.

Les relations judéo-chrétiennes continuaient à être émaillées d'incidents parfois violents: Par exemple, à l'hôtel de l'Ancre, le lundi gras, quelques jeunes bourgeois de la ville, expulsent des jeunes filles et des femmes juives à coup de pieds.

Il aura tout de même suffi deux ou trois générations pour que cette communauté accomplisse de profondes mutations. La perception que l'on avait des israélites s'améliorait peu à peu avec l'installation progressive de relations d'interdépendance.

Le 19ème siècle marque l'apogée de la communauté juive lauterbourgeoise. En 1851, on dénombre 334 israélites (15 %). Elle représentera même un peu plus tard associée à Trimbach la troisième communauté bas-rhinoise. Elle avait sa synagogue, son cimetière, et son école.

Si un chantre était attaché de tous temps aux services du culte, la présence d'un rabbin à Lauterbourg n'est attestée qu'à partir de 1832. Il s'agit de Éphraïm Haas. Il était originaire de Prusse rhénane. Il se livrait aussi à la vente de bétail et au prêt de petites sommes d'argent. Comme pour la plupart des rabbins qui se sont succédés à Lauterbourg, sa fortune était bien maigre; elle s'élevait à son décès à 2.240 F, auxquels s'ajoutaient 15 créances représentant 1.874 F. Lui-même était endetté auprès de Léon Auscher et Henri Halff.

Son successeur fut Salomon Ulmann, né à Saverne en 1806. Il entame son premier ministère à Lauterbourg, le 19juin 1834. Il devint grand-rabbin de Nancy en Janvier 1844, avant d'être élu grand-rabbin de France en 1853. Il publia de nombreux ouvrages religieux, une grammaire hébraïque complète et des traductions. C'était un homme d'ouverture et de grand savoir.

La synagogue de Lauterbourg se situait à l'origine dans une maison près du versant sud du Mitteltor ; en 1760, l'oratoire fut transféré sur le “Fischerberg”, au nord de la rue de la Forge. Il s'agissait d'un bâtiment en bois de dimensions modestes (12 m de long et 10 m de large). Comme on s'y trouvait de plus en plus à l'étroit, les membres de la commission administrative de la communauté israélite de la ville décidèrent en 1842 de construire un nouveau lieu de culte.

L'architecte de Germersheim, Floerschinger conçut un édifice à deux étages de 20,80 m de long sur 11,70 m de large, d'une dizaine de mètres de haut jusqu'au pignon. Les murs étaient en brique, la pierre de taille était utilisée pour le socle et les parements des fenêtres et du portail. La charpente était en bois de sapin du Rhin et la couverture faite de tuiles de Soufflenheim. A l'intérieur, la tribune était en bois de chêne et l'autel était situé au milieu de la synagogue. La synagogue sera inaugurée en 1852.

Pendant longtemps, les membres des deux communautés de Lauterbourg et Wissembourg étaient enterrés en territoire palatin, au-delà de la frontière. Wissembourg eut son propre cimetière (qu'il partagea avec Lauterbourg), au début du XVIIIème siècle (la plus ancienne tombe date de 1702). Celui de Lauterbourg, autorisé bien plus tard (la plus ancienne tombe date de 1877), jouxte les cimetières catholique et protestant.

Il y a, en 1866, 64 familles israélites, réparties un peu partout dans Lauterbourg, exerçant divers métiers, et, pour la première fois, on trouve un médecin (Cerf Levy). Le patriotisme des juifs a été bien largement décrit. A Lauterbourg, les enfants juifs parlaient le français couramment, alors que ceux de l'école catholique avaient plus de difficulté (leur professeur, Louis Wild ne maîtrisait pas la langue française). La communauté juive lauterbourgeoise célébrait fidèlement les fêtes nationales et les victoires des différents régimes. Elle s'indignait de ne pas voir des membres du Conseil municipal et des fonctionnaires se joindre à ses cérémonies commémoratives. La guerre de 1870 exalta encore ce patriotisme fervent.

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