Le Dernier Testament
Chronique de la communauté juive de Lauterbourg
par Serge BRAUN

18ème colloque de la Société d'Histoire des Israélites d'Alsace et de Lorraine, Strasbourg 10-11 février 1996

Lauterbourg est aujourd'hui un chef-lieu de canton de 2500 habitants, une ville ouvrière, avec un complexe industriel en particulier chimique important. Sa situation lui aura toujours conféré un intérêt stratégique militaire et économique. Lauterbourg est situé sur un petit promontoire qui domine la vallée du Rhin aux confins de l'Outre-Forêt dans le recoin frontalier avec l'Allemagne marqué par la Lauter au Nord et le Rhin à l'Est.

Les origines de Lauterbourg, les premiers juifs et la grande peste de 1349

Lauterbourg était un camp romain, érigé en 16 avant notre ère, appelé Tribuni, et qui faisait partie des 50 places fortes qui jalonnaient la ligne de défenses romaines remontant toute la vallée du Rhin, de Bâle à Cologne.

Lauterbourg apparaît pour la première fois de façon sûre lors de l'éclosion de cités médiévales qui s'est produite aux 12ème et 13ème siècles, souvent à l'emplacement des anciens camps romains. C'est alors une ville seigneuriale du Speyergau, qui appartient déjà à l'évêché de Spire. La ville dispose d'un château, de fortifications, de tours, dont son emblème mythique, la tour du milieu (Mitteltor). Les juifs sont arrivés probablement plus tôt dans cette contrée, mais nous n'en avons pas de preuves absolues. Les indications les plus anciennes d'une présence de juifs dans les environs de Lauterbourg qui nous soient parvenues remontent à 1270, un cas de crime rituel, et surtout à l'occasion de la grande peste de 1349.

Elle est apparue en Italie deux ans plus tôt, transmise par des navigateurs en provenance de Chine. Il fallait au peuple terrorisé par l'approche de la maladie une victime expiatoire. Les juifs furent accusés d'empoisonner les puits et les sources pour propager la maladie. Dans cette hystérie populaire, de nombreux juifs furent jetés aux flammes. A Strasbourg 2000 victimes auraient péri ainsi sur le bûcher. L'argent fut rassemblé et partagé entre les diverses corporations de métiers, les reconnaissances de dettes détruites.

D'autres villes en Alsace furent le théâtre d'exactions analogues, comme à Lauterbourg, où les juifs ont été torturés et exécutés sur des bûchers ou par noyade dans les marais. Le souvenir de ces massacres s'est perpétué à travers les noms que la tradition donna aux emplacements où eurent lieu les exécutions. A Lauterbourg, deux lieux-dits : le Judeneissert, situé au Sud-Ouest de la ville, et du Judenwald, aux abords de l'embouchure du Vieux-Rhin. Dans l'attente de leur supplice, les juifs de Lauterbourg étaient enfermés dans une tour, intégrée aux remparts, appelée Judenturm (Tour des Juifs). C'était l'une des plus fortes de la ville; elle avait des créneaux et s'élevait à l'extrémité de la rue des Pêcheurs. Elle sera détruite avec d'autres fortifications en 1706. Pourtant, par ce curieux sursaut de la conscience collective, son nom a survécu et continue souvent d'être attribué à la dernière tour encore existante et qui est en réalité la Tour des Bouchers.

Le massacre des juifs n'empêcha pas la peste de ravager l'Alsace qui fut amputée du tiers environ de sa population. Les juifs qui avaient pu se sauver restèrent interdit de cité dans les grandes villes, ils s'établirent en milieu rural, une caractéristique du judaïsme alsacien. L'Histoire resta ainsi muette sur le sort des juifs de Lauterbourg jusqu'au 17ème siècle, où on ne compte qu'une poignée de familles, pour un total d'environ 600 en Alsace.

17ème et 18ème siècles


A Lauterbourg, juifs et chrétiens furent longtemps unis dans l'épreuve. Lauterbourg fut successivement envahie et dévastée par de nombreuses armées. Aux massacres de la guerre s'ajoutaient la famine, et les épidémies, si bien que sur 1500 habitants, il n'en subsistera que 70 à Lauterbourg. Le 9 janvier 1679, un employé de l'évêque de Spire écrit :

“Lauterbourg et les villages du bailliage sont dans un tel état de dénuement que les habitants ne peuvent même plus se vêtir, mais sont de misère enfuis la plupart, alors que ceux qui restent n'ont même pas de pain sec...”

Malgré l'annexion de l'Alsace à la France après les guerres de Louis XIV, l'évêque de Spire ne s'était toujours pas soumis pleinement au Roi de France. Au printemps 1718, survint un incident révélateur de cette opposition, et dont l'Histoire nous offre un aspect plutôt cocasse. Au mois d'avril, on arrête en effet à Landau un paysan qui avait commis plusieurs vols dans des églises du bailliage de Lauterbourg. L'évêque s'empressa de demander qu'on lui livrât ce délinquant, afin qu'il soit jugé par sa régence, puisque les vols avaient été commis dans son bailliage. Mais les autorités françaises refusèrent, car cette remise aurait signifié la reconnaissance de la souveraineté de l'évêque sur le bailliage. C'est alors que les officiers de l'évêque mirent la main sur un juif qu'elles accusèrent de complicité avec le voleur et firent jeter dans les prisons de Lauterbourg, ce qui permettait à l'évêque de renoncer à poursuivre le paysan, pour juger le juif. Il tenait là l'incident attendu depuis longtemps, qui lui permettait de revendiquer, avec le soutien de la Cour de Vienne, sa supériorité territoriale. Pour se tirer de ce mauvais pas, l'intendant d'Alsace donna l'ordre de faire discrètement évader le juif des prisons de Lauterbourg. Ainsi, le 15 mai 1718, pourra-t-il écrire à l'évêque de Spire qu'il ne pouvait “hélas” plus satisfaire à sa demande puisque “le juif s'est évadé”.

Des centaines de familles juives immigraient de l'Est vers les petites villes et villages alsaciens. Strasbourg et les anciennes villes impériales de la Décapole (hormis Haguenau) n'admettaient toujours pas les juifs dans leurs murs. A Lauterbourg, la population juive quadruplera durant le siècle. De 4 familles en 1689, le nombre augmenta progressivement pour passer à 16 en 1784, à la faveur de la route Landau-Wissembourg-Haguenau, siège de nombreux marchés. Les Seigneurs usèrent largement de la faculté de recevoir de nouvelles familles juives, moyennant finances. Ainsi le paiement du droit de réception des juifs est 20 à 50 fois supérieur à celui des nouveaux bourgeois.

En 1717, les chefs de familles israélites de Lauterbourg, Hertzel Halff, Isaac Salomon, Hertzel Coblentzer et Lövel Abraham étaient commerçants en chevaux et bestiaux. En 1739, 4 des 11 chefs de famille juifs cumulaient leur activité avec celle de vendeurs de vins et de grains, alors que dans l'ensemble de la province, le commerce des denrées alimentaires est pratiquement interdit aux juifs. C'est la particularité de ville de garnison qui explique à Lauterbourg cette proportion élevée de commerçants en grains et en vins. Il leur était tout de même interdit de tenir boutique ouverte, sous peine d'amendes.

Les juifs “pullulaient”, disait-on. Pourtant, une étude sur quelques villes de Basse-Alsace, dont Lauterbourg, indique que le nombre moyen d'enfants par famille était environ de 2,6 pour une famille chrétienne et d'à peine plus (2,96 enfants) par famille juive. Comme partout en Alsace, certains hommes de la communauté se mariaient parfois jeunes, certes (un sixième a moins de 16 ans), mais leur âge moyen s'élevait à plus de 26 ans. Celui des femmes était de 20 ans. Le taux de naissance chez les juifs de l'Outre-Forêt était de 36/1000, plutôt inférieur au taux des chrétiens (40-45/1000). La mortalité était élevée (40/1000), surtout en raison de la mortalité infantile particulièrement forte. C'était essentiellement l'arrivée de juifs étrangers qui contribuait à grossir la communauté. Cette population apparaît très mobile géographiquement, notamment pour les femmes, qui viennent de plus loin (depuis Strasbourg jusqu'au nord du Palatinat). Mais les relations avec les coreligionnaires restent plutôt réservées aux courants de commerce et. d'immigration du Nord.

De nombreuses lois très restrictives visaient à décourager l'arrivée de nouveaux juifs dans la région. L'une des mesures préconisées était le baptême systématique des enfants juifs illégitimes. Selon la loi du royaume de France, tout enfant illégitime appartenait au Roi et devait être élevé dans la religion catholique, même si un mariage de régularisation était célébré avant la naissance, il suffisait que l'enfant fut conçu en dehors du mariage pour qu'il appartînt à l'église catholique. Ainsi, à Lauterbourg, on mentionne deux cas de ce type en 1750 et en 1773, où deux enfants “bâtards” juifs avaient été enlevés à leur mère, au moment même de la naissance, pour être élevés par la fabrique de l'église.


Le logement des gens de guerre

Les rapports avec la population de Lauterbourg donnaient lieu souvent à des conflits portés devant les tribunaux. Parmi tous les conflits, celui qui oppose les juifs au magistrat de Lauterbourg est exemplaire. Il nous éclaire aussi sur l'état d'esprit des juifs, condamnés à une lutte permanente, faite de plaintes et de recours judiciaires, qui contribuaient à alimenter d'autant la rancœur populaire. Cette longue querelle dura plus de cinquante ans ; elle portait sur le “Logement des gens de guerre”.

Entre autres servitudes qui accablaient la population, les habitants de Lauterbourg, devaient construire et entretenir les infrastructures militaires et surtout loger les officiers, leurs domestiques et leurs chevaux, et fournir le “bien vivre” (lits, bois de chauffage, sel, chandelles etc...). Comme les juifs n'avaient pas le droit de vivre sous le même toit que les chrétiens, les juifs étaient exemptés de cette corvée. Ce “privilège” était évidemment mal ressenti par le reste de la population. En 1733, sur une requête du magistrat de Lauterbourg, qui exagéra au passage le nombre et les moyens des juifs de Lauterbourg, l'Intendant d'Alsace exigea des juifs qu'ils contribuent aux dépenses par le paiement annuel d'une somme fixe. Un montant de 300 puis 500 livres est donc fixé. Jacob Lévy adressa une requête contre cette ordonnance “prise à leur insu” dénonçant la lourdeur de la taxation que l'on faisait peser sur sa communauté. Les 9 familles juives de Lauterbourg, dont 3 “sont absolument épuisées” ne pouvaient pas supporter une aussi forte imposition. Elles doivent déjà une somme annuelle de 536 livres, dont “474 livres de droit de protection à M. le Cardinal de Schönborn et au Prince Palatin, 50 livres de droit de passage à la ville de Lauterbourg et 12 livres pour les maisons.

Comme la communauté juive ne peut payer, en septembre 1742, un huissier de justice viendra saisir des meubles et des biens chez leur représentant Jacob Lévy, pour les vendre aux enchères. La saisie effectuée nous donne un aperçu de ce que le plus “fortuné” des juifs lauterbourgeois possède : quelques meubles, un peu de vaisselle, des vêtements, trois grands tonneaux vides, une balance avec des soucoupes en bois et un cheval brun.
A chaque fois que les juifs se retrouvent dans l'impossibilité de payer, le magistrat qualifie ce comportement “d'impudence, d'effronterie, de hardiesse sans pareille”. Les réclamations déposées successivement par la ville d'un côté et les juifs de l'autre, aboutissent la plupart du temps à des ordonnances en défaveur des juifs. En 1755, la misère les poussera à déposer une nouvelle requête. Ils ne sont plus que six familles, dont une ou deux seulement “sont à l'abri du besoin journalier”, les autres sont réduites à mendier et vivre de charité: Un mémoire consacré à l'imposition des juifs d'Alsace signale la charge écrasante que l'on fait peser spécifiquement sur cette petite communauté lauterbourgeoise : “même si ces familles partaient et louaient leur maison, elles ne pourraient payer les 500 livres (totalité de l'imposition). Le pronostic est infaillible, elles devront s'en aller”. On finira par réduire quelque peu cet impôt.

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