Souvenirs de Haguenau
1965 - 1981
par le Grand Rabbin Edmond SCHWOB

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de g. a dr. : le grand rabbin Max Warschawski ; le rabbin Edmond Schwob ; le grand rabbin, Meyer Jaïs en la synagogue de Haguenau, 22 mars 1977
Du temps de mes études à l'Ecole Rabbinique de la rue Vauquelin, le grand rabbin de Paris, Meyer Jaïs, y donnait des cours d'homilétique et y enseignait la grammaire hébraïque. Plus d'une fois, il lui arriva d'évoquer avec admiration et nostalgie la Communauté de Haguenau où avait commencé son activité pastorale, de 1933 à 1938. Moi-même, je suis arrivé à Haguenau en 1965 après avoir été pendant quatre ans rabbin itinérant dans le Haut-Rhin, avec siège à Saint-Louis. Peu après, un Haguenovien bien informé me raconta qu'entre les deux guerres le rabbin était tenu d'intervenir chaque Shabath en la synagogue; il devait y prononcer son sermon alternativement en français et en allemand, une semaine en français, la suivante en allemand. Le Rabbin Jaïs, originaire de Médéa, ne savait pas l'allemand: il rédigeait donc son discours en français, l'envoyait à son ami Henri Schilli qui avait grandi à Haguenau, pour que celui-ci le lui traduisît! La même personne d'ajouter que dans les jours qui suivirent la nomination de Meyer Jaïs, un candidat malchanceux avait écrit au président de la Communauté : "J'avais bien compris que le futur rabbin de Haguenau devait être bilingue, mais je n'avais pas saisi que la deuxième langue devait être l'arabe!" J'ai heureusement oublié de qui il s'agissait.

Les premiers offices auxquels j'ai participé, furent ceux de Soukoth. D'emblée, j'ai été émerveillé par leur beauté. Jamais jusqu'alors je n'avais vu ni entendu chose pareille: une chorale d'hommes entourait et assistait le 'Hazen, Oscar Kugler; elle était dirigée avec maîtrise par le Docteur Willy Frank. Celui-ci, vice-président de la Communauté, s'y occupait d'ailleurs de quasiment tout avec une parfaite compétence. Ce n'est qu'après sa disparition prématurée en 1967, que le président, Joseph Strauss, qui après la guerre de 1939-45 avait eu le mérite d'activer la restauration de la synagogue et de mener à bonne fin les travaux, reprit pleinement les choses en mains. Gaston Corbeau lui succéda.

Les orgues n'avaient pas été réintroduites en la synagogue après la guerre, car telle avait été la condition posée par Joseph Bloch pour accepter le poste rabbinique qu'on lui proposa quand, au retour de l'exil, il s'installa à Haguenau, auprès de sa fille et de son gendre, Simon Sichel. Mais à juste titre, les Juifs de Haguenau n'en étaient pas moins fiers du déroulement des offices en leur grande et belle synagogue. Oscar Kugler n'avait certes pas le rare talent d'Alphonse Raas, le ministre officiant d'avant la guerre, mais si sa voix n'était pas aussi prestigieuse, elle extériorisait une profonde piété. J'entendis un jour une dame déclarer avec une touchante conviction, que nous avions à Haguenau le plus beau Schülegang, les plus beaux services religieux de toute l'Alsace. A vrai dire, on percevait parfois le délicieux canard de tel ou tel choriste, mais incontestablement la chorale apportait beaucoup à l'émotion religieuse et à l'ambiance communautaire. Ce choeur valorisait chacun de ceux qui y participaient de tout ... cœur, enfants et jeunes gens aux côtés des anciens qui, un demi siècle plus tôt, y chantaient déjà les mêmes mélodies. Quand, de sa voix d'ange, tel petit garçon accompagnait le 'hazen au moment où celui-ci allait se prosterner pendant le Oleinou de Rausch-haSchono, nul ne restait insensible.

Le rabbin Schwob avec Joseph Strauss, premier président de la communauté après la guerre
Dans les premières années de mon rabbinat à Haguenau, une trentaine d'hommes de tous les âges fréquentaient les offices du vendredi soir, une quarantaine le Shabath matin et, parmi eux, bon nombre étaient pleinement respectueux du Shabath. En semaine, on se réunissait dans un modeste oratoire aménagé au rez-de-chaussée du vieil immeuble communautaire. Les chambres du premier étage servaient de salles de classe pour le Talmud-Torah ; M. et Mme Kugler habitaient au deuxième; le troisième était vide et, dans les combles, mes fils dénichèrent un jour un vieux livre qui s'avéra être le Memorbuch de la Communauté, l'une des plus anciennes d'Alsace. Le Rabbin Simon Schwarzfuchs qui avait été mon professeur d'histoire à l'Ecole Rabbinique, venait parfois à Haguenau car son épouse, Lise Dreyfus, était une petite-fille du grand rabbin et de Madame Joseph Bloch. Entre temps, il avait réalisé son Aliya et, en Israël, il était devenu professeur à l'Université Bar Ilan. Il emporta le Memorbuch pour l'y microfilmer. A mon départ de Haguenau, j'ai confié le précieux document au président de la Communauté qui le plaça en lieu sûr. Heureusement que quelque temps avant la trouvaille de mes fils, M. Kugler avait interdit l'accès du grenier à des hommes qui recherchaient de vieux livres abandonnés pour, disaient-ils, les sauver de la perdition. Ils étaient habillés comme dans le milieu "'hareidi". Ce sont probablement les mêmes qui quelque temps plus tard dépouillèrent plusieurs synagogues de la région, comme quoi l'habit ne fait pas nécessairement le moine. Un matin, on me téléphona de Woerth, une localité dont la Schuhl était fermée depuis plusieurs années car il ne restait plus que trois familles juives sur place: "M. le Rabbin, faites attention, on a volé dans notre Schuhl tous les objets d'argenterie!" Je me précipitai vers celle de Haguenau. Trop tard : il ne restait plus ni couronnes, ni rimaunim, ni aucun tass. On avait tout de même eu le bon goût de nous laisser un strict nécessaire pour le Kidoush et la Havdala et, si ma mémoire ne me trompe, une main ou deux pour la lecture dans le Sépher-Torah. Les deux timbales pour les mariages furent préservées, car elles étaient gardées en permanence au domicile des Kugler. Il nous a semblé que les malfaiteurs avaient bénéficié du concours d'un certain indicateur local. René Weil qui était alors président du Consistoire du Bas-Rhin, habitait Brumath où son vieux père, Henri Weil, fut le 'Hazen pendant plus de soixante-dix ans. Il m'a dit savoir exactement où se trouvait, dans un pays étranger où il avait été vendu, un magnifique poraukhess de Brumath, un rideau d'armoire sainte ayant valeur historique ; mais on ne pouvait le récupérer, m'assura-t-il désolé, Interpol ayant mieux à faire.

Pour la Schuhl de Woerth, il y eut ultérieurement une compensation inattendue. Une jeune fille de la petite ville allait se marier avec un jeune homme d'une famille originaire d'Afrique du Nord, établie dans le midi de la France. Dès leur première visite, ces sepharadim s'aperçurent que l'entrée de la synagogue était dépourvue de mezouza. Ils en fixèrent une lors de leur visite suivante, ignorants qu'ils étaient de la différence de nos usages. Dans le monde achkenaz, la synagogue ne sert que pour la prière publique ; il ne viendrait à l'idée de personne d'y boire et d'y manger, par exemple pendant la durée d'une étude : la synagogue n'étant pas un lieu d'habitation, il n'y a pas lieu d'y apposer une mezouza.

Parmi les visiteurs qu'on voyait régulièrement à Haguenau, figuraient également Robert Dreyfus et Madame. Robert Dreyfus était alors grand rabbin de Belgique. Ce n'était pas la nostalgie qui le poussait à revenir dans la ville dont il était devenu le rabbin en 1939. Mobilisé puis fait prisonnier, il avait préféré, au retour de captivité, occuper le poste d'adjoint du grand rabbin de Metz. Dans cette importante communauté, il succédait en quelque sorte au fils du grand rabbin Joseph Bloch, le rabbin Elie Bloch qui, avant la guerre, en avait été l'aumônier des jeunes. Elie Bloch, sa femme et leur enfant font partie de nos martyrs de la Déportation. Si Robert Dreyfus revenait à Haguenau, c'était parce que sa belle-mère, Mme Marthe May, s'était établie dans cette ville où habitait son autre fille avec sa famille. Théodore May, père de Madame Dreyfus a été de ceux que les criminels de la gestapo arrêtèrent dans la nuit du 21 au 22 juillet 1944 à Saint-Amand dans le Cher et qu'ils précipitèrent dans des puits.

Au début de ma présence à Haguenau et pendant des années, les offices du soir purent encore se dérouler sans problème. Il n'en allait pas de même pour ceux du matin : Joseph Bloch avait déjà dû se résigner à ce que le matin, on se réunisse uniquement les lundi, jeudi et autres jours où l'on lit dans la Torah, ainsi qu'à l'occasion d'un Jahrzeit, sauf contrordre de la personne concernée. Bien qu'à cette époque il n'y eût déjà plus d'office chaque matin, on trouvait encore assez d'hommes capables de dire publiquement les Seli'hess, de telle sorte que chaque jour, à l'approche des Yomim nauroïm, c'était quelqu'un d'autre qui en avait l'honneur. Le 'hazen officiait obligatoirement le premier jour, tandis que la veille de Rosh-haShana et celle de Yom-Kippour étaient réservées au rabbin. Le lendemain de Kippour, l'office n'était certes plus aussi matinal que pendant la période des Seli'hess, mais commençait cinq minutes plus tôt que d'ordinaire. Deux fois dans l'année, on ne manquait pas de se réunir à la mi-journée, pour le Yom-Kippour qotone ; je me souviens de l'étonnement de ce rabbin parisien qui, en vacances en Alsace, vint me saluer précisément une veille de premier jour du mois de Eloul ; je l'emmenai à la Schuhl, non sans qu'il se soit préalablement muni de son magnétophone que par hasard il avait dans sa voiture : il lui fallait absolument enregistrer une ancienneté qui pour lui était une nouveauté.

Une courette séparait la synagogue de la maison communautaire. A l'approche de Sékess, on y construisait la Séke où le soir de la fête, après le Kétisch, les gens mangeaient un Mautse, sans Netilass-Yodoyim ; certains en emportaient un morceau pour leur femme ou d'autres membres de la famille qui n'étaient pas venus. Tout au long de l'année ou du moins pendant la belle saison, ladite courette servait de cour de récréation pour quelques fidèles, infidèles à la lecture de la Haftore. Peu avant mon départ pour Nancy, la Communauté, présidée alors par Serge Weil, fit construire à sa place et à celle de l'oratoire, ou petite Schuhl, le local polyvalent qui avait manqué à la communauté.

Hélas, lentement mais inexorablement, la population juive de Haguenau diminuait malgré l'arrivée de plusieurs familles venues de diverses bourgades des environs où le ményenn avait déjà totalement disparu. Attirées par la Communauté de Haguenau encore florissante, certaines eurent à se déplacer par la suite une deuxième fois et, dans les années qui suivirent mon départ de Haguenau, s'installèrent alors à Strasbourg. Les jeunes en effet, arrivés à l'âge de s'établir, quittaient pour la plupart la charmante sous-préfecture de leur enfance, en vertu d'un irréversible phénomène d'urbanisation croissante. Un retraité, venu vivre à Haguenau avec son épouse pour y être à proximité de leurs enfants et petits-enfants, me déclara un jour de 'Hanouka où le menyenn une fois de plus manquait : "Vous auriez dû annoncer que c'était aujourd'hui le Jahrzeit de Matisyohou ben Yau'hononn !" Un temps vint où il fallut se résigner à la disparition presque totale des offices de semaine et ce, après que pendant une courte période, j'eus tout de même la satisfaction d'obtenir un minyann le dimanche matin.

Bon nombre des Juifs de Haguenau étaient des Leviyim : nous avions même quatre Marcel Lévy ! Par contre, il n'y avait aucun Cohen. Le grand rabbin Joseph Bloch avait donc décidé que pour les montées à la Torah, on appellerait alternativement un Leivy et un Ysroeil. Il arriva tout de même que nous eûmes occasionnellement un Cohen parmi nous. Il allait se marier, puis se maria dans une famille haguenovienne. Originaire du Maroc, il aurait bien voulu accomplir la Mitsva de Birkath-Cohanim, mais c'était là chose totalement inconnue sur place comme dans la plupart des synagogues consistoriales, même à Yom-tov, lorsque selon la tradition des Achkenazim, la joie est suffisante pour permettre aux Cohanim de formuler leur triple bénédiction. Il n'eut pas gain de cause et je ne pus que le réconforter, ayant compris que si j'intervenais, cela ne ferait que semer la zizanie. Des années plus tard, Rav Seckbach, Dayan de Strasbourg, me demanda pourquoi l'on avait ainsi occulté l'obligation de Nessiath- Kappayim (Birkath-Cohanim). J'écrivis à Roger Berg qui, secrétaire du Consistoire Central et fort curieux dans le domaine de notre histoire, me paraissait bien placé pour fouiner dans les archives. Il ne trouva rien, alors que des décisions prises en leur temps pour modifier la célébration du culte, par l'introduction notamment des orgues et des chœurs, avaient été enregistrées avec précision. On pourrait supposer que les Cohanim avaient été tous évincés pour éviter que certains d'entre eux, irrespectueux de nos observances et plus particulièrement du Shabath, ne bénissent l'assemblée. Mon hypothèse est différente. Les rabbins se sont octroyés le droit de bénir l'assistance à l'issue de leurs sermons, en prononçant pour ce faire la triple bénédiction sacerdotale, en hébreu puis dans la langue du pays ; ils ont tout au moins accepté de le faire. C'est d'ailleurs ainsi que procèdent les pasteurs, dans leurs temples protestants, en langue vernaculaire. Dans nos synagogues, les Cohanim se sont trouvés tacitement écartés. Personnellement, j'ai toujours veillé à ne pas employer la triple formule de bénédiction qui doit rester l'apanage des Cohanim. Même à la fin de la célébration d'un mariage, quand le rabbin prend, selon un vieil usage local, la place des parents des mariés et bénit le jeune couple en employant cette formule qu'ordinairement les parents ajoutent après avoir souhaité à un garçon de devenir semblable à Ephraïm et à Manassé, et à une fille de marcher sur les traces de Sara, Rébecca, Rachel et Léa, j'ai systématiquement préféré, pour éviter toute équivoque, m'inspirer d'un souhait ad hoc du Psalmiste et je disais : "Que l'Eternel vous bénisse depuis Sion ! Puissiez-vous voir le bonheur de Jérusalem tous les jours de votre vie ! Puissiez-vous voir les enfants de vos enfants ! Paix sur Israël !".

Mariage en la synagogue de Haguenau
après les travaux de réfection de 1958-59

La 'Houppa en usage à Haguenau provenait de Soultz-sous-Forêts. Elle datait de l'époque où seuls étaient enrôlés pour le service militaire les appelés ayant tiré un "mauvais numéro" : elle avait été offerte par des parents, heureux de ce que leur fils ait tiré un "bon numéro" et ainsi échappé au recrutement. Longtemps, des fauteuils ont été régulièrement prêtés par la famille Frank. Quand celle-ci s'en débarrassa, les administrateurs, malgré mon avis contraire, s'obstinèrent à asseoir les mariés sur un fauteuil double ... qui n'était autre qu'un Kissey chél Eliyohou haNovy, réservé pour les circoncisions !

Au cours des entretiens que j'avais avec les fiancés, j'ai toujours insisté sur le bonheur d'une famille nombreuse, tant pour les parents que pour les enfants, et sur l'ingratitude qu'il y aurait à refuser une grâce que Dieu n'accorde pas à tous ; jamais je n'ai omis d'attirer l'attention des futurs époux sur le devoir que nous avons, depuis la Shoah, de reconstituer le peuple juif et sur la gravité qu'il y aurait à continuer en douceur l'œuvre de nos massacreurs. Pendant toute la durée de mon activité, à trois postes rabbiniques successifs, j'ai eu dix fois plus d'enterrements que de mariages ! La population juive en diaspora diminue non seulement du fait des mariages dits mixtes, mais aussi en raison d'une trop faible natalité. Les deux phénomènes ont une même cause : un relâchement chez beaucoup de l'intérêt pour le peuple juif et sa civilisation trois fois millénaire et une diminution du sens de la responsabilité que chaque rescapé ou enfant de rescapé porte d'assurer notre avenir collectif et l'épanouissement de notre spiritualité. Un Shabath matin, à l'issue de l'office au cours duquel avait eu lieu une Bar-mitsva, je vois venir vers ma place un des invités donnant la main à un garçonnet.
"Vous ne me reconnaissez pas, me fit-il ? Vous avez célébré mon mariage à tel et tel endroit.
- Excusez-moi, je ne suis pas physionomiste, mais maintenant que vous m'avez rafraichi la mémoire, je me rappelle bien de vous. C'est votre fils, n'est-ce pas ?
- Pas difficile à deviner.
Et notre homme d'ajouter :
- Quoique vous nous ayez dit, nous n'en voulions pas d'autres !
Sur quoi je lui réplique :
- Que Dieu vous le garde !
Il s'en alla, apparemment furieux, en me lançant un :
- Cela, vous n'auriez pas dû le dire !"
auquel je répondis :
- Si Monsieur, je sais de quoi je parle !
C'était avant que je n'aie eu la douleur d'enterrer deux de mes élèves : Charles-Victor Lévy que la science médicale ne put guérir et Alex Becker qui fut victime d'un accident de la route alors que, jeune pharmacien, il avait trouvé du travail à l'autre bout de la France et qu'il en revenait vers Schweighouse-sur-Moder pour y passer 'Hanouka auprès de ses parents.

En face de la Schuhl, il y avait un marchand de fruits et légumes, dénommé Colombel. Les jours de Shabath et de fêtes, le Schamess traversait l'étroite Rue des Juifs, devenue plus tard Rue du Grand Rabbin Joseph Bloch, pour appeler une vendeuse afin qu'elle allume ou éteigne les lumières, conformément à une ancienne tolérance légale en matière de "Amira leNokhery" : dans certaines situations, on peut avoir recours le Shabath ou à Yom-tov au service d'un non juif pour une tâche qui nous est interdite, alors que c'est généralement défendu. J'estimais qu'une telle tolérance n'était plus applicable dès lors qu'il existait des minuteries. Mais comment déraciner une habitude bien ancrée ? En 1967, suite au décès du Docteur Willy Frank, son épouse Huguette, fille de Oscar et de Alice Lemmel, fit installer une minuterie en son souvenir.

A l'occasion du 11 novembre et du 14 juillet, la Municipalité demandait un service religieux, alternativement dans l'un des quatre lieux de culte, deux églises catholiques, le temple protestant et la synagogue. Devais-je me rendre dans les églises et au temple tout comme les prêtres et le pasteur venaient chez nous ? A Saint-Louis, je m'en étais abstenu, mais c'était plus facile : trois cérémonies religieuses se succédaient et les autorités locales se rendaient de l'une à l'autre. La réticence était profonde en moi. Peu après la Libération, à Doyet, le village de l'Allier où ma famille était réfugiée, on enterra un maquisard qui avait finalement succombé à ses blessures. Tous les enfants des écoles suivaient le cortège funèbre, chacun portant une fleur. Arrivé devant l'église, je restituai la mienne à l'institutrice en déclarant que moi, je n'entrais pas. Quelque temps plus tard, le 8 mai 1945, je me suis tout de même allègrement joint à tous les gamins qui, pendant des heures, sonnèrent les cloches pour célébrer la fin de la guerre ! Le petit garçon devenu rabbin de Haguenau, ne sachant comment sortir du dilemme face auquel il se trouvait, écrivit à son maître, le grand rabbin Ernest Gugenheim qui lui répondit, le 4 novembre 1965 :

"Ta question est embarrassante car ce n'est plus une question de Halakha (loi), mais de Minhag haMaqom (usage local). En général, en Alsace, les rabbins évitaient d'entrer dans les églises. Je sais que c'était en tout cas la pratique de Papa (le grand rabbin Max Gugenheim). Si Joseph Bloch y allait, il est difficile de faire autrement. Le Issour (interdiction) si Issour il y a, consiste à se découvrir en honneur de leur divinité."
Suite à cette lettre, je me suis résigné. Quand un dimanche, on consacra une nouvelle église dans un quartier récemment construit à quelque distance du centre ville, je fus bien sûr au nombre des invités. M'étant renseigné quant à la durée de la cérémonie, j'avais appris que celle-ci prendrait près de trois heures. Cela m'arrangeait bien ... car j'avais ce même jour une "pose de matseive" à Brumath, à une quinzaine de kilomètres. Partout, nous disposons de sept jours par semaine pour mourir et de six pour être enterré ; mais, dans nos contrées, pour la pose de la pierre tombale, c'est toujours un dimanche ! M'étant placé en un endroit discret de l'église, je pus facilement m'éclipser, revenir avant que tout ne soit achevé et bien me montrer lors de la réception qui suivit.

J'ai un certain mal à comprendre pourquoi la réunion près d'une tombe, un an après l'inhumation, s'appelle "pose de la pierre tombale" alors que celle-ci se trouve déjà placée depuis quelque temps par les soins d'un marbrier. Je suppose qu'il s'agit d'une réminiscence de ce qui se faisait vraiment jadis quand c'était des hommes de la 'Hevre-kaddische, qui érigeaient la stèle en tant que membre de cette sainte confrérie, et qui, avec piété, priaient ensuite pour la préservation du lieu et la survivance de la mémoire du défunt. J'arrivai un jour dans un Beis-ha'Hayim de la région pour une telle pose de matseive. Nous appelons le cimetière "maison des vivants" par euphémisme ou pour exprimer cette certitude que nous portons en nous : les justes vivent au-delà de leur disparition physique. Le défunt avait été riche, mais d'enfants, il n'en avait pas eu. Sa veuve lui avait fait construire un monument grandiose, composé de plusieurs éléments superposés. Il n'était certes pas aussi impressionnant qu'une pyramide égyptienne, mais assez pour qu'un assistant ne pût s'abstenir de me chuchoter à l'oreille – je ne sais plus si c'était la droite ou la gauche : "De là, il ne sortira pas !"

Devenu grand rabbin de Nancy en 1981, le petit garçon d'autrefois, dut adopter en ce qui concerne les églises, la même attitude qu'il avait eue à Haguenau. Il se souvient tout particulièrement du jour où l'on ordonna un nouvel évêque : il fut en la cathédrale, parmi de nombreux porteurs d'une kippa rouge, le seul porteur d'une kippa noire ! A propos du port de la kippa, il importe de noter qu'au début de mon activité rabbinique, il n'avait pas encore été sacralisé ; nul n'éprouvait encore le besoin de s'affirmer ostensiblement en tant que Juif pratiquant ni encore moins de manifester publiquement par son genre de couvre-chef à quelle obédience juive religieuse il prétendait appartenir. Il aurait été inconvenant de rester couvert dans une salle avec des non juifs et offensant de ne pas soulever son chapeau ou de ne pas se découvrir vraiment pour saluer quelqu'un, surtout si ce quelqu'un était une personnalité. Depuis plusieurs générations, les autorités rabbiniques orthodoxes acquiesçaient à cette règle de bienséance à laquelle je me suis tenu jusqu'au jour où, autres temps autres mœurs, m'étant rendu chez l'un des sous-préfets qui se succédèrent à Haguenau, je l'entendis me dire : "Je vous en prie, Monsieur le Rabbin, couvrez-vous !" J'ai pris le train en marche et je me suis dit qu'il valait tout de même mieux avoir une kippa sur la tête parmi les non juifs qu'une soutane parmi les Juifs.

A mon arrivée à Saint-Louis, on me demanda de porter la soutane comme le faisaient tous les rabbins. C'était l'époque où les plus jeunes d'entre eux s'insurgeaient contre cet accoutrement emprunté aux catholiques, le vêtement rabbinique n'étant autre que celui de leurs prêtres quand ils vaquaient en dehors de l'église. Le grand rabbin Kaplan avait donc demandé à son secrétaire qui était alors le Rabbin Josy Eisenberg, de trouver une nouvelle tenue rabbinique avec l'aide d'un couturier. J'en profitai pour faire patienter les administrateurs de Saint-Louis mais, quand le nouvel habit apparut sur le marché, il fallut que je me résigne à l'adopter, étant bien entendu qu'il serait acquis aux frais de la communauté. Quelque temps plus tard, je passai de Saint-Louis à Haguenau et les administrateurs de ma nouvelle communauté consentirent à payer à mon ancienne communauté la moitié de ce qu'avait coûté ladite tenue. Au fil des ans, j'ai cessé progressivement de m'en revêtir, sauf en certaines grandes circonstances, ainsi que pour les inhumations, ce qui me rappelle cette anecdote rapportée par le grand rabbin Schilli, directeur de l'Ecole Rabbinique, dans un de ses cours de pastorat dont il nous faisait bénéficier : un curé ayant jadis assisté aux obsèques d'un israélite aux côtés de Julien Weil qui était alors le grand rabbin de Paris, une brave dame demanda à celui-ci pourquoi, à cet enterrement, il y avait eu deux rabbins ! La communauté de Nancy n'eut pas à payer pour ma tenue dite rabbinique et je lui fis donc subir sans scrupule la même politique vestimentaire que j'avais eue à Haguenau.

 

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