Elie SCHEID :
La Société des Jeunes Gens Israélites de Haguenau
Philippe Landau
Extrait de Cinq cents ans d'histoire juive à Haguenau, Etudes Haguenoviennes Tome XVIII - 1992
avec l'aimable autorisation de l'Editeur


Histoire des Juifs
de Haguenau
par Elie SHEID
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Ni l'historiographie juive ni l'historiographie sioniste n'ont retenu l'oeuvre d'Elie Scheid alors que ce dernier a mené pendant plusieurs décennies de nombreuses et pionnières activités au service de la communauté et de la colonisation juive en Palestine.
Découvrir l'un de ses textes (1), savoir La Société des Jeunes Gens Israélites, devient à la fois un moyen de réhabiliter l'homme trop vite oublié et de rendre hommage à celui qui fut le premier historien du judaïsme alsacien.

Scheid de Haguenau

Maison d'Arthur Moch (10 rue du Mal Foch)
Dessin d'Elie Scheid
De par ses deux branches familiales, Elie Scheid est bien un enfant d'Alsace. Son père, Simon Abraham, devenu en 1808 Simon Scheid (2), était originaire de Schirrhoffen (3). Sa mère Sara, née Moch, appartenait aux vieilles familles installées dans la région de Haguenau depuis des siècles (4).

Mariés en 1829 dans cette ville (5), neuf enfants devaient naître de cette union. Seuls une fille et deux fils atteindront l'âge adulte. Elie, né en 1841, allait très tôt s'avérer comme un enfant intelligent et studieux dans ce milieu fort modeste et attaché à la tradition (6). Après l'enseignement à l'école primaire juive avec l'instituteur Samuel Dreyfus, il poursuit de brillantes études au lycée de la ville (7). Elève appliqué, bien qu'absent le jour saint du Shabath, il rattrape les cours en redoublant d'énergie le dimanche. La semaine, il parfait son éducation religieuse en étudiant chaque soir la Torah chez Lazarus Bloch, le rabbin de la communauté (8).

L'année 1858 met un terme à cette assiduité : son père décède (nous verrons comment cette perte traumatisante fut alors à l'origine de l'engagement du jeune Elie). La famille étant sans ressources, il doit assumer matériellement la vie de la famille à l'âge de 17 ans. Elie Scheid apprend alors le métier de comptable, abandonnant ainsi les études profanes et religieuses (9).
Quatre années plus tard, sa mère disparaît aussi. Cette nouvelle épreuve l'amènera désormais à reconsidérer le rôle des confréries communautaires.

Marié en 1865 à Léonie Ah qui lui donnera deux enfants, soldat pendant la première guerre franco-allemande, Elie Scheid va mener parallèlement plusieurs activités après 1874 : négociant de houblon pour brasserie, membre du Conseil municipal et secrétaire de la Commission des finances de la ville jusqu'en 1883, et surtout président dévoué de la confrérie Am Segoula.
Organisateur hors pair de par sa formation professionnelle, il allait se révéler comme un puissant homme d'action, que ce soit pour la municipalité, pour la communauté puis pour les oeuvres du baron Edmond de Rothschild en Palestine (10). C'est d'ailleurs grâce à ses nombreuses compétences qu'il fut appelé à Paris pour s'occuper du Comité de Bienfaisance Israélite, puis des colonies juives de Palestine (11). En ce sens, l'année 1883 marque un tournant dans sa vie. De cette date à 1899, il sera "l'homme du baron Edmond" en tant qu'inspecteur des colonies agricoles de Palestine (12).

La synagogue de Haguenau en 1821
Dessin d'Elie Scheid
Mais sous l'homme d'action se cache aussi l'historien. Aujourd'hui, nul ne saurait évoquer l'histoire du judaïsme alsacien sans citer ses précieux travaux que sont l'Histoire des Juifs de Haguenau (1885) et l'Histoire des Juifs d'Alsace (1887). De même, il ne faudrait pas oublier quelques oeuvres mineures comme la monographie concernant la Société Guemilath 'Hasodim (1882) ou la biographie du poète Eugène Manuel (1911).

Avec la fin du siècle, Elie Scheid prend congé de ses fonctions auprès du baron Edmond. Toutefois, l'heure du repos n'est pas encore venue. Il continue ses activités au sein du Comité de Bienfaisance en tant qu'archiviste, adhère à la loge maçonnique Alsace-Lorraine fondée en 1873 et rédige ses souvenirs sur son expérience en Palestine. Jusqu'à sa mort en 1922, il restera dévoué à la cause communautaire (près de soixante années l), à ses origines alsaciennes et, peut-être plus encore, à sa ville de Haguenau. Ce n'est point un hasard si sur sa tombe ses descendants ont fait graver : "Famille Elie Scheid de Haguenau". Pour la communauté parisienne, il est resté selon Léon Dorville, président de la Bienfaisance Israélite, "l'homme du devoir" (13).

Une histoire, une mémoire : la Société des Jeunes Gens Israélites

Le 19ème siècle permet l'éclosion de nombreuses 'Hevroth (sociétés de secours et du dernier devoir). Signe d'une nouvelle prise de conscience communautaire, il est certain que le judaïsme régénéré depuis l'Emancipation tente de consolider des liens que la révolution industrielle et l'urbanisation ont plus ou moins distendus(14). Certes, les 'Hevroth ont toujours existé. Pensons à la société Guemilath 'Hasodim (Charité des Pieux) de Haguenau, fondée en 1622 (15). D'ailleurs, l'aide aux pauvres, la visite aux malades et le soutien aussi bien matériel que moral aux endeuillés ont toujours été des priorités pour le judaïsme. Dans sa prière, l'Israélite récite chaque matin : "Voici les vertus dont l'homme touche les intérêts dans ce monde-ci, et dont le capital lui est réservé pour le monde à venir : ...l'hospitalité, les visites aux malades, la dotation des fiancées, les devoirs envers les morts..." (16).

Dans ce siècle nouveau où les communautés subissent alors maintes transformations sociales et commencent à jouir concrètement des fruits de l'Emancipation, les Juifs tentent de mieux structurer leurs organisations religieuses. En dehors des consistoires qui régissent le culte et deviennent les interlocuteurs auprès des autorités civiles (17), de nombreuses sociétés apparaissent dans les villes. Chacune d'entre elles a sa propre originalité. Ainsi, à Paris où résident environ 30 000 Juifs sous le Second Empire (18), on compte une vingtaine de sociétés ayant pour vocation de secourir les pauvres (Comité de Bienfaisance), de rendre les derniers honneurs (Terre Promise) ou de renforcer l'étude (Société de l'Etude Talmudique). Toute association est soutenue par plusieurs centaines de membres (19).

Les plus importantes sont bien évidemment celles qui ont pour mission d'assurer une digne sépulture. L'embourgeoisement aidant, ces associations étaient d'ailleurs devenues utiles et nécessaires car plus de 20% de la communauté vivait encore misérablement (20). Leur existence se justifiait, ainsi le définit Jules Lion, le président de la société La Terre Promise en 1859 : "Dans aucune circonstance de la vie, il n'est permis à personne de s'enorgueillir du bien qu'il a pu faire, car Dieu n'a pas voulu que ses créatures fussent égales ; il a créé le fort pour soutenir et protéger le faible, il a fait des opulents pour qu'ils aient, au milieu de leurs richesses, l'ineffable satisfaction de secourir les pauvres" (21).
Inégalité dans la vie mais égalité face aux épreuves de la maladie et de la mort, tel est l'enseignement de ces 'Hevroth. A juste raison, il faut considérer cette solidarité collective comme l'affirmation d'une unité profonde (22).

Naissance d'une nouvelle société à Haguenau

Couverture de l'ouvrage d'Elie Scheid dessinée par l'auteur. On lit sur l'inscription en hébreu :
"Am segoulah Ouguemilath 'hassadim"
Cette monographie fut commandée à Elle Scheid par Raphaël Braunberger, président de la société, à l'occasion du jubilé de la 'Hevra. Sa qualité d'historien ainsi que son actif passé en faveur de la société sont à l'origine du choix de l'auteur (23).
Elle Scheid fait preuve d'engagement lorsqu'il rédige l'histoire cinquantenaire de l'association. C'est un moyen pour lui de dénoncer le fonctionnement des anciennes 'Hevroth et d'approuver la régénération du judaïsme alsacien. Certes, pour lui, il ne fait aucun doute que la 'Hevra Guemiloth 'Hasodim reste fidèle à sa vocation, savoir : veiller aux derniers honneurs rendus aux morts, aider les familles endeuillées ou/et nécessiteuses. Mais selon lui, cette dernière n'est sûrement plus adaptée aux générations qui ont connu l'Emancipation. Bien que la Justice et la Charité soient toujours les raisons d'être des 'Hevroth, il estime qu'il est urgent de les "moderniser", c'est-à-dire de mieux structurer leur efficacité communautaire.

D'emblée, les profils du républicain et de l'organisateur se dessinent. Ses critiques à l'égard des 'Hevroth sont sévères, ainsi les "vrais malheureux ne profitaient pas de ce qui devait leur revenir", ce qui revient à dire que les membres de ces sociétés formaient des milieux très fermés (24). De même, il pense que la mauvaise organisation provenait de cette lente sclérose et qu'elle nuisait à l'image de la communauté : "L'accoutrement, avec cette tenue [lors des enterrements], était burlesque, et chacun sentait qu'il fallait un coup de ciseaux dans ces moeurs d'un autre âge" (25).

Le remède à ces "maux" était donc une participation plus active de la jeunesse, ces jeunes gens qui marchaient désormais "avec le progrès" (26). Seuls, des esprits ouverts au monde nouveau et acquis aux idées neuves de la justice, de l'égalité et de la fraternité, pouvaient modifier ces imperfections : "... au fur et à mesure qu'on s'éloignait de la Révolution française, le souffle de liberté du commencement du siècle s'était apaisé, et l'inégalité était revenue à grands pas" (27).

Il faut dire qu'Elie Scheid avait été en personne victime de la mauvaise organisation de la société Bikour 'Holim (Visite aux malades) lors du décès de son père en 1858. Il l'explique d'ailleurs dès les premières pages :

"La routine les avait laissés tomber en désuétude (les statuts]. Aussi n'avons-nous jamais remarqué personne envoyé par la confrérie, et tous les matins, je fus obligé, en tremblant d'émotion, d'aller supplier des voisins de bien vouloir contribuer à faire le nombre nécessaire. Combien ai-je eu de rebuffades à essuyer, de grossièretés à entendre, pour la liberté que j'avais prise de déranger le monde... Je puis affirmer que mon coeur en saigne encore, lorsque je repense à ces moments de véritable angoisse" (28).

Sans doute, de nombreux Juifs connurent aussi ces affronts puisque dès 1857 le désir de créer une société composée de célibataires apparaît dans la jeunesse de Haguenau. Or, cette ville qui en 1860 dénombrait 637 juifs (29), totalisait déjà cinq confréries (30). De tels chiffres témoignent bien sûr de la vitalité communautaire, mais à lire l'étude, il semble bien que l'efficacité de la solidarité faisait défaut.

Aussi, des hommes nouveaux, "mûris par le service militaire" et "ayant voyagé" décident de "relever le moral des jeunes". Sous l'impulsion de Jules Gougenheim, de Gabriel Liebschütz et d'Elie Scheid se forme alors la société "Am Segulah" (Peuple Choisi). Aussitôt, trente célibataires adhèrent à l'association.

Tradition et efficacité

L'Orphelinat israélite de Garçons de Haguenau inauguré en 1906
Dessin d'Elie Scheid
Faire sécession n'est pas un acte aisé dans une communauté déjà structurée. Néanmoins, la confrérie "Am Segulah" réussit à tenir le pari face aux Anciens et au Consistoire.
Elle répond à une réelle demande qui se traduit par une importante mobilisation de la jeunesse, d'où son originalité et sa puissance. Songeons que lors de la constitution de La Bienfaisance Israélite de Paris en 1843, il fallut attendre une année pour que vingt personnes seulement y adhèrent (31) !

Ses statuts diffèrent peu de ceux des 'Hevroth locales. Sa fonction première demeure celle de "venir en aide à ses membres, en cas de besoin ou de maladie" (article 1). Bien des articles sont donc relatifs à l'organisation intérieure de la confrérie (élection du conseil, cotisations...) et aux obligations des membres (assistance et secours). Rien de nouveau en fait, sinon qu'elle est ouverte à tout célibataire et qu'elle oblige tous ses membres à participer activement aux obsèques d'un sociétaire (article 16) et au cours mensuel de Torah (article 13).

Avec des hommes aussi dynamiques que l'organisateur Salomon Roos et le 'Hevra-lerner Josué Lévy, elle gagne en indépendance. Au fil de l'expérience, ses statuts évoluent par ailleurs, répondant ainsi à une plus nette exigence. Quiconque refuserait de porter un défunt ou de soutenir une famille est désormais considéré comme un "délinquant" (art. 25). Sa rigueur n'empêche pas les adhésions à en croire son évolution qui, en 1906, totalise 112 membres, soit 8% de la communauté (32).

Comme de nombreuses 'Hevroth d'Alsace, la société "Am Segulah" laisse une place importante à l'étude. Le cours mensuel qui se tient le Shabath matin à la synagogue doit être suivi par tous les membres. Ce détail a son importance, car il démontre combien le judaïsme alsacien était demeuré observant, trois générations après l'Emancipation. Ainsi, ce n'est pas un hasard si l'Alsace reste le vivier du rabbinat français pendant plus d'un siècle et demi (33). Dans les 'Hevroth parisiennes, seul un cours de Torah facultatif était dispensé aux membres, les veilles de Hoshana Raba et de Shavouoth.
La communauté de Haguenau a aussi été peu touchée par les mariages mixtes. En effet, aucun article ne concerne cet aspect, alors qu'il est fréquemment mentionné chez les autres 'Hevroth, surtout parisiennes (34).

Fidèle à sa raison d'être, la société "Am Segulah" mène alors une intense activité communautaire. Certes, elle dispose d'importants moyens financiers si nous estimons que tout sociétaire doit verser 5 francs annuels et 40 centimes mensuels. Cette somme reste cependant modique si nous admettons que le salaire annuel des classes moyennes est de l'ordre de 1 000 francs.
La confrérie distribue environ 350 francs par an aux sociétaires malades ou aux familles endeuillées. Deux exemples démontrent la grandeur de sa bienfaisance. L'un de ses sociétaires tombé gravement malade ne peut plus assumer son existence matérielle. Pendant 19 ans, la société le loge gratuitement et lui alloue 6 francs par semaine (35). De même, lors de la mort de Samuel Baliveau pendant la guerre franco-allemande, la 'Hevra s'occupe du rapatriement de son corps etde ses obsèques. Autant de bonnes actions à son crédit qui ne se limitent pas aux seuls intéressés. Elle participe à la réfection des tombes anciennes et construit en partie la salle de purification située dans le cimetière (36). Solidaire à part entière de son monde, elle envoie des sommes importantes aux victimes de l'antisémitisme en Russie et en Roumanie, participe aux grandes collectes destinées aux colons d'Algérie et aux sinistrés de Guadeloupe (37).
M. Monod, ministre de l'Intérieur, rendra ainsi hommage à la société : "... Votre coeur, donc, est israélite, votre caisse est israélite, mais la souffrance n'a pas besoin d'être israélite pour trouver un écho dans votre coeur et un accès à votre caisse" (38).

Pourtant, l'Année terrible devait nuire un temps à la bonne organisation de la 'Hevra. Trois sociétaires sont tombés au champ d'honneur et surtout, plusieurs dizaines de membres décident de rejoindre la France après le traité de Francfort, dont le président Jules Gougenheim. Haguenau connaît dans les années qui suivent un important exode : 316 émigrants de 1871 à 1875 (39). D'autres partent s'installer à Strasbourg...
Avec les présidences d'Elie Scheid (1872-1883), puis d'Isidore Dreyfous, la société reprend de plus belle ses nobles activités. Sa vitalité lui permet ainsi de fusionner avec l'ancienne confrérie "Guemilath 'Hasodim" en 1875. Cette dernière présentait depuis plusieurs années des signes d'affaiblissement, se traduisant par une mauvaise organisation et des querelles intestines (40).

1857-1907 : un bilan positif

Selon Elie Scheid, le bilan de la société a dépassé les ambitions des fondateurs. Les bilans moral et financier sont positifs. Plus de 234 Juifs ont adhéré à l'oeuvre en l'espace de cinquante ans. Quant à l'aspect financier, sa fortune, qui s'élevait à 200,25 francs en 1858, atteint 10 276,10 francs en 1906 (41).
Pour l'auteur, plusieurs raisons sont à l'origine de cette réussite, dont avant tout l'absence d'intérêts particularistes et le souci d'apporter les meilleurs services et garanties aux sociétaires. A cela, il faut aussi ajouter une bonne gestion et une constante rigueur.
Mais pour le républicain convaincu que fut Elie Scheid, l'existence de la société a aussi permis la régénération de la jeunesse israélite de Haguenau :
"Comme on était pour le progrès, et que les pères juifs savent se sacrifier pour pousser les fils de l'avant, je crois que tout a contribué à faire des hommes utiles à la société de tous ceux qui, il y a un peu plus d'un siècle, eussent été contraints de porter la besace" (42).
Dans cette longue étude dédiée à la 'Hevra "Am Segula", une phrase unique résume la pensée qui a, pendant soixante années, animé l'auteur : "Il faut être jeune pour persévérer, ainsi, dans sa bonté, l'abnégation et le devoir" (43).


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