Le judaïsme rural dans le Bruch de l'Andlau : l'exemple de Fegersheim
Bertrand Rietsch
Publication de la Société d'Histoire des Quatre Cantons
(Benfeld, Erstein, Geispolsheim, Illkirch-Graffenstaden) - 2003

V.    UN CRITÈRE DÉTERMINANT DE LA DÉMOGRAPHIE : LES MARIAGES


Le mariage est la pierre angulaire de l'étude démographique ; il permet d'apprécier les combinaisons sociales et géographiques et donne le point de départ des naissances à venir et de la création de nouvelles cellules familiales. Plusieurs graphiques seront nécessaires pour suivre certains aspects de ces évolutions.

1. Le nombre d'unions

L'étude du nombre des unions ne peut se faire par comparaison directe des données annuelles, ces chiffres n'étant pas assez significatifs. Pour pallier ce handicap, les courbes ci-contre représentent les cumuls des unions sur 25 et 10 ans ; le cumul sur 25 ans (représentant environ une génération) permet de visualiser les grandes tendances mais, par effet de lissage, ne permet pas d'en voir le détail. Un zoom par le cumul sur 10 ans permet, à l'intérieur des grandes tendances, de dégager certaines variations plus fines.

Il faut garder à l'esprit que l'âge moyen lors des unions est de 20 ans pour les filles et 25 ans environ pour les garçons. Ainsi, le pic des unions visible en 1847 correspond essentiellement à des unions de jeunes nés en moyenne entre 1822 et 1827.

Il est visible que le début du 19ème siècle connaît une forte croissance des unions ; à compter de 1850, le cumul des unions reste sensiblement stable jusqu'en 1869 environ, date à partir de laquelle la courbe suit une décroissance quasiment ininterrompue, dont le point de départ peut légitimement être attribué aux nombreux émigrants des années 1865/1875 cités ci-dessus, tous en âge de se marier. A noter que cette courbe correspond presque intégralement à celle figurant plus haut qui reprenait l'évolution globale de la démographie juive du village.

Les années 1903 à 1908 connaissent un léger accroissement du cumul des unions. Ces dates correspondent au cumul des unions de 1878 à 1903 et de 1883 à 1908, montrant un petit pic positif à l'issue de la guerre de 1870.
Le plateau que l'on peut constater entre 1929 et 1945 indique qu'à compter de 1904 (25 ans avant le début du "plateau"), il n'y a presque plus eu de mariages.

Ce tableau qui repose sur les mêmes données de base, avec des fluctuations plus prononcées que le précédent, permet de faire les observations suivantes :

A noter que sur l'ensemble des actes de l'Etat civil, aucun mariage mixte "juif - non juif" n'a été relevé, bien que de mémoire d'habitant, un couple mixte résidât à Fegersheim après-guerre, mais ce couple s'était sans doute marié hors de la commune.

2. Le choix du mois de l'union

En ce qui concerne les mois de mariage, nous avons élaboré le graphique suivant :
La courbe ci-contre est équivalente aux courbes du nombre des unions catholiques, sauf pour la période précédant Noël : en effet, il est traditionnellement avéré que les catholiques de Fegersheim (comme des autres villes et villages) ne se mariaient pas le mois précédent les festivités de Pâques (mois de jeûne), ni durant la période de l'Avent. La grande différence de comportement lors des mariages entre les communautés juive et catholique se situe durant le mois de décembre, période où les mariages catholiques sont très réduits alors que chez les juifs ils se situent autour de la valeur moyenne annuelle.

3. Patrimoine de départ de couples juifs

Lors d'un recensement effectué en 1808 (22), destiné à connaître le patrimoine des juifs les plus riches d'Alsace, apparaît Wolff Bloch de Fegersheim, âgé de 54 ans. Ce constat isolé n'est certainement pas représentatif du patrimoine des différents membres de la communauté.

L'étude des contrats de mariage juifs du 18ème siècle et concernant Fegersheim, suivant les relevés de
M. Fraenckel (23), permet de se faire une idée du capital de départ des jeunes couples, ainsi que des biens légués par leurs parents. Pour appréhender cet aspect de notre étude, et afin de permettre au lecteur non-initié de se familiariser avec certains rites et usages juifs, nous reprendrons quelques extraits des descriptions faites dans l'ouvrage de M. Fraenckel. "Selon la loi juive, la femme n'est pas héritière de son mari ; en cas de décès de celui-ci, ses biens passent à ses enfants ou, à défaut de descendants, à ses ascendants ou collatéraux. Pour assurer l'avenir des femmes mariées, le droit hébraïque prévoit qu'en cas de divorce ou de décès du mari, l'épouse aura droit à un douaire garanti par un acte officiel, la Ketouba... La Ketouba représente une créance sur les biens du mari et la femme est reconnue comme première créancière jusqu'à concurrence de la somme prévue dans sa Ketouba." Ainsi, la Ketouba correspond à une assurance garantie à la veuve et ne correspond pas nécessairement à une valeur patrimoniale réelle.

La liste des contrats de mariage relevés dans les Haut-et Bas-Rhin donne les résultats suivants : 90 contrats se rapportant à des unions dont l'un des mariés au moins est de Fegersheim s'étagent de 1722 à 1791.

  1. La Ketouba
    Pour ces 90 contrats de mariage, 40 (soit près de la moitié) stipulent que la Ketouba se monte à 600 florins, et 42 sont supérieurs à 600 florins.
    A. A. Fraenckel précise quelques prix relevés dans différents contrats : une maison vaut environ 500 florins à la campagne, la nourriture et l'entretien d'un couple reviennent en moyenne à 100 florins annuels, un cheval coûte 100 florins et un boeuf 42 florins vers la fin du 18ème siècle. Il faut avoir à l'esprit que hors apport du mari et hors dot, les 600 florins placés à 5 % produisent annuellement 30 florins d'intérêts. Ceci représente le minimum pour permettre la subsistance d'une veuve, pour peu que le logement lui soit assuré.
    En ce qui concerne les extrêmes, nous trouvons le mariage en 1784 de Lôwel de Marmoutier, fils de Aron Isaac, qui épouse Deltz, de Fegersheim, fille de feu Zalman Lévy et veuve de Felkel. Deltz apporte en dot 3308 florins et se réserve une Ketouba de 4960 florins, à comparer à la moyenne de 600 florins cités ci-dessus.
    A l'opposé, nous trouvons l'union, en 1725, de Schiele, fils de Goetschel, avec Beilé de Zillisheim, fille de Seligmann et veuve de Samuel Aron : la dot s'élève à 240 florins et la Ketouba à 380 florins.
    Il faut néanmoins tempérer ces chiffres par le fait que les deux actes cités se situent aux deux extrémités du siècle, l'un en 1725 et l'autre en 1784.

  2. La dot
    Graphique obtenu en comptabilisant le nombre d'actes mentionnant les dots par tranche de 100 florins. Ainsi, le premier point correspond 8 dots entre 100 et 200 florrins, pour une valeur moyenne de 143 florins. Le pic correspond 22 actes entre 300 et 400 florins, pour une valeur moyenne de 324 florins, et ainsi de suite.

    Les dots amenées par la mariée se montent en moyenne à 533 florins, dans un éventail allant de 100 florins pour les plus modestes à 3 308 florins pour les plus richement dotées.
    Sur ce graphique, il est visible que la moyenne des dots juives de 533 florins ne s'obtient que grâce à un petit nombre de dots élevées, la majorité en nombre (et non en valeur totale) des dots amenées par la mariée se situant sur la gauche du graphique et valant en moyenne entre 300 et 400 florins.
    Pour la majeure partie des unions, on peut voir que la valeur de la dot correspond au prix d'achat d'une petite maison ou d'une partie de maison (1/2 ou 1/3 de maison : voir ci-après).
    On peut en conclure qu'il y avait quelques familles aisées pour une majorité de familles de condition moyenne, voire modeste. Seul le logement, en général de petites dimensions, pouvait être garanti aux nouveaux mariés.

  3. Les apports du marié
    En analysant les apports du côté du marié, on constate qu'il est fait mention 34 fois (sur les 90 actes concernés, soit environ dans 40 % des actes) du don d'une maison ou d'une partie de maison. Ainsi, on relève :
    2 mentions pour le don d'un quart de maison ; 1 mention pour le don d'un tiers de maison ; 20 mentions pour le don d'une demi-maison ; 10 mentions pour le don d'une maison ;1 mention pour le don d'un terrain servant à bâtir une maison.
    Cet apport du côté du mari s'ajoute à la dot de l'épouse et reflète la situation du couple qui s'établit.

  4. Les compléments des contrats
    Différentes mentions sont rajoutées dans les contrats, en fonction des particularités existantes au moment de l'union. Ainsi :
    • lors de remariages, les différents époux sont mentionnés comme assurant l'éducation du ou des enfants du premier lit de l'épouse (3 actes recensés) ;
    • le père de l'époux assure la nourriture du couple durant un laps de temps s'échelonnant de 3 mois à 3 ans ;
    • le père propose au fils de s'associer à lui dans ses affaires, la période étant de 3 ans dans 3 actes et non précisée dans un acte ;
    • le grand-père assure l'hébergement gratuit des nouveaux mariés durant 2 ans (1 acte) ;
    • l'époux assure l'entretien du père ou de la mère leur vie durant (4 actes).

En conclusion, la majorité des jeunes couples parvenait à s'établir dans la vie grâce à la dot de la mariée, pouvant permettre l'achat d'une maisonnette, ou par l'apport du côté du marié d'une part de maison.

Jean Paul Lingelser (24), en se basant sur la matrice de la contribution foncière du 9 septembre 1797, indique la situation financière des contribuables en fonction de leur origine confessionnelle :

Commune/ confession Nombre Montant de la contribution Proportion
Fegersheim catholiques 142 9759 livres 70,6 %
Fegersheim juifs 37 337 livres 2,5 %
Ohnheim catholiques 67 3721 livres 26,9 %
Total 246 13 817 livres 100,0 %
"Il semble que la condition sociale ne soit pas sans rapport avec l'appartenance religieuse. Le catholique de Fegersheim versera en moyenne 69 livres de contribution foncière, celui d'Ohnheim 56 livres, tandis que l'israélite de Fegersheim acquittera seulement 9 livres."

S'agissant de l'imposition suivant la matrice foncière, les juifs n'ayant que peu de terres ne peuvent être assujettis sur une assiette très large. L'essentiel des terres, huit ans après la Révolution, appartient bien aux cultivateurs catholiques.

4. Professions rencontrées

Nous n'aborderons pas dans ce paragraphe l'évolution des professions des juifs de Fegersheim, le panel des professions rencontrées aux 18ème et 20ème siècles se révélant trop faible. Par contre, un coup d'oeil sur le 19ème siècle nous fait entrevoir l'essentiel des possibilités existantes, ainsi que la précarité de certaines familles qui, du fait de leur créneau commercial, ne devaient pas toutes avoir une clientèle immense et des revenus conséquents. Il est patent que le monde juif était lié essentiellement, voire uniquement, aux métiers du commerce. Il faut garder à l'esprit que, jusqu'à la Révolution, le juif ne peut pas posséder de maison ou de terres, à l'exception de sa propre maison et d'un jardin attenant. Par ailleurs, beaucoup de métiers de l'artisanat sont interdits aux juifs, ainsi que le droit de posséder une boutique sur rue, à quelques exceptions près.

Ce n'est qu'à compter du 27 septembre 1791 que les juifs retrouvent les droits civiques à l'égal des autres citoyens (avec néanmoins quelques différences sensibles dont nous verrons quelques exemples plus loin) et qu'ils purent exercer toutes les professions. De fait, les juifs étaient culturellement et historiquement liés au commerce sous toutes ses formes. Par ailleurs, ils n'avaient pas nécessairement la possibilité, voire l'envie, de se monter rapidement un train de culture qui représentait à cette époque l'un des grands vecteurs économiques de la région. La logique veut donc que, malgré la levée de certains interdits, les juifs continueront essentiellement à exercer les métiers liés au commerce.

Si tout le monde pense immédiatement aux marchands de bétail, il serait néanmoins faux de se cantonner à cette seule profession. La liste des différentes activités exercées par les juifs est bien plus impressionnante. Lucien Siffler (25) note : "En 1866, ils formaient 88 familles dont plus de 60 étaient commerçants ou courtiers, servaient d'intermédiaire pour toutes les transactions, achats et ventes, prêtaient de l'argent, et on leur reprochait l'usure. Ils faisaient le commerce de blé, de farine, du bétail. Certains, leurs ballots sur l'épaule, allaient de village en village pour vendre toiles, tissus, vêtements, d'autres étaient chiffonniers, quelques-uns restaient artisans, la plupart pauvres. Ils menaient une vie à part, avaient leurs propres boulanger et boucher, leurs bains rituels au bord de l'Andlau, une école, une synagogue, un rabbin et instituteur..."

Nous classerons ces métiers en six grandes catégories :

En ce qui concerne les métiers liés au commerce de l'argent, nous citerons Jean-Paul Lingelser (26) : "Les juifs de Fegersheim étaient surtout spécialisés dans le négoce et l'usure, ce qui leur a procuré de belles fortunes. Un rapport rédigé le 16 août 1806 confirme cette situation : "Parmi le nombre des juifs de cette commune, il y a environ le quart qui sont les uns plus riches que les autres et font le commerce des toiles, fils, bestiaux et font valoir leur argent à intérêt..." Les prêteurs juifs détenaient souvent des créances considérables. Roland Marx signale que Wolff Bloch de Fegersheim est le seul villageois juif du Bas-Rhin dont les créances dépassent 10000 F. L'activité financière des prêteurs israélites - ils étaient une dizaine à Fegersheim - se développa de manière incontrôlée grâce aux taux usuraires. Les prêts étaient transcrits sur des billets à ordre. Les impayés qui venaient à échéance étaient aussitôt remplacés par un nouveau billet portant une somme plus importante. Ainsi, le rééchelonnement des dettes a souvent conduit le paysan, mais surtout le journalier; qui représentait la classe la plus laborieuse et la plus pauvre, à des situations financières extrêmement difficiles. De ce fait, les réactions d'hostilité à l'égard des juifs étaient relativement fréquentes..."

Pour la période pré-révolutionnaire, quelques données chiffrées nous sont connues.
La liste des créanciers juifs ayant prêté de l'argent devant des notaires royaux strasbourgeois entre 1704 et 1793, recensés par Jean Daltroff (27), nous permet une analyse simplifiée de la valeur des montants prêtés par des bailleurs juifs de Fegersheim.

Il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit là de prêts consignés chez les notaires strasbourgeois, à l'exclusion de toutes les autres transactions consignées chez les différents tabellions, soit de Fegersheim, soit des alentours : en ce sens, pour se faire une idée plus réaliste des sommes réellement engagées, il faudrait ouvrir un vaste chantier de relevés des actes notariaux de tout un département, en procédant de façon systématique, puis en regroupant les résultats par origine des bailleurs ; il n'y a que de cette façon que la connaissance objective de l'activité économique des prêteurs d'argent juifs sera connue avec précision.

Ci-après la liste des prêteurs juifs de Fegersheim suivant les relevés de Jean Daltroff :

Le graphique ci-contre permet une visualisation rapide des données.
La valeur moyenne par prêt s'élève à 507 florins : on remarque qu'à de rares exceptions près, la ligne en trait plein (courbe du bas) oscille de façon régulière autour de cette moyenne. On pourra rapprocher ces chiffres du montant moyen de la dot versée lors d'une union qui s'élève à 533 florins (voir ci-dessus), ainsi que de la valeur moyenne d'une maison à la campagne à la même époque (citation de A. A. Fraenkel, environ 500 florins). Il faut également se rappeler que le placement d'une somme d'environ 500 florins à 5 % rapporte annuellement 25 florins, loin de permettre la subsistance d'une famille entière.
Par ailleurs, lors de l'union d'une fille du bailleur, la somme prêtée correspond presque entièrement à la dot fournie et, dans le cas du mariage d'un garçon, la somme correspond approximativement à la valeur d'une maison ou partie de maison offerte par le père.
Par contre, en ce qui concerne la valeur totale prêtée (ligne en pointillé, courbe du haut), si la moyenne globale se monte à 1 822 florins par prêteur, il est visible que 5 individus se détachent de la moyenne. Ces montants de prêts élevés ne signifient pas que les bailleurs aient ce capital en dépôt : en fait, il s'agit de sommes prêtées puis remises en circulation après apurement. De cette façon, une même somme peut servir à plusieurs prêts étalés dans le temps.
Si l'on se base sur ce recensement des prêts "strasbourgeois", il apparaît que 5 bailleurs de fonds sur 27 (soit 18 %) peuvent être considérés comme ayant une très grande activité dans le commerce de l'argent.

Revenons aux métiers : nous trouvons (28) une demande du ci-devant David Lévy, de Fegersheim, souhaitant être autorisé à établir un atelier pour la fabrication de suif d'os. La réponse en fut : "Le Préfet du Bas-Rhin communique à Monsieur le Maire de Fegersheim la pièce ci-après avec prière d'inviter le pétitionnaire à produire sa demande en 11 exemplaires sur papier timbré et à joindre un plan du local et un plan topographique indiquant les propriétés comprises dans un rayon de 500 mètres de l'établissement projeté." L'administration a trouvé un moyen infaillible pour interdire ce type d'entreprise : vu les démarches à engager et les sommes nécessaires, David Lévy n'a pas donné suite.

En ce qui concerne les métiers liés au commerce du bétail, de nombreux incidents sont venus émailler la vie de la commune. En effet, les problèmes peuvent se classer en deux grandes familles : les soucis dus au commerce des animaux d'une part et tout ce qui touche les boucheries d'autre part.

Quelques extraits des délibérations du conseil municipal nous éclairent sur les relations entre la communauté juive et la commune : "Le Conseil Municipal (29) considérant que les juifs de cette commune marchands de bestiaux auxquels durant cette révolution, pour conserver la bonne intelligence et empêcher des troubles qui étaient à craindre dans ce temps, a été assigné une place séparée pour pâturage, que cette faveur leur a été aussi accordée, en partie pour ne point mêler les troupeaux avec des bêtes étrangères qui auraient pu communiquer une maladie contagieuse, poussent cette faveur précaire à l'extrémité qu'ils font beaucoup de dégâts dans les champs ; mènent non seulement au pâturage les bêtes à eux appartenant, mais encore celles des juifs étrangers, et qu'ils étendent leur pâturage sur des places à eux non assignées, arrête par ces motifs :
Article 1
A commencer du premier janvier dix huit cent neuf aucun juif ne pourra envoyer pâturer séparément les bestiaux, il ne pourra envoyer au pâturage que les bêtes de son propre usage domestique, et ce avec les troupeaux de la commune.
Article 2
Avant que d'envoyer avec les troupeaux de la commune soit cheval, boeuf vache ou génisse, il sera tenu de faire examiner auparavant par le Maréchal expert si cette bête n'est affectée d'une maladie contagieuse et de la garder chez soi pendant dix jours."

On voit que la situation est inextricable : d'une part, les juifs sont tenus de faire du commerce, seule ressource que le législateur a bien voulu leur laisser. D'autre part, il leur était interdit jusqu'à la Révolution de posséder le moindre lopin de terre, à l'exclusion de leur maison et d'un petit jardin attenant. Dans ces conditions, le commerce du bétail devient très délicat : une fois l'animal acheté et en attendant de pouvoir le revendre, il faut bien le nourrir. Cela n'est bien entendu possible que sur les terrains communaux, mais de ce fait, les gardiens de vaches, de génisses, de chevaux... sont obligés de mélanger les bêtes appartenant aux paysans du village avec celles des commerçants juifs. En cas de maladie, le danger pouvait se répandre dans toutes les étables et écuries du village, d'où la volonté du pouvoir local de séparer les bêtes appartenant en propre aux juifs (on peut supposer qu'elles sont saines) de celles ne faisant que transiter, ou destinées à la boucherie.

Deux petites années après cette première escarmouche l'affaire prend un nouveau tour (30) : "Vu la pétition au sieur Conseiller d'Etat Préfet par Nathan Wiltenstein et Abraham Uhlmann au nom de la communauté juive de cette commune par laquelle ils se plaignent contre la défense faite aux juifs de cette commune par le sieur Maire de faire pâturer séparément leurs troupeaux de bestiaux de commerce, et sur des places qu'ils prétendent leur avoir été concédées par la commune depuis le commencement de la révolution, en traitant le procédé du dit sieur Maire comme action arbitraire, et demandent à être maintenu dans la jouissance de ce pâturage qui leur est absolument nécessaire sur le rapport commercial ;
Vu aussi la délibération du Conseil Municipal du 28 juin 1808 à cet égard, basé non seulement sur le droit commun de chaque habitant, et qu'aucun ne peut prétendre plus de privilège ni jouissance dans les communaux qu'un autre, mais aussi sur les Règlements de Police...
Considérant que, si même d'après les lois, il pourrait exister une communauté particulière dans une commune ayant des droits privés sur certaines places, les juifs de Fegirsheim ne pourraient taxer la défense du Maire, de faire pâturer séparément, ni comme arbitraire ni comme contraire à leurs droits, puisqu'il n'existe aucune convention ni concession faite aux juifs sur ces pâturages, que s'il en existait une, elle serait une espèce de partage des communaux, que l'administration municipale n'a pu accorder sans autorisation supérieure, ils ne peuvent donc non- plus se prévaloir d'une possession , puisque dans- pareil cas l'on ne peut prescrire.
Le Conseil Municipal néanmoins tant pour ne voir mêler les troupeaux de la commune des bêtes étrangères qui risqueraient d'introduire des maladies contagieuses que par humanité, puisque la plupart ne pourrait faire le commerce des bestiaux, et traînerait une existence malheureuse s'ils ne pouvait envoyer au troupeau que le bétail domestique, sans leur accorder une place pour les bestiaux de commerce, est d'avis de leur accorder cette faveur, s'il plairait à Monsieur le Conseiller d'État Préfet d'autoriser Monsieur le Maire de faire avec la communauté juive la convention, qu'elle ne fera pâturer que sur les places qui seront à cet effet désignées, qu'elle ne pourra pendant le temps soit limité soit illimité qu'ils jouiront de ce pâturage former aucune prétention sur les autres pâturages, ni avantage des communaux sous quel prétexte ou rapport que cela puisse être, en se conformant au surplus aux lois et règlements de police et en supportant les charges auxquelles les autres habitants sont tenus, telles que garde, logement militaire et travaux publics."

Les choses changent, évoluent, et les juifs sont en mesure de disposer de terrains particuliers pour faire pâturer leurs bêtes. Tout semble donc aller pour le mieux, les différents entre les communautés catholiques et juives concernant l'élevage du bétail étant globalement réglés, quand arrive ce qui était prévisible, une épidémie. "Mr le Préfet (31) (il s'agit de la consignation d'une lettre adressée par le maire de Fegersheim au préfet du Bas-Rhin),
Je me fais un devoir de vous instruire que depuis 3 à 4 semaines où l'épizootie règne parmi les bêtes à cornes dans la commune de Geispolsheim, l'insouciance et l'indolence de l'autorité locale augmente de jour en jour ; leur conduite et leur manière d'agir dans cette circonstance est des plus répréhensible. Enfin pour vous en donner une idée, je vous dirais qu'il est notoire et prouvé, que depuis tout le temps l'autorité locale sait et tolère que les habitants tuent eux-mêmes leurs vaches saines ou déjà atteintes de la maladie ; ils en gardent tel peaux, les vendent vertes ou les pendent vertes dans leurs cours, ordinairement peu éloignés de l'étable de leurs vaches, pour les sécher selon leur volonté : elle sait et tolère, que des Juifs y viennent acheter de la viande provenant des bêtes déjà atteintes de la maladie et des vaches déjà malades à 6 et 12 francs et les emmènent. Jusqu'à ce jour aucune mesure n'a été sérieusement prise par elle pour éviter la propagation de la maladie dans la commune, encore moins en dehors. Déjà elle vient de se propager dans celle de Duttlenheim ; et c'est sans que par le commerce libre qu'ont les Juifs de cette commune de venir acheter de ces bestiaux à Geispolsheim.
J'ai depuis tout le temps pris toutes les précautions qui dans de pareilles circonstances sont prescrites ou peuvent être permises, car outre la défense expresse que j'ai faite aux Juifs de ma commune d'importer de la viande et des bestiaux achetés dans des contrées où règne la maladie, j'ai défendu toute communication des bêtes de commerce, même saines, avec aucune autre de la commune. J'ai de-plus posté 8 hommes de garde à chaque passage de la commune pour surveiller les Juifs ; auxquels ils ont déjà saisi une trentaine de bêtes de viande achetée à Geispolsheim. Aucune bête n'ose être tuée ou y séjourner, si elle n'a été au préalable reconnue saine et si l'acheteur n'est pas muni de certificat reconnu bon et valable. Aussi, jusqu'à ce jour, Dieu merci ! aucun symptôme de maladie ne s'est manifesté parmi les bêtes à cornes de cette commune. Mais comme la vigilance la plus assidue peut être  trompée et qu'il est impossible de se tenir en garde contre cette race infernale de Juifs, qui par leur commerce sont intéressés à ce que cette maladie se propage partout, il serait dans cette circonstance urgent de défendre aux Juifs tout commerce, même l'entrée dans les communes où l'épizootie règne et aussi longtemps qu'elle y règnera. Si cette mesure n'est pas employée ce fléau nous touchera inévitablement et se propagera partout, malgré toutes les précautions qu'on prendra.
Pas plus tard qu'hier, un nommé G. Bauer, faisant l'artiste vétérinaire à Geispolsheim, m'a assuré que ce commerce s'y pratique encore. Si vous voulez le faire venir chez vous il vous en dira plus et vous pouvez ajouter foi à ce qu'il vous dira."

Cet épisode en dit long sur l'état d'esprit pouvant régner dans un village où cohabitent deux entités. De tout temps, les causes similaires, voire plus graves, ont engendré les mêmes ressorts, les mêmes réflexes : au 14ème siècle, les juifs étaient accusés d'avoir répandu la peste, là on les soupçonne de vouloir anéantir les troupeaux (ce qui, soit dit en passant, mènerait à la ruine la plupart des commerçants juifs qui n'avaient que cette activité comme gagne-pain), au 20ème siècle ils seront assimilés à des profiteurs et affameurs des autres communautés... A chaque fois, le scénario est identique : période trouble, recherche d'une cause extérieure, culpabilisation et rejet de la faute sur une minorité, en l'occurrence les juifs.

Par ailleurs, le commerce en boucherie pose un autre type de problème, la qualité des bêtes tuées et, par voie de conséquence, l'état de la viande vendue.2 mars 1845
"Vu la lettre... relative à la mauvaise habitude que les bouchers juifs de cette commune ont, de tuer des vaches malades, et bien des fois semi-mortes ;
Considérant que la mauvaise habitude qui existe entre les bouchers juifs de Fegersheim doit entièrement cesser, attendu qu'ils ne doivent plus se permettre de tuer des vaches et autres animaux malades, et bien des fois qui sont déjà demi ou entière mortes, et de vendre la viande aux habitants de cette commune ; les vaches ou autres animaux qu'ils tuent doivent être saines ;
Considérant que, si une vache ou un autre animal est morte, ou si elle est morte à la suite d'une maladie contagieuse, elle doit être enfouie par le propriétaire, et l'enfouissement doit être fait dans une fosse désigné par le Maire de deux mètres cinq décimètres de profondeur et à cent mètres au moins des habitations, sous peines par le délinquant de payer une amende de la valeur d'une journée de travail, et les frais de transport et d'enfouissement.
Par ces motifs, le conseil municipal de la commune de Fegersheim à l'unanimité des voix est d'avis : de proposer à Mr le Préfet le nommé Ignace Dippich pour être nommé maréchal expert, qui est actif et zélé, et de le charger de faire la visite chez tous les bouchers juifs de cette commune, et d'avoir le droit d'entrer dans les tueries et boucheries quand il lui semblera bon ; et de faire prêter le serinent ; lequel appelé à la séance a déclaré accepter ces fonctions dés qu'il aura sa nomination en cette qualité par l'autorité supérieure."

Laissons de côté ces tracasseries et revenons à la liste des métiers. Les métiers indiqués plus haut sont ceux cités lors des mariages : les femmes ne sont que rarement citées comme ayant une profession. Seules quatre mentions nous éclairent : - une fileuse en 1822
- une marchande mercière en 1866
- une couturière en 1871
- une bonne en 1899

On remarquera qu'il n'est pas fait mention de médecin ni de sage-femme ou d'accoucheuse. Les actes médicaux étaient-ils exécutés par des médecins ou sages-femmes catholiques, ou alors étaient-ils réservés à certains membres de la communauté, non répertoriés officiellement ? Y a-t-il un particularisme propre à l'origine confessionnelle des résidants ?


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