L'ALSACE

"Je me reconnais tous les jours des traits de caractère alsaciens : l'obstination au travail, l'humour par-delà les interdits assimilés inconsciemment." (Les Orties noires)

Vous entendez actuellement un texte lu en judéo-alsacien par Claude Vigée, dont la traduction se trouve ci-dessous. Si le son ne vous parvient pas, il vous faut télécharger REAL AUDIO en cliquant sur ce bouton :

Cher cousin Abraham,
Dans l'Etat des Vaches,

L'Oncle Isaac m'a fait cadeau pour la Pâque de votre petit livre sur le patois juif d'Alsace. Sur mon âme, croyez que cela m'a fait grand plaisir de voir les aphorismes de nos aïeux rangés joliment côte à côte, comme la liste des péchés dans la confession publique de Yom Kippour, et de pouvoir en jouir tout à mon aise.

En vérité, c'est crime et pitié qu'une aussi belle langue ne soit plus parlée qu'en secret, avec un demis-sourire, par des rares chefs de famille comme vous et moi. Nous n'avons vraiment rien à en cacher, au contraire, il faudrait citer en exemple ce gracieux idiome à la juiverie entière, d'un bout à l'autre de l'univers que Dieu a fait. Mais ce sont là de vains souhaits : même notre jargon juif est devenu la proie de l'exil. Comme la France, ce triste monde est en faillite perpétuelle.

Pour mon seul plaisir, défiant le mauvais sort, je veux vous écrire aujourd'hui dans la langue maternelle des Juifs d'Alsace, suivant la mode ancienne. Un jour, quand je reviendrai à Bâle, nous pourrons discuter tous les deux là-dedans, sans en éprouver ni honte ni gêne. Mais aux yeux de nos Juifs strasbourgeois, cela n'a pas l'air assez raffiné. Voyez donc ça ! Ils font mine de ne plus savoir pérorer qu'en français. Tu parles... Hélas, nos gens ont perdu le sens des choses substantielles, ils ne connaissent que des marques d'automobiles, ils font des discours pour ne rien dire, des rêveries insanes sur des souliers vernis et des robes neuves.

Confessons-le, cher Abraham, la vie d'aujourd'hui n'a plus ni goût ni saveur. Depuis longtemps il n'est plus question de matières sérieuses, de kouguel aux marrons et aux quetsches, du bon pot-au-feu gras où nagent parmi les vermicelles des quenelles de farine de matzah à la moelle et diverses sortes de vol-au-vent exquis. Qui parle encore de carpe ou de brochet en sauce verte à la gelée ? D'estomacs de boeufs farcis mijotés toute la nuit dans la graisse avec des tranches de poires confites ? Chacun fait des chichis, des entrechats, se complique la vie par vanité pure. Ainsi le monde va à sa perte, Dieu nous en préserve ! Tant de fils de Juda se conduisent déjà comme d'abominables païens : bâfrer, forniquer, se saouler, c'est là tout leur métier. Un crève-coeur, vous dis-je.

Mais à quoi bon nous faire trop de souci ? Demain matin la galette de pain azyme émiettée dans le café au lait nous paraîtra tout de même très appétissante, et à vous aussi, j'en suis sûr.

Nous avons espéré que vous viendriez en visite chez nous, en Terre Sainte, à l'occasion de la Pâque. Mais, comme dit Schiller, il n'en est plus question. La grande chaleur de l'Orient vous décourage-t-elle d'avance ? Ou auriez-vous un peu la frousse devant les Gentils philistins d'ici ? Ne craignez rien à ce sujet, les fils d'Israël se dresseront comme un seul homme pour vous défendre contre ceux qui nous haïssent. Et puis la malice d'âme à notre encontre est répandue partout ailleurs en ce bas-monde. Qu'ils soient voués à Azazel, tous les visages mauvais, qu'ils périssent deux fois d'une mort insolite et rare, ces prépuces fauteurs d'iniquité, ces animaux pleins de méchanceté. Vous nous concéderez au moins un point : jusqu'à ce jour ils n'ont pas réussi à nous trucider encore, ces bâtards conçus dans la menstrue de leur mère. C'est déjà un avantage considérable. Comme on dit chez nous : tant que la chance vous sourit, on passe pour un malin.

Si malgré tous mes arguments vous ne nous rendez pas visite ici, nous ne vous en gardons nulle rancune. Dans ce cas-là c'est nous qui viendront vous voir dans l'Etat des Vaches si vous restez à Bâle cet été, et si vous nous faites l'honneur de nous y inviter. Je me réjouis d'échanger avec vous quelques propos diserts en goûtant les beignets trempés dans la crème au vin blanc, et d'inventer de savantes paraboles sur le genre humain. Ce qui signifie en clair : médire du prochain, ou calomnier divers membres de la famille. "En vérité, en vérité, m'a confessé un jour feu notre gentil petit rabbin (Dieu ait son âme), il n'existe rien de plus doux en ce monde que la mauvaise langue!" Ce disant, il m'a tiré soudain entre barbe et moustache une langue rouge, droite et effilée comme celle d'un serpent, autour de laquelle il a entortillé le bout de trois doigts longs et osseux, comme s'il savourait déjà toute la douceur de ce monde en se livrant au péché de la médisance. Puissions-nous tous vivre ainsi jusqu'à cent vingt ans.

Avec mon salut cordial à toutes nos connaissances et les excuses pour cette longue missive, je reste votre ami Yehoshouah fils de Joseph, domicilié à Jérusalem derrière la Turquie.


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Created: 7/21/98 Updated: 12/01/01