La poésie alsacienne de Claude Vigée

Poésie baroque, poésie d'enfance

par Heidi Traendlin

Exposé liminaire - extrait de sa thèse de doctorat, soutenue à l'Université Marc Bloch de Strasbourg en décembre 1999

Dans un récent article du Monde de l'éducation , Yves Bonnefoy dit que «la poésie peut sauver le monde». Il me semble que Claude Vigée en porte le témoignage : la mémoire inscrite dans les oeuvres poétiques en dialecte, écrites dans un contexte linguistique difficile, représente plus qu'une connaissance ou une consolation. Elle transmet une parole du passé par laquelle se renoue le fil de l'histoire individuelle et collective, créant un lieu de paroles et d'échanges ouverts au sein de l'espace alémanique.

J'ai pu m'entretenir avec le poète à plusieurs reprises depuis l'étude des figures bibliques qui était le sujet de mon D.E.A., soutenu à l'Université de Paris X-Nanterre en 1992. Ces échanges ont orienté mes recherches linguistiques et poétiques, suscitant une réflexion en prise directe avec l'histoire alsacienne et la pensée juive. Ils ont motivé l'achèvement du mémoire, après six années d'exploration et de complicité avec une oeuvre multiple, composée de poèmes, essais et traductions, récits et albums autobiographiques.

Ne vivant plus en Alsace depuis une quinzaine d'années, j'avais le recul nécessaire pour considérer les choses objectivement et faire une étude que je voulais "scientifique". De mon point de vue, je souhaitais étudier la langue alsacienne en synchronie, dans la perspective actuelle du bilinguisme. En analysant l'alsacien au regard de la culture et de la langue française, en prenant acte de ce "pli" linguistique et culturel, les termes de la comparaison ont cependant suscité la prise en compte de la philologie allemande, ébauche d'une étude diachronique ouvrant d'autres perspectives...

J'ai appréhendé les poèmes alsaciens de Claude Vigée comme un rêve auquel j'adhérais pleinement. Un travail de déconstruction s'est fait progressivement, permettant de structurer ma propre relation au dialecte. L'étude des figures de style a permis une approche physique des textes, en les tirant hors de cette famille de mots qui fait le tissu du poème. Les figures de mots (allusion, métaphore, métonymie), de diction (allitération, assonance, paronomase), de construction (anaphore et chiasme), et de pensées (exclamation, énumération, interrogation, hyperbole) montrent le rôle prédominant de l'ouïe dans la poétique vigéenne, suggéré dans le titre de son recueil Du bec à l'oreille, qui réunit des textes écrits en français, en alsacien et en judéo-alsacien entre 1936 et 1977, ainsi que des traductions du poète Rainer Maria Rilke.

Après avoir écouté ce que je voyais, comme les navigateurs rabelaisiens du Quart-Livre, j'ai pu observer à la loupe ce que j'entendais grâce à la transcription du dialecte, en la comparant avec celle d'autres poètes alsaciens, en particulier André Weckmann. Cette démarche découle, me semble-t-il, de la lecture des essais de Claude Vigée, de sa méditation de l'Histoire et des textes sacrés. L'itinéraire du poète est devenu le fil conducteur de ma recherche. Dans les poèmes transcrits en bas- alémanique de Bischwiller, les voix devenaient visibles, et comme les lettres de l'alphabet, elles pouvaient entrer en résonance les unes avec les autres, se répéter et se combiner à l'infini. Cette "physique" verbale relève d'une métaphysique, où la relation entre les êtres et les choses n'est plus un côte à côte, comme le suggère l'étymologie grecque du mot "métaphysique", mais un face à face visualisant une frontière mouvante, vivante.

Il m'est apparu que l'interdit porté sur le dialecte de notre enfance a en réalité effacé une frontière nécessaire à un choix vital. Ceux qui ont vécu la guerre de 1939-1945, comme Claude Vigée et la génération de nos parents savent le danger d'une frontière, où se joue quelque chose d'essentiel qui est de l'ordre du réel autant que du symbolique et sur lequel nous renseigne le shibboleth de l'Ancien Testament. En écoutant et lisant les témoignages de la dernière guerre mondiale, on est frappé par l'enjeu ambivalent des frontières : la ligne de démarcation entre la zone occupée par les Allemands et la zone libre, la crête des Vosges, les frontières espagnole ou suisse, par exemple, sont des marques géographiques du conflit, qui ont sauvé in extremis les uns, et emporté beaucoup d'autres, sur le front russe ou dans les camps d'extermination nazis.

L'interdit du dialecte, tenu secret dans mon enfance, est ce qui parle pour moi encore aujourd'hui. Cette parole du secret qu'on entend dans la petite phrase de Claude Vigée "E lapin ésch e hààs ", est sans cesse interrogée dans son oeuvre. Pourquoi ces interdits successifs dans l'histoire linguistique de l'Alsace, répétés à chaque génération avec toujours plus d'acuité ?

Pourrait-on y retrouver le sens d'une quête spirituelle et tenter de discerner une deuxième voix qui contredirait la première, logique et implacable, comme dans le sacrifice d'Isaac ? Pour l'anthropologue René Girard qui a étudié les comportements rituels dans les sociétés archaïques, l'interdit est le signe d'un conflit mimétique qui trouve sa résolution dans le sacrifice, suivant un processus que décrivent les Evangiles.

Dans ce dialecte défendu encore par quelques ivrognes ou rêveurs, siffer un dichter, comme dit Vigée, s'exprime une possibilité de réconciliation. Malgré la rupture entre les générations et l'échec de la transmission culturelle, les "alsatiques", ces petites maisons-tombeaux, ont sauvegardé les voix de quelques uns de nos ancêtres. En transgressant les interdits, les poètes -et je pense en particulier aux frères Matthis- nous montrent la capacité subversive du langage, la possibilité d'inverser le cours inéluctable de l'histoire. Ce que révèle la poésie de Claude Vigée, et la mimesis qui y est à l'oeuvre, c'est que la langue alsacienne est tout à fait actuelle : elle sait dire les préoccupations de notre époque et même lui prédire un avenir ; elle sait lire dans sa propre mémoire celle de l'univers.

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L'étude du dialecte, des phonèmes et des gestes graphiques, ainsi que l'analyse poétique ont modifié la quête initiale du sens et par là-même notre rapport au monde et au langage. Ce mémoire de thèse correspond à la naissance d'une hypothèse qui motive et prolonge son propos. Claude Vigée nous réconcilie avec la langue natale. Il suscite le désir de parler et de s'exprimer en alsacien et il nous en donne les moyens.

Schwàrzi sengssle et Wénderôwefîr libèrent une parole qui va vers l'autre, l'oubliée, la délaissée, devenue étrangère et méprisable. Un dialogue s'installe entre les deux, figuré dans le texte par les formes et les figures verbales en accords avec le spectacle d'un monde tantôt foisonnant, tantôt dérisoire. Le signifié et le signifiant se rencontrent dans les moments de paroxysme où plus rien n'a d'importance que le bonheur d'une parole libre et substantielle

Le lecteur est invité à goûter le poème savamment composé, il est convié à prendre les mots en bouche et à les mâcher selon leurs rythmes. En absorbant et en se laissant absorber par les saveurs et les odeurs, les sons et les couleurs du dialecte, la lecture devient un acte de parole où manger-lire le texte, c'est être mangé-lu par lui. L'oralité du texte lui confère une vie organique, comme un corps qui parle et qui écoute. La voix du texte entre en consonance avec ce qu'elle entend de nous et à l'inverse, nous entendons dans cette langue, objet de nos manques et de nos désirs, ce qu'elle a à nous dire.

Cette expérience de lecture étend et multiplie le désir et le plaisir de traduire, c'est-à-dire d'aller d'une langue à l'autre, de passer de l'écrit à l'oral, de l'oubli au souvenir, de partir et de revenir. Dans le rythme de ces traversées périlleuses qui instaurent le rituel de notre présence au monde, se vérifie aussi la validité des interdits et des frontières.

Outre le libre et fervent aveu de notre dépendance à la langue natale, entendue comme transmission et non comme emprunt, ce mémoire "inachevé" est un matériau de base pour de nouvelles recherches sur le dialecte, sur le bilinguisme, sur la rencontre des cultures, sur le déploiement des paradoxes dans l'oeuvre riche et variée de Claude Vigée. L'itinéraire de cet écrivain alsacien, né à Bischwiller en 1921, est éclairé par la diversité des langues et des cultures traversées, et appelle la diversité des points de vue de ses lecteurs : gens de lettres ou de religion, philosophes ou linguistes, historiens ou sociologues... Objet de plaisir et de méditation, l'oeuvre alsacienne de Claude Vigée propose du rêve et du rire, fut-ce à travers l'épreuve et les larmes,.


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