Les Sionistes devant la Conférence de la Paix
(27 février 1919)
Extrait de Souvenirs Bâtons rompus, Ed. Albin Michel 1962, pp. 97-110


Bien que je n'aie adhéré au Sionisme qu'à la fin de 1917, j'avais eu, pendant les années qui ont précédé la déclaration de guerre en 1914, d'excellentes relations avec les sionistes résidant à Paris. Il y avait, entre leur espoir de créer un Etat juif en Palestine et les efforts tentés par la Jewish Territorial Organisation dont je faisais partie, l'I.T.O. créée par Zangwill, après l'affaire de l'Ouganda, pour trouver, même ailleurs qu'en Palestine, un territoire autonome pour les Juifs persécutés - assez de points communs pour que je puisse collaborer avec eux et les aider dans leur propagande. J'avais même assisté à un ou deux Congrès sionistes, en particulier celui de Vienne en 1913. Et c'est dans le train de Constance à Vienne que j'avais fait la connaissance de Max Nordau et de madame Nordau. Je rencontrais souvent Alexandre Marmoreck, qui avait son laboratoire de sérums contre la tuberculose et les chevaux qui servaient à ses expériences, dans j'ancienne maison d'un entraîneur, rue de Longchamp, à Neuilly, où j'habitai entre 1909 et 1917. Mais je n'avais fait aucun effort pour faire la connaissance de Weizmann et de Sokolow, ni des principaux dirigeants de l'Organisation sioniste de Londres, dont les relations avec mon ami Israël Zangwill, président de l'I.T.O, étaient plutôt tendues.

A la déclaration de guerre, je fus obligé de me rendre à Nancy, où habitait ma vieille maman, et j'y résidai presque continuellement de 1914 à octobre 1916.
Je n'avais là, pour me tenir au courant des événements qui se passaient en dehors de cette ville assiégée, que l'Est Républicain, journal officieux et continuellement caviardé. Je m'abonnai alors à des journaux et périodiques suisses, italiens, anglais, américains, etc., qui m'apportèrent toutes sortes d'informations sur ce qui se passait en dehors des frontières, et en particulier sur le sort tragique des populations juives du Centre et de l'Est de l'Europe. Je pensai que beaucoup de ces documents éclaireraient l'opinion française sur des événements qu'elle ne connaissait que déformés par des feuilles censurées, tendancieuses ou de propagande, et j'eus la chance de trouver en l'éditeur Payot un homme assez audacieux pour se risquer à faire passer à travers les ciseaux des censeurs un choix de textes précédés d'une sorte de résumé. Il le publia sous le titre : Les Juifs et la guerre, dans les premiers jours de 1917.

Dans un chapitre V, après avoir exposé ce que je connaissais des efforts faits par les neutres et les puissances libérales de l'Entente, pour soulager les populations juives de l'Est et du Centre de l'Europe broyées entre la violence russe, l'ostracisme roumain, le scientisme raciste de l'Allemagne, j'essayais de prévoir par quels procédés il serait possible de présenter la question juive aux futurs négociateurs de la paix.
Je disais:
" La guerre pourrait avoir comme résultat le démembrement de certaines contrées, des échanges volontaires ou involontaires de territoires. Le Congrès... aura à décider quel sera le statut des Juifs des territoires échangés ou cédés, dans le cas où l'Etat dont ils vont faire partie traite moins bien les Juifs que l'Etat dont ils étaient auparavant les citoyens ou les sujets. On a vu que la question a été déjà envisagée par diverses chancelleries de l'Entente, et que Sir Edward Grey a déclaré à Israël Zangwill qu'aucune population "transférée" ne perdrait son statut.
"De cette question fait partie, sans aucun doute, la question de la colonisation de la Palestine, et le rôle du Congrès sera de déterminer le statut de ces Juifs originaires de tous les pays du monde qui, dès que le néfaste régime de la précarité ottomane aura disparu, vont se diriger vers la Palestine pour la coloniser. Il lui faudra régler les rapports juridiques entre ces Juifs et l'Etat protecteur ou souverain de la Palestine, et les rapports qu'ils garderont avec les pays dont ils sont originaires. Si le Congrès voulait ignorer qu'il y a une question juive de Palestine, un Sionisme, cette guerre dont on prétend qu'elle est une guerre de nationalités, une guerre pour la défense des petites nationalités outragées, pour la reconstitution des nationalités démembrées, aurait ce résultat ironique de détruire une nationalité en voie de se recréer. Il y a indéniablement des manières, des mœurs, des traditions, une pensée, un idéal juifs. Et si cela mourait, le monde perdrait quelque chose. Les grandes nations qui combattent pour sauver les nationalités, c'est-à-dire des personnalités, des originalités collectives, ont donc le devoir de sauver la plus antique des personnalités historiques qui soit encore sous le soleil. Elles doivent permettre à Israël le retour vers la terre où ses aspirations l'ont toujours attiré."

Plus tard, répondant à un article prétentieusement antisioniste publié par Joseph Reinach dans le Figaro du 8 avril 1917, à l'occasion de l'entrée des troupes alliées à Gaza, j'écrivis dans mon Introduction au discours prononcé en juin 1917 par le docteur Tchlenoff, chef des sionistes de Russie:
"Notre élite juive se dit française, se croit française, et elle a prouvé vraiment qu'elle l'était devenue en donnant à la France le meilleur de son sang: celui de ses fils. Mais en combattant le Sionisme, elle ne s'aperçoit guère que son égoïsme et son incompréhension la font manquer à son plus clair devoir de Français.
"Qu'elle s'informe donc de l'immense agitation sioniste développée depuis trois ans tant en Angleterre qu'en Amérique, où... Juifs et non Juifs, bourgeois et ouvriers, demandent qu'en [plus] des libertés individuelles, le Congrès de la Paix accorde aux Juifs des pays à nationalités des droits nationaux, et que toutes facilités soient accordées aux Juifs pour la colonisation de la Palestine. Qu'ils s'informent des pourparlers engagés par les missions envoyées auprès des gouvernements français et russe par le Président Wilson ; qu'ils s'informent des promesses faites aux Sionistes par l'Angleterre et par l'Amérique.. . Veulent-ils, nos Juifs français, que, lorsque le sort de la Palestine se règlera autour de la table du Congrès de la Paix, notre gouvernement, qui semble actuellement bien disposé envers le Sionisme, se désintéresse, trompé par eux, du sort des Juifs de Palestine?.. Quel que soit le futur possesseur de la Terre Sainte, la France doit garder le désir de conserver une influence en Orient. Le meilleur moyen d'influence en Orient est la reconnaissance... Veulent-ils, nos Juifs français, que lorsque les Juifs auront reçu du Congrès de la Paix l'instrument complet de leur régénération : un sol, un territoire, la France soit absente du concert de leurs bénédictions ?".

C'était une position assez nouvelle pour un Juif français, près d'un an avant la Déclaration Balfour, lorsque le Judaïsme officiel, Consistoire, Rabbinat presque tout entier, Alliance Israélite, leurs revues, leurs journaux, leurs orateurs combattaient l'idée de la création d'une Terre de Refuge pour les Juifs persécutés, soit dans un Territoire autonome, soit en Palestine. Mais elle était en accord avec l'opinion d'un grand nombre de Juifs anglais, de l'American Jewish Congress, présidé par Louis-D. Brandeis, juge à la Cour Suprême des Etats-Unis. Elle correspondait au désir passionné de la plupart des Juifs immigrés en France ou dans l'Empire français. Elle s'accordait aussi avec l'opinion de ces intellectuels qui, au cours de l'Affaire Dreyfus, avaient combattu pour l'innocence du capitaine Dreyfus. Aussi, les uns et les autres me firent-ils l'honneur de me considérer comme une sorte d'avocat du Sionisme devant l'opinion française. Et pendant cette année 1917 où l'Organisation sioniste, appuyée par une partie des Sionistes anglais et américains, entamait avec les puissances de l'Entente des négociations qui devaient aboutir, le 2 novembre 1917, à la Déclaration Balfour, je fus entraîné à la soutenir par l'écrit et la parole, bref, moi, Juif français de vieille date, blâmé par tout mon entourage de Juifs français, à me comporter en champion des Juifs immigrés.

Avec l'infatigable collaboration d'un jeune attaché au Centre de Documentation de l'Histoire de la Guerre, Roger Lévy, parent de Bergson et cousin d'Henri Franck, le poète de La Danse devant l'Arche, sous la présidence du professeur Maurice Vernes, président de la Section des Sciences religieuses de l'Ecole des Hautes Etudes de la Sorbonne, une Ligue des Amis du Sionisme fut fondée dès la fin de 1917, comprenant des Français juifs et non-juifs, parmi lesquels d'anciens ministres, comme Albert Thomas, de grands universitaires, comme les professeurs Seignobos, Gabriel Séailles, Ferdinand Brunot, des sionistes ou prosionistes, comme les poètes Gustave Kahn, Henri Hertz, Edmond Fleg, le docteur Léon Zadoc-Kahn, le docteur Armand Bernard, le frère de Bernard Lazare, l'historien Jules Isaac, le fidèle compagnon de Péguy, des militants sionistes, mademoiselle Schah, professeur au lycée Molière, et Baruch Hagani, directeur de divers périodiques juifs.

Dès le début de 1918, la Ligue entreprit une intense campagne de tracts, de réunions, de conférences.
C'est sans doute ma qualité de secrétaire général de la Ligue des Amis du Sionisme qui me fit inviter à prendre part, les 17, 21, 28 janvier 1917 et le 11 février 1918, aux séances consacrées à la Question Palestinienne par le Comité National d'Etudes sociales et politiques, fondé par Albert Kahn et composé d'une cinquantaine de "Français représentatifs de toutes les opinions, de toutes les croyances et de tous les milieux, en vue de l'étude positive des questions d'ordre social et politique d'intérêt général ".
Devant ces hautes personnalités, membres du Sénat, de la Chambre des Députés, de la Cour de Cassation, du Conseil d'Etat, de professeurs de la Sorbonne, de la Faculté de Droit, de grands avocats, de représentants des divers cultes, la Question Palestinienne fut exposée, et le point de vue du judaïsme français officiel présenté par le Grand Rabbin de France, Israël Lévi. Je présentai le point de vue sioniste. M. Denis Cochin, député, exposa le point de vue catholique. Le point de vue syrien fut exposé par M. Magdeleine, appuyé, si je me souviens bien, par le directeur de la Maison de Paris des Missions catholiques. M. de Lapradelle, professeur de droit international public, présenta le point de vue juridique. Il accepta l'idée d'un Sionisme fantôme, protégé par la France. Mais dans un mouvement pathétique, il s'écria : "Quels éléments prétendez-vous réintégrer en Palestine ? Est-ce que ce sont les éléments les meilleurs, les plus actifs ? Alors, vous priverez les peuples, qui ont pratiqué la liberté, de la présence de ces éléments juifs qui se trouvaient parmi eux. Vous voulez les priver de la continuité de cette présence. Non, sur ce point nous ne pouvons vous suivre. Ainsi compris, le Sionisme ne pourrait être qu'une forme de l'antisémitisme. Nous ne considérons pas que l'antisémitisme soit une doctrine française. Ceux que nous avons appelés à nos foyers, qui ont été pour nous une source de culture et de richesse, nous entendons les garder."
Dans le même sens, un libéral français, dont la femme était juive, M. Boyer, directeur de l'Ecole des Langues orientales, ajouta: "Apercevez-vous quelle arme terrible vous donnez aux antisémites lorsque vous dites aux Juifs : "Vous n'êtes pas Français, vous n'êtes pas Russes, vous n'êtes pas Allemands, vous êtes Juifs, et vous allez fonder une nation qui sera une nation juive ?..
Je puis vous affirmer qu'un très grand nombre de Juifs, dont quelques-uns peut-être même sont ici mais ne désireront pas prendre la parole, considèrent le Sionisme comme une injure faite à leur patriotisme."

Sous le regard ironique du Grand Rabbin Israël Lévi, prudemment neutre, l'hostilité silencieuse de Mgr. Baudrillart, Recteur de l'Institut Catholique, courtoise et pincée du P. Lagrange, directeur de l'Ecole Biblique de Jérusalem, qui me lança directement : "Alors, vous allez rétablir le Temple et les sacrifices sanglants !" sous la menace des représentants des Syriens de s'opposer par la force à l'entrée des Juifs en Palestine, je me débattis comme je pus pendant ces quatre interminables séances. Et j'aurais senti passer le vent de la défaite, si je n'avais été soutenu par les fréquentes et courageuses sorties de Baruch Hagani, par les traits caustiques de la spirituelle mademoiselle Shach, par l'intervention inattendue de Paul Imbert, directeur du Cabinet de Paul Deschanel, président de la Chambre des Députés, et par la solidité des arguments historiques de mon ami Victor Bérard, le savant auteur des Phéniciens et l'Odyssée, qui rappela à l'assemblée que la Question Palestinienne était fonction d'une politique méditerranéenne et ne pouvait être résolue qu'en respectant les engagements pris par la France envers ses alliés, et en particulier ceux qui avaient servi de base à la Déclaration Balfour.

Cela était aussi l'opinion de notre gouvernement, prévenu par André Tardieu, Commissaire de la République aux Etats-Unis, de l'importance que jouait la carte sioniste dans la politique américaine. Il avait eu l'occasion de suivre, à Washington, l'activité des Sionistes américains, et avait eu de cordiales relations avec Louis-D. Brandeis, juge à la Cour Suprême des Etats-Unis, président du Comité exécutif de l'American Jewish Congress et conseiller du Président Wilson pour les affaires juives. Dès le 4 juin 1917, M. Jules Cambon, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, avait remis à Nahum Sokolow, représentant de l'Organisation sioniste, une lettre l'assurant que le Gouvernement français, qui poursuivait la lutte pour défendre un peuple injustement attaqué, ne pouvait éprouver que de la sympathie pour la renaissance de la nationalité juive sur la terre de Palestine d'où le peuple d'Israël a été chassé il y a tant de siècles. A plusieurs reprises, et en particulier lors de l'entrée des alliés à Jérusalem, M. Stéphen Pichon, ministre des Affaires étrangères, avait donné aux représentants de l'Organisation sioniste des assurances analogues. Enfin, lors du passage à Paris d'une mission médicale envoyée en Palestine par les Sionistes américains, André Tardieu, devenu Commissaire général des Affaires de guerre franco-américaines, membre du Gouvernement, prononça les paroles suivantes : "Vous savez avec quel intérêt sympathique le Gouvernement français a suivi les progrès de l'idéal sioniste. De cet intérêt, le Gouvernement français a donné des preuves dès le printemps 1917, aussitôt que l'amélioration de la situation en Palestine nous a permis de regarder du côté de l'avenir. J'ai à peine besoin, ensuite, de vous rappeler la déclaration publique et officielle que le ministre des Affaires étrangères, M. Pichon, publiait si heureusement l'année dernière. S'il existe une nation naturellement faite pour comprendre la cause des Juifs et l'idéal juif, cela a été assurément toujours la nation française... Vous approchez de la fin d'un long voyage ; nous vous souhaitons une heureuse traversée jusqu'en Palestine. Nous vous souhaitons une activité pleine de succès dans le pays où votre cœur vous porte, sur cette terre antique et sacrée où les volontaires juifs combattent en ce moment contre l'ennemi commun."

Après l'armistice (11 novembre 1918), les chefs de l'Organisation sioniste arrivent à Paris ; la Ligue des Amis du Sionisme les reçoit. Je me souviens d'un dîner que Roger Lévy, le capitaine René Franck, père d'Henri Franck, vice-président de la Ligue des Amis du Sionisme, et moi-même donnâmes chez Lapérouse à M. et Mme Weizmann, que je rencontrais pour la première fois. La Ligue aida l'Organisation sioniste, dirigée par Sokolow, à installer ses bureaux rue Edouard-VII,et, d'accord avec lui, fonda une revue, la Palestine nouvelle, qui, du 15 décembre 1918 au 15 août 1919, fut l'organe officiel à Paris de l'Organisation sioniste au cours des débats de la Conférence de la Paix.

Le Judaïsme français officiel n'avait pas cessé de combattre le Sionisme. Il avait réussi à obtenir qu'un service d'études et d'information, confié à deux antisionistes notoires (1) fût installé au Quai d'Orsay. Mais André Tardieu m'avait attaché aux Services d'Information et de Presse de son Commissariat général, dont le directeur, Gabriel Puaux, membre d'une grande famille protestante, alors consul, plus tard ambassadeur, puis résident de France en Syrie et au Maroc, était un grand ami du Sionisme. Nous entreprîmes de combattre dans la mesure du possible la campagne de couloirs menée au Quai d'Orsay par le Judaïsme officiel (2). Je fus aussi chargé de la réception et de l'installation à Paris des missions sionistes accourues des quatre coins de la Diaspora pour présenter les revendications sionistes au futur Congrès de la Paix. J'eus ainsi l'occasion de m'entretenir avec Louis Brandeis et, parmi l'entourage du Président Wilson, de recevoir Walter Lippmann déjà réputé comme spécialiste des questions internationales, mais qui alors, en uniforme d'officier de cavalerie, portait dans les salons des bottes et des éperons dont les robes des dames juives et non-juives étaient parfois égratignées.

Mais mes fonctions d'agent de liaison entre mon Gouvernement et les représentants officiels du Sionisme ne semblaient pas me donner une autorité suffisante pour que ma voix pût peser sur les décisions du Congrès de la Paix. Cependant, le 27 février 1919, veille du jour où la Réunion des ministres des puissances alliées et associées (Conseil des Dix) délibéra sur la question de Palestine, je reçus, à 9 heures du soir, un coup de téléphone du ministère des Affaires étrangères, m'annonçant que le lendemain je serais appelé à comparaître devant la Conférence de la Paix.
Je devrais me présenter à 3 heures dans le cabinet de M. Gout, sous-directeur d'Asie, chargé des affaires juives, qui me conduirait à la Conférence.
Persuadé que je n'aurais qu'à jouer un rôle muet, puisque les chefs du Sionisme, Sokolow et Weizmann, devaient prendre la parole, et que je savais que Sylvain Lévi, professeur au Collège de France, représenterait le point de vue du Judaïsme officiel, je me rends à l'heure convenue aux Affaires étrangères.

M. Gout me dit :
- Nous avons tenu à ce qu'un Sioniste français fît une déclaration favorable au Sionisme. Mais vous devriez tâcher de faire comprendre que c'est la France qui doit avoir la Palestine.
- Je crois difficile de dire cela à la Conférence.
- On dit à la Conférence tout ce qu'on pense.
- Mais je pense qu'il y a partie liée entre l'Angleterre, l'Amérique et l'Italie sur la question sioniste, et en particulier sur l'attribution du mandat à l'Angleterre. Si depuis longtemps la France avait fait bon accueil au Sionisme, si les Congrégations et leurs amis les Syriens n'avaient pas, directement ou indirectement, fait savoir aux Sionistes qu'ils s'opposeraient à l'immigration juive en Palestine, même par le massacre, les Sionistes auraient sans doute demandé la France comme mandataire de la Société des Nations. Mais ils craignent que si la France était désignée comme mandataire, leurs aspirations ne soient comprimées et qu'ils ne puissent jamais obtenir ce minimum de self-government indispensable à la création d'une Palestine juive. Entre nous, vous voudrez bien reconnaitre que l'Administration coloniale anglaise est plus capable de faire de la Palestine une terre heureuse et prospère que l'Administration coloniale française.
- En êtes-vous sûr ? Moi, je ne le crois pas.
- Demandez leur avis à tous nos camarades de l'Ecole des Sciences Politiques. Je suis frappé, chaque fois que je cause avec l'un d'eux, ou avec un de mes anciens collègues du Conseil d'Etat, de voir que ses vœux vont à une colonisation ou un mandat anglais; et puis, il y a eu des promesses.Maintenant, il faut les tenir. Si nous ne les tenons pas, l'Amérique et l'Angleterre nous y obligeront.
- Etes-vous sûr que l'Amérique tienne tant que cela à la réalisation de ses promesses? L'Angleterre et l'Amérique oublient volontiers quand elles ont intérêt à ne plus se souvenir. Leur état d'esprit est effrayant. Voyez ce qu'on vient de faire pour les engagements pris envers l'Italie en 1917, à Saint-Jean-de-Maurienne !
(Je me souvins alors que M. Gout était l'un des auteurs, avec Sir Mark Sykes, d'un des traités secrets - celui de 1916 relatif à l'internationalisation de la Palestine - que la Conférence de la Paix a déclarés caducs.) - Et puis, continua-t-il, le Sionisme !... Le Sionisme nous a donné tout ce que nous pouvions en attendre.
- Et vous croyez que Brandeis et Wilson en jugeront ainsi ?
- Oh ! Brandeis n'y tient pas tant que cela, à la réalisation du Sionisme !
(Moi, j'avais dans ma poche une lettre m'annonçant l'arrivée en France de Frankfurter, ancien Secrétaire adjoint au ministère de la Guerre des Etats-Unis, venant de la part de Brandeis pour suivre les affaires sionistes près de la Conférence de la Paix. Je reconnaissais dans les paroles de M. Gout un écho des insinuations malveillantes que Sylvain Lévi colportait dans les ministères depuis son retour d'une malencontreuse mission en Amérique.)
- Vos informateurs, lui dis-je, ne se rendent pas très bien compte de la réalité. On ne connaît pas, en France, la force du Sionisme. Il se réalisera, que vous le vouliez ou non.
Voulez-vous qu'il se réalise contre nous ? Je ne pense pas que nous devrions aller à la Conférence pour nous y faire battre. Donnons en souriant ce que nous ne pouvons garder, et sauvons ce que nous pouvons sauver, par exemple la langue française, les prérogatives historiques de la France. Vous savez que la question des Lieux Saints est réservée, que le Pape a fait des déclarations favorables au Sionisme, mais qu'en échange de ce que pourrait perdre la France, il demandera probablement que la France ait la présidence de la Commission internationale qui administrera Jérusalem.
- Sans doute, le Pape a pu promettre. Dans son égoïsme, il n'a pensé qu'à son autorité, à ses prérogatives. Mais il n'y a pas que lui. Il y a un petit clergé, et d'innombrables catholiques qui ont en France plus d'influence que vous ne croyez. Quand ils verront qu'on va créer une Palestine protestante et juive, il y aura une grande émotion. Et ce serait les Juifs qui pourraient bien en faire les frais. Vous n'avez pas peur, pour les Juifs français, d'une pareille révolte de l'opinion ? En Angleterre même, on commence à se demander si on n'a pas été un peu loin. Mon pauvre ami sir Mark Sykes qui vient de mourir si prématurément, ne voyait pas sans inquiétude les ambitions sionistes et les dissensions des chefs sionistes.
- Rien ne m'en donne l'impression. En tout cas, le temps presse, il faut descendre. Voici ce que je vais dire: je ferai, au nom des Juifs français sionistes, une déclaration favorable au Sionisme. Je parlerai des droits historiques de la France. Je ne parlerai que quelques secondes. Vous m'avez pris de court, et je ne sais pas improviser.

Nous descendons. Un peu avant d'entrer, il me dit : "Passez par là. Il ne faut pas qu'on s'imagine que nous sommes d'accord." Il me montre une grande porte et, lui, se, dirige vers un autre chemin. Il nous avait mis en retard. Quand j'entrai dans la salle de la Conférence, Sokolow avait déjà fini son exposé. Je le connaissais. Nous l'avions rédigé la veille, lui, son secrétaire Tolkowsky et moi, à l'hôtel Meurice, entre 10 heures et minuit.
Weizmann parla ensuite, très court et très bien. Puis Ussichkine prit la parole en hébreu, et sa très courte allocution fut traduite en français par Sokolow. Grand mouvement de sympathie et de curiosité. Puis je parlai une demi-minute environ. Enfin, Sylvain Lévi prononça un long et pâteux discours. Quand il eut agité "le spectre du bolchevisme", la menace d'une "double nationalité", il rougit, pâlit, sentant que l'atmosphère de la Conférence ne lui était pas sympathique. Weizmann lui répondit par quelques phrases fouettantes comme un fleuret. Puis Lensing posa une question à Weizmann. Quelques mots de réponse. On sentait la Conférence gagnée. Pendant ce temps, Sylvain Lévi, qui était revenu s'asseoir à côté de moi, me demandait : "Y a-t-il eu, dans ce que j'ai dit, quelque chose qui ait pu vous choquer ?" "Beaucoup", lui répondis-je. On sortit. Et comme il s'approchait de Weizmann et lui tendait la main, Weizmann mit la main derrière son dos, en disant : "Pas à un traître! " Sylvain Lévi s'approcha de Sokolow et lui demanda : "Et pour vous, je suis aussi un traître ?" Je n'entendis pas la réponse, mais il paraît qu'elle fut la même que celle de Weizmann.

On partit pour l'hôtel Meurice. On prit le thé. Vers 6 heures et demie, je me rendis aux Affaires étrangères, où Tardieu devait faire, comme tous les soirs, son communiqué à la presse.
Vers 7 heures, les journalistes sortent, tenant leurs notes à la main, et passent dans l'antichambre où je suis assis avec Roger Lévy. J'en vois un que je connais. Il m'apprend que Tardieu venait de leur déclarer que la France ne faisait aucune objection à ce qu'il soit créé en Palestine un Etat juif, dont le mandat serait accordé par la Ligue des Nations à la Grande-Bretagne. Puis Tardieu sortit, vint à moi. Je lui dis combien j'étais heureux qu'il ait vu si juste et si longtemps d'avance. Il me répond : "Heureusement que nous avons été aidés par quelques hommes comme vous." Roger Lévy et moi, nous courons au Meurice, où je trouve quelques Sionistes dans le salon de Sokolow. Peu après arrivent Marx, le secrétaire de Weizmann, et Frankfurter, qui débarquent du train de Londres. Enfin entrent Weizmann et Sokolow. Je leur rapporte les paroles de Tardieu. Weizmann me pose les deux mains sur les épaules et me dit : "Mon cher ami !" Tolkowsky arrive. Quand je lui répète la chose, ses paupières battent. Il va vers la fenêtre. Je ne sais s'il pleure ou s'il va avoir une syncope. Je le prends dans mes bras et lui dis: "Vous êtes un brave garçon !" Sokolow donne la main à Ussichkine. Ussichkine tend la main à un autre, qui la prend. Celui~là à un autre. Alors, sans s'inquiéter des portes ouvertes et du porteur de l 'hôtel qui apporte les malles, ils commencent à tourner une ronde autour du guéridon Louis XVI doré, faubourg Saint-Antoine, qui est au milieu du riche et banal salon n° 152. Et au fur et à mesure que des Sionistes arrivent, ils entrent dans la l'onde. A un moment, nous étions dix-huit et nous avions renversé des chaises, que nous repoussions à coups de pied pour qu'elles ne nous empêchent pas de tourner. Je penserai toujours au sourire jeune de Frankfurter. Peu à peu, de la ronde s'éleva un chant. C'était la Hatikvah, le chant national juif :

Frères, écoutez l'appel de nos prophètes,
Partout, sur tous les sols où vous tâtonnez dans la nuit.
Seulement quand on aura tué le dernier des fils d'Israël,
On aura tué notre espoir.

Jusque-là vivra notre espoir
Qui nous crie, à travers les âges :
" Retourne au pays de tes pères,
Chez toi, sur la montagne où habita David. "

notes :
  1. L'un un rabbin adjoint au Grand Rabbin de France, l'autre le professeur Sylvain Lévi.    Retour au texte
  2. Dans ce but je rendis visite à Philippe Berthelot, Secrétaire général du Ministère des Affaires Etrangères, avec qui j'avais de vieilles relations. Après lui avoir rappelé les diverses déclarations favorables au Sionisme dont j'ai parlé dans les pages précédentes, je lui dis que la continuation de cette politique me semblait nécessaire; qu'elle était la seule qui pût garder à la France l'affection des Juifs de la Diaspora et celle des Juifs palestiniens. Cette politique avait gagné les Juifs américains à la cause de l'Entente. Le Juge Brandeis, l'un des chefs du Sionisme américain avait déclaré récemment qu'il attachait un intérêt particulier à la coopération des Juifs français à la réalisation du programme sioniste, parce qu'ils apporteraient au monde palestinien une culture qui manquait aux Juifs venant des pays d'oppression.
    Cette politique serait compromise par les menées de certains Juifs français qui, n'ayant pas compris avant la guerre le rôle du sionisme, ne pouvaient admettre son succès. Leur attitude est en partie causée par leur antipathie envers les Juifs russes et polonais résidant à Paris qu'ils ne trouvent pas assez maniables et qu'ils n'ont jamais cessé de froisser dans leur manière de les secourir et de les diriger.
    Une telle attitude pourrait avoir pour conséquence d'enlever à la France tous les fruits de sa politique favorable au Sionisme.
    En effet cette population immigrée forme la masse sioniste de Paris, et son opinion a une grande importance dans les Congrès sionistes où sont nommés les chefs du Sionisme. Son opinion pèsera sur celle des Juifs palestiniens qui ne demandent qu'à accepter la culture française s'ils ont la certitude que la France et en particulier les Juifs français auront envers eux une attitude bienveillante. Il me semble nécessaire que le Quai d'Orsay démontre à ces Juifs français officiels qu'ils manqueraient à leur devoir de Français s'ils continuaient leur campagne hostile au Sionisme.     Retour au texte

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