Un voyage en Palestine en 1920
Extrait de Souvenirs Bâtons rompus, Ed. Albin Michel 1962, pp. 114-124


Le Mur des Lamentations dans les années 1929
Quand au début de 1920, le président de l'Organisation sioniste me proposa de l'accompagner en Palestine, j'aurais dû accepter avec joie.
Quel beau trajet! Venise, Trieste, Brindisi qui sent la giro flée, Tarente rose et rouille dans les bras étendus de son golfe, Alexandrie, le Caire, Suez, le désert d'Arabie. El Arish au milieu du sable blond de lin où se bousculent mille coléoptères noirs, Gaza, vaporeuse dans l'air irisé de sa colline, et puis Jérusalem, l'objet de tant de livres, de récits, de légendes, de tant de vœux, de prières, de désirs !
Mais longtemps j'hésitai !
Naguère, après avoir lu le Sahara, le Sahel de Fromentin, j'étais parti pour le Nord de l'Afrique, voulant voir les crépuscules orange et vert, la nuit qui dévore le soir en une minute, le désert aux douces dunes "couleur de lion" et qui à peine moins fluides que les vagues de l'Océan liquide, avancent et reculent comme elles au gré des vents.
Ah ! comme mon rapide voyage à travers une Algérie coloniale commerçante et touristique avait détruit les prestigieux paysages de Fromentin ; précisé, rétréci les histoires d'héroïsme et d'amour qu'il nous conte, et qui eussent toute ma vie flotté dans mon esprit, splendides et mystérieuses, si j'avais eu le courage, après les avoir lues, de rester chez moi.

Et quelles réalités pouvaient valoir, pour moi, les rêveries, les vagabondages auxquels mon esprit s'était livré dans mon enfance et ma jeunesse autour de la Bible de Gustave Doré, des visions, des récits de Chateaubriand dans l'Itinéraire, de Lamartine dans le Voyage en Orient. Et, dans la Palestine occupée par l'Anglais, trouverais-je les mêmes beautés et les mêmes émotions que nos grands romantiques et tant de voyageurs lettrés à leur suite dans la Palestine possédée par les Turcs ? Y aurais-je la même liberté d'errer, d'explorer à ma guise, et mes aimables hôtes ne s'ingénieraient-ils pas à me faire visiter, non pas ce que j'aurais envie de voir, mais ce qu'eux ils auraient jugé le plus digne de mon admiration et de mon respect ?

Et puis, dans leurs somptueux voyages de grands seigneurs à cheval, escortés de cavaliers, d'animaux de bât, au milieu des dangers, des intrigues orientales, Chateaubriand, Lamartine, avaient vu la Palestine, vraie, complète, non pas seulement le berceau et le suaire d'un petit peuple, mais la terre de miracles d'où sortirent les paroles qui changèrent l'âme de la plupart des grands peuples de la terre.
Moi, en chemin de fer, en Ford, au milieu de sectaires en lutte, de militants, d'orthodoxes, dans un monde bouillonnant de fois contradictoires, qu'allait-on me montrer, me laisser voir ?
Le ghetto de la Jérusalem antique, où, dans des ruelles qui sentent les épices et l'ordure, sont entassés les Juifs de la Halouka, venus des quatre coins du monde, non pas pour travailler fièrement sur la terre des ancêtres, mais pour prier, recevoir de maigres aumônes en attendant la mort. Je monterais des marches, je traverserais des couloirs, des terrasses, je descendrais encore pour tomber dans de petites synagogues à piliers et ogives, où des Juifs séphardis nasilleraient à tue-tête, s'enivrant de prières comme les derviches s'enivrent de mouvement, où des hassidim en lévite cerise, et à bonnet de martre psalmodieraient, chacun pour son compte, en s'inclinant devant leur pupitre à chaque mot. Je visiterais la grande synagogue où, dans un style de devanture de marchand de vins, un barbouilleur du cru a suspendu aux saules de Babylone une grosse caisse, une clarinette et un cornet à piston!
Je verrais des Juifs de Boukhara, de Bukovine ou de Galicie, debout devant le Mur des Pleurs, et de pauvres vieilles femmes baiser une à une toutes les pierres que leur bouche édentée peut atteindre; le Mur des Pleurs, ce scandale, le symbole de notre exil, de notre déchéance, où l'incroyant Loti est venu nous voir, non pour s'attrister de notre injuste misère, mais pour nous y caricaturer, pour y trouver des raisons de nous mépriser, de nous haïr.
Et si j'avais envie de visiter la Mosquée d'Omar, le Saint-Sépulcre, Béthléem, Nazareth, si toutefois le fanatisme des moines ou des Arabes ne m'en empêchait pas, ne serais-je pas taxé de tiédeur juive par quelque exalté comme, il y a quelques années, étant en mission officielle, je fus accusé de cléricalisme et dénoncé à mon Ministère par un agriculteur franc-maçon qui m'avait rencontré, emportant dans mes bras une délicieuse statuette du 18ème siècle représentant la Vierge, et que je venais de découvrir chez un brocanteur de Clermont-Ferrand.

Non, il ne fallait pas que Weizmann m'emmène avec lui en Palestine. Qu'il me laisse ici parler, écrire, démontrer aux Juifs, aux Rabbins français que leur devoir de Français, de vrais fils de la Révolution française était d'aider de toutes leurs forces la renaissance d'une Palestine juive. Mais qu'il ne risque pas en me mettant en contact de réalités qui me déçoivent, me froissent, d'ébranler, de détruire ma foi sioniste.
Une fo i! à peine! Une idée, bien plutôt.
Car ce n'était pas mon cœur qui était sioniste, un cœur de Juif pieux, entraîné à l'idée de retour vers la terre promise par la récitation des prières, par le culte, par des cérémonies toutes tendues vers l'espoir d'un nouvel exode, des justes et nécessaires réparations. C'était mon cerveau seul, convaincu par la réflexion sur quelque chose de très raisonnable, sur ce qui était l'essentiel dans le premier Sionisme de Herzl et que Zangwill avait espéré sauver lorsque le VIe Congrès sioniste refusa le territoire africain de l'Ouganda : c'est qu'un peuple dispersé au milieu des nations est nécessairement persécuté, se dégrade, lorsque ses membres épars au milieu de nationalités compactes ne constituent nulle part des groupes numériquement assez importants pour faire accepter leurs revendications par la voie électorale ou par la force; bref, que l'histoire montre partout : l'orgueil, l'intolérance, la cruauté des peuples contre les minorités confessionnelles ou nationales. Pour sauver un peuple de minorité, il faut donc le regrouper sur un territoire vacant s'il en existe encore, ou assez peu peuplé pour que ce peuple y constitue un groupe massif capable d'imposer aux autres groupes le respect. Mais, où que soit situé le territoire, en Afrique, en Asie, en Amérique, si une race blanche y peut vivre en travaillant, peu importe.
Ce qui est l'essentiel, c'est non la terre, mais l'homme, ses mœurs, ses traditions, ses souvenirs, ses livres, son âme. Et notre Livre, et les livres sortis de notre Livre, nous les trouvons aux quatre coins du monde, et l'âme, et le foyer des ancêtres, il est partout, avec nous, au fond de nous.
Après avoir longtemps milité aux côtés de Zangwill pour le "Territorialisme", je n'étais donc comme lui et en même temps que lui devenu vraiment Sioniste, que parce que le premier territoire pratiquement ouvert au peuplement juif était la Palestine; Sioniste, pour ainsi dire malgré moi, à regret, conscient des contradictions contenues dans les termes mêmes de la Déclaration Balfour, anxieux des difficiles et, en apparence, insolubles problèmes Arabes-Chrétiens que pose la reconstitution du Foyer National Juif en Palestine.

MaisWeizmann insista. Il avait besoin là-bas d'un Juif français pour discuter, avec les autorités françaises de Syrie, les délicates questions de la délimitation des frontières du Nord de la Palestine.
Je m'embarquai donc avec Weizmann le 11 mars 1920, mais troublé, inquiet, angoissé.
Ce fut bien pis encore quand nous arrivâmes à Alexandrie, au Caire. Ah ! je n'eus guère le temps, ni le désir d'aller dans les mosquées, dans les musées, d'essayer de comprendre et d'aimer ce gracile et décevant art arabe, expression graphique d'une religion puritaine comme la nôtre, et comme elle toute en défenses, en interdictions ; de rêver sur la formidable civilisation égyptienne, qui n'avait pu séduire mon peuple, et dont il s'était évadé, austère et nu, l'âme tendue vers un Dieu qui préfère les hymnes et les psaumes aux hommages d'argile, de porphyre ou de bronze. Sans cesse des visites, des réunions, où, sous un optimisme de commande, perçait l'appréhension, la crainte. Et parfois, la communication de nouvelles franchement mauvaises. Nous tombions en plein nationalisme égyptien et arabe. De tous côtés, nous sentions des trames, un complot pour faire échec au Foyer National Juif qui devait être discuté à la fin d'avril à San Remo. Et les enveloppes et le papier à lettres mis à notre disposition dans la salle de correspondance de notre hôtel, étaient filigranés au timbre de "Sa Majesté Fayçal, roi de Syrie et de Palestine ".

Mais quand, par le chemin de fer jeté par les Anglais sur le désert de Sur, côte à côte avec une audacieuse cana lisation de fonte qui conduit l'eau du Nil jusqu'en Palestine, j'arrivai à Lydda parfumée d'orangers, je vis, non loin d'Arabes, en haillons magnifiques, mais la plupart les yeux malades, dévorés de mouches et sur lesquels tapaient à coups de nerfs de bœuf, des policiers turcs, un groupe de boys scouts juifs, garçons et filles, venus pour saluer Weizmann.
Ils étaient là, debout, près de la portière, sac au dos, dans leur net et simple uniforme kaki, élancés, droits, la peau bronzée, le regard franc, le port noble.
Plus tard à Samarie, je vis arriver au galop, descendant la côte, un jeune Européen qui sauta lestement à terre, juste au moment où le train s'arrêtait. C'était un jeune Juif de Zichron Jacob qui venait au-devant de sa fiancée, une jeune fille de Jérusalem. Et tandis qu'elle, quelques autres voyageurs et moi-même nous cahotions sur la piste pierreuse et brun rouge comme un champ de trèfle incarnat, lui, trottinait aux côtés de la tapissière, causant avec ma gentille voisine, nous expliquant le paysage, puis tout à coup se lançant au galop et revenant vers nous, fier de sa jument bai-brun, aux jambes frémissantes, ivre de l'air frais du soir, de sa hardiesse, de sa jeunesse, de sa santé.

Ensuite, par un long détour sur les vieilles pistes turques, je remontai vers la Galilée, en rejoignant par Nazareth, le chemin de fer de Haïffa à Damas. A ma gauche, le Thabor, et le petit Hermon, au loin, en face. Le cocher arabe de mon misérable char à bancs, tendait de temps en temps le bras dans la direction de la vallée de Jisréel. Iahoudi, Iahoudi, disait-il, me montrant des maisons européennes, des vergers, des massifs de verdure. Tout autour des champs bien cultivés, des brabants, de gaies moissonneuses-lieuses, jaune et rouge, levant au-dessus de terre leurs petites ailes qui les font ressembler à un minuscule moulin à vent renversé. Et puis nous retombions sur la brousse avec de temps en temps, une sombre tente accroupie de nomades, des moutons couleur de pierre, des chèvres noires, soyeuses. aux oreilles pendantes, dont la dent dévorait les fleurs, les herbes, leurs racines mêmes, et les maigres buissons rêches et épineux; nous traversions des champs indolemment grattés par l'antique araire de bois attelé d'un bœuf et d'un âne chargé d'amulettes, des villages arabes avec leurs tombes mêlées à des cubes de boue croulante, les maisons. Villages sans un arbre, sans autre ombre que celle des margelles du puits ruiné, ou les raquettes hostiles d'une clôture de nopals.

Le Kiboutz Degania à ses débuts
Colonies juives, me dit aussi en passant devant Degania et Kinéreth une robuste fille blonde, assise à côté de moi sur le petit bateau à pétrole où, à Samack nous nous étions entassés avec une foule bigarrée, gesticulante et criante, C'était une haloutza qui s'en allait passer les fêtes de Pâques chez ses parents à Tibériade. Et quand nous débarquâmes : une paysanne juive, me dit-elle, en me montrant une grande femme en caraco et en jupe de toile blanche, avec un tablier bleu pâle, sur la tête un fichu en pointe comme les paysannes russes ou les campagnardes des environs de Tarbes ou de Pau, un gros panier pendu à son coude, et, dans ses bras, une paire de poulets vivants.
Dégania, Kinéreth, deux bien modestes, encore récentes colonies. Mais si riches de courage, de discipline, de volonté et d'espoir juifs. Des hommes bronzés qui labourent le revolver à la ceinture, et parfois sont obligés de faire le coup de feu contre les nomades pillards ; des femmes aux robes claires et courtes, les jambes nues, les pieds nus, ou chaussés de gros souliers, la tête protégée de la poussière et de la paille dans de rouges fichus enroulés autour de leurs cheveux. Tous actifs, décidés, résolus, la plupart élancés, minces, solides, comme des pionniers du Canada ou de l'Ouest américain.
Oui, des pionniers qui ont la conscience d'entreprendre une tâche qui les dépasse, pour eux et pour autrui, et non pas de pauvres êtres inertes, bornés ou égoïstes comme ces paysans d'Europe qui restent sur une terre simplement parce qu'ils y sont nés, parce qu'ils l'ont grattée, sans penser à autre chose, sans rêver d'autre chose, depuis toujours; ou ces ruraux qui font de la vie de village un pis-aller qu'on quitte dès qu'un plus haut salaire ou la lumière et les plaisirs des villes vous donnent l'espoir d'une existence moins monotone, moins ennuyeuse. Mais des pionniers, de vrais hommes qui sont las de vivoter en tas, humbles, craintifs, dans des fourmilières de pierres, et ont décidé de tenter une vie libre, fière, vraiment humaine dans l'air des grands espaces, sous la lumière régénératrice du soleil. Des hommes qui travaillent dur, mais qui tout de même, le soir, ne tombent pas de sommeil, ne se mettent pas au lit dès la première étoile pour faire l'économie d'un peu de bougie ou d'un peu de pétrole, et qui lisent, se réunissent pour étudier ensemble ou s'entretenir de ce que l'avenir peut apporter de plus beau, de meilleur, de plus juste à l'humanité.

Voilà ce qu'avaient fait le Sionisme vrai, la Palestine, des enfants des misérables réfugiés de Russie, de Pologne et de Roumanie.
Et la Palestine avait fait bien d'autres miracles, même la Palestine pré-sioniste, la Palestine philanthropique du "Baron" : non seulement cet Aaron Aronsohn qui, lui, était né en Palestine et dont la vie ne fut qu'abnégation et. sacrifice pour sa terre et son peuple ; sa sœur Sarah, cette miss Cavell juive qui devrait avoir sa statue à Jérusalem, comme la Cavell anglaise a sa statue sur une place de Bruxelles, et qui se tua non pas comme on l'a dit pour échapper au viol et à la torture, mais de peur de laisser échapper, dans un moment de faiblesse, au milieu des tortures, un nom, une parole qui compromissent ceux qui l'avaient aidée à libérer son pays natal ; mais le vieil Aronsohn, leur père, venu d'Europe qui, lui aussi, se laissa torturer en silence, et que je vis, à Zichron Jacob, dans sa vigne, en face des montagnes, de Samarie, défiant la douleur et la vieillesse, droit, sec, l'âme forte, comme un vigneron du Jura français.

Et, à Jérusalem, pendant les jours tragiques d'avril 1920, lorsque les propriétaires syriens, sentant leur échapper les pouvoirs absolus et quasi-féodaux qu'ils gardaient encore sur les villageois indigènes, excitaient les fellahs contre les Juifs ; lorsqu'une bande de fanatiques excités par les prières et les veilles d'un pèlerinage au tombeau de Moïse se jeta sur les Juifs du ghetto enfermés dans les murs de la vieille cité, le frémissement, l'indignation des jeunes Sionistes accourus de partout pour défendre ces Juifs pieux, archaïques, les Juifs à paillès (papillotes) et à lévite, les pleureurs du Mur, ces représentants d'un passé qu'ils n'aimaient guère et qui jusqu'à présent avaient été pour eux plutôt des adversaires, et souvent des alliés de leurs adversaires, que des frères et des amis.

Et le corps juif de Self-Defence de Palestine créé par Jabotinsky, longtemps autorisé par l'administration anglaise, puis désarmé le jour même où il courait au secours des Juifs massacrés dans Jérusalem ; Jabotinsky inquiété, poursuivi, arrêté, envoyé en prison à Saint-Jean-d'Acre, les supplications de tous ses jeunes gens pour qu'on les laisse agir, qu'on leur rende leurs armes, et ne pouvant les obtenir, se battant dans les rues contre leurs ennemis, à coups de pierres et de bâtons. Et les médecins juifs, leurs infirmiers, les infirmières, malgré les suspicions, les interdictions, les obstacles, pénétrant au péril de leur vie, dans la vieille enceinte, pour soigner les blessés et rapporter les morts !

Et Joë Catz, un enfant, fils de Palestiniens, engagé à 17 ans, dans le Zion Mule Corps des Dardanelles, devenu à la fin de la guerre lieutenant dans l'armée anglaise qui, au premier bruit de danger en Palestine, avait quitté son corps pour Jérusalem sans l'autorisation de ses chefs, qui pour avoir fait, le 4 avril 1920, ce qu'il jugeait son devoir de sioniste, faillit être pris par les émeutiers arabes, s'échappa, servit, pendant les jours de péril, de garde du corps à Weizmann, et qui, devenu fonctionnaire de l'Organisation sioniste à Londres, pensant que, dans l'armée, il serait plus utile à la Palestine sa patrie, que dans la sécurité d'un emploi sédentaire, revint s'engager comme simple soldat dans l'Air Corps et nommé bientôt lieutenant, capitaine, s'écrasa sur le sable d'un aérodrome, quinze jours avant d'épouser la jeune fille qu'il aimait !

Ce n'était plus, devant le danger, la consternation, la fuite éperdue des foules juives de l'Europe orientale, les notables portant leur or au gouverneur, et sollicitant la défense des cosaques enfantins, dédaigneux et sauvages. C'était un peuple doux certes, et qui n'aime pas la guerre, mais qui sait maintenant que la dignité de l'homme est non pas dans le dos courbé, mais le bras fort.
Pas de lamentations, pas de plaintes, pas de cris, de sanglots de femmes, mais une généreuse indignation d'hommes, des poitrines offertes, des bouches demandant des armes et des chefs, et forçant à l'estime les coloniaux anglais habitués au fatalisme, à la résignation sournoise des foules orientales, et les consuls français, qu'une séculaire fréquentation du Saint-Sépulcre et des missions catholiques, avaient habitués à regarder les Juifs d'un peu loin, d'un peu haut.

Mais cette attitude crâne et dangereuse effrayait plus d'un Juif, surtout les Séphardis qui regrettaient le temps où les diverses nationalités palestiniennes vivaient tranquilles sous le régime de la tolérance turque, contrôlé par les consuls d'Europe, le temps de l'infiltration sioniste pacifique par la colonisation philanthropique et le bakschisch. Ils croyaient que j'allais prendre peur moi aussi, et que, comme Sylvain Lévi après son voyage de 1917, je reviendrais à Paris persuadé que les nouvelles générations sionistes moins obéissantes, moins résignées, allaient faire de la Palestine un foyer de désordre inquiétant pour l'Europe. Et s'excusant, plaidant, ils me suppliaient de suspendre mon opinion, de laisser le temps passer qui remettrait les choses en place et ferait l'apaisement ; et rentré à Paris, de m'intéresser à leur cause, de continuer à y intéresser les Juifs français. " Pensez toujours, me dit l'un d'eux qui avait écrit en hébreu de beaux poèmes, pensez toujours à la Palestine, cette pauvre veuve qui cherche ses enfants."
- Une pauvre veuve, lui dis-je, non pas ! Une magnifique adolescente, dont bientôt tous les partis se disputeront la main.
- Ah ! qui donc ? me dit-il ! Les Chrétiens ! Et encore moins les Arabes! Connaissez-vous cette histoire d'une dame juive réfugiée pendant la guerre aux environs de Tibériade ? Elle avait une belle et douce jeune fille. Un Scheik riche, puissant de la Transjordanie s'en amouracha. Il demanda la fille en mariage. La mère refusait: Donnez-moi votre fille, je vous donnerai deux cents vaches, lui dit-il.
- Me donnerez-vous aussi votre jument, répondit la mère ?
Le Scheik se leva tout droit, la nuque en arrière et le nez vers le ciel, ce qui pour un Arabe veut dire non, et partit.
- Vous avez dit que la jeune fille était belle, mais douce; timide sans doute, et craintive. Une craintive gazelle. Mais si elle avait été une grande, robuste, solide fille, croyez-vous...
- Vous croyez, interrompit le poète, qu'alors le Scheik ne serait pas parti en fronçant le nez ?
- J'en suis sûr.

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