L'affaire Dreyfus
Extrait de Souvenirs à Bâtons rompus, Ed. Albin Michel 1962, pp. 61-64


"L'Aristocratie de demain ? Mais, c'est nous !"
Caricature de Forain Caran d'Ache montrant l'un des "intellectuels" défenseurs de Dreyfus. Sur le socle de la statue on lit "Vérité en marche" ; sur les pantoufles on voit l'effigie de Dreyfus et d'un rabbin (?) - Coll. D. Weill
(...) je me laissai emporter par tourbillon de l'Affaire Dreyfus. Ce qui me valut plus d'une aventure. Et voici la dernière, peu avant mon départ du Conseil d'Etat (1).

C'était peu après la victoire de la faction antidreyfusarde aux élections de mai 1898, qui avait fait entrer à la Chambre quelques-uns de ses chefs : Déroulède, Millevoye, Drumond, et en avait chassé Joseph Reinach, Jaurès. On ne parlait plus que de représailles. Méline puis Billot, résolus à liquider l'Affaire, menaçaient les meneurs de les faire arrêter, passer en Haute-Cour, déférer aux tribunaux civils, aux Conseils de Réforme; Scheurer-Kestner, l'avocat Leblois, le colonel Picquart, les avocats de Dreyfus : Labori et Demange, et tous les écrivains qui comme Vaughan, Urbain Gohier, Clemenceau dans l'Aurore, Ranc et Victor Simon dans le Radical, Jaurès, Cérault-Richard dans la Petite République, Yves Guyot, Joseph Reinach, Zola, Mathieu Dreyfus, Bernard Lazare, dans le Siècle ne cessaient de harceler les généraux militaires félons et toutes les forces de la réaction militaro-cléricale.

Joseph Reinach fut un des tout premiers en danger. Ses luttes contre les entreprises de la faction militaire n'avaient pas entamé sa foi patriotique et il avait gardé son grade de capitaine de cavalerie lorsqu'il avait passé de la réserve de l'armée active dans la territoriale.

Dans le journal Le Siècle du 4 juin 1898, il avait averti les faussaires de l'Etat-Major des périls que pourrait courir la France et l'honneur de son armée si l'Allemagne révélait à l'opinion universelle les preuves qu'elle détenait de la trahison d'Esterhazy et par suite de l'innocence de Dreyfus. Déféré le 12 juin à un Conseil d'Enquête pour avoir en dehors de la période d'activité publié contre ses chefs un article injurieux, il fut peu de jours après révoqué (2).

Décision illégale, inacceptable, nouveau coup de force et qui visait à priver tous les officiers des cadres des armées de réserve, dont moi aussi, depuis 1891, je faisais partie - et nous étions des centaines, des milliers - nous priver du droit de se réunir, de parler et d'écrire. Révolté comme ceux qui, lors de la suspension de Zola des cadres de la Légion d'honneur, le professeur Grimaux, Gabriel Monod, Anatole France et comme tant d'autres Pressensé, et le poète Jules Barbier, qui retournèrent leur croix au grand Chancelier, j'envoyai ma démission d'officier de réserve au nouveau ministre de la Guerre l'obstiné, le têtu, l'espoir des césariens, Godefroy Cavaignac (3).

Et j'attendis.
Longtemps rien n'arriva.
Picquart à la Santé, Esterhazy arrêté par Bertulus, puis relâché, puis chassé de l'armée, Zola repoursuivi puis recondamné, et devant demander asile en Angleterre, Stapfer, doyen de la Faculté des Lettres de Bordeaux suspendu, les pogromes à Alger; le père Didon criant au complot et réclamant l'arrestation des chefs du "Syndicat", Cavaignac déchaîné par les mensonges des généraux et les abois des antijuifs, fonçant et gaffant furieusement à la Chambre. Le ton était très haut, la colère montait chez les défenseurs de Dreyfus.

Un papier enfin avec en-tête du ministère de la Guerre !
Je devais fournir les motifs de ma démission à un bureau d'Etat-Major aux Invalides.
- Ah ! ils veulent savoir pourquoi je pars ! J'irai le leur dire et leur jeter moi-même à la figure.
Je découpai un morceau de carton, y collai le titre bien en évidence, la moitié d'un numéro de l'insolente Aurore. Je décrochai ma vieille pélerine lorraine, pareille à celle de Péguy dans son portrait par Jean-Paul Laurens, et je partis à pied vers le bureau d'Etat-Major.
- Que voulez-vous, me dit sans se lever le capitaine.
- Vous porter cette lettre.
Et rejetant ma pélerine sur une épaule, démasquant mon Aurore, je la dressai contre le dos d'une chaise, bien en face de ses yeux.

Il parcourut ma lettre. Après soixante-trois ans, je cite de mémoire, pas les mots, mais le sens qui est exact, j'en suis sûr:
"De récentes décisions ministérielles ayant révoqué le capitaine Joseph Reinach et d'autres officiers de territoriale ou de réserve, pour avoir, même en dehors de leurs périodes d'activité, critiqué des actes du gouvernement ou participé à des réunions publiques où ces actes étaient critiqués, je pense, MIonsieur le Ministre, que vous jugerez bon que je ne puisse conserver un grade, où je sois menacé sans cesse d'être privé des droits que je tiens de la Déclaration des Droits de l 'Homme et des Lois républicaines de mon pays."
ANDRÉ SPIRE,
Sous-lieutenant de Réserve d'Artillerie,
Docteur en Droit. Auditeur au Conseil d'Etat.

- Bien dit-il regardant vers la porte.
Je repris mon Aurore, pélerine toujours haute, et carton à la main, bien visible, cœur battant, tête droite, je fis deux fois le tour du grand cloître de la Cour d'Honneur et descendis par la porte monumentale vers les splendides canons de l'Esplanade, non giflé, non pris au collet par les civils ou militaires qui me croisaient.
Et non plus du côté du ministère de la Guerre, aucune réaction, pas de geste.

Mais un jour un gendarme monta mes cinq étages, me tendit mon vieux livret militaire d'ancien chasseur à cheval (classe 1886) que j'avais dû remettre à quelque Service lorsque j'avais été promu officier.
Et voilà ! J'étais descendu conducteur de deuxième classe, devant se présenter à la mobilisation "muni d'un bridon" pour conduire les chevaux à Versailles.

Plus tard - sans doute pendant la période de crises et de violences qui survinrent entre la découverte du faux Henry et le début du procès en révision - le vice-président du Conseil d'Etat Georges Coulon me fit prier de passer à son cabinet.
J'avais reçu de lui plus d'une marque de sympathie. C'était un homme très à gauche, portant comme le conseiller Camille Sée une ample lavallière de soie noire et de grands revers de Conventionnel à sa redingote. Il avait épousé la fille d'un des fondateurs de la République, Eugène Pelletan, et mon ami, Eugène Petit, le jeune avocat socialiste, mon bon camarade des Universités populaires, était son neveu.

Et j'appris que le ministre de la Guerre avait demandé au Conseil d'Etat que je sois révoqué de mes fonctions d'auditeur .
Bien entendu, me dit-il de sa voix toujours un peu solennelle, garants des droits des citoyens, juges des viola tions de la loi, des excès de pouvoir, de tous les empiètements du pouvoir, nous avons refusé d'y consentir.

Mars 1950 - Mai 1961.

notes :
  1. En 1898. En fait je fis partie des cadres du Conseil jusqu'à la fin de 1903. Mais depuis mon affectation avec la plupart des auditeurs à la Section temporaire du contentieux fondée en octobre 1888 pour liquider les affaires qui encombraient le Conseil d'Etat, il m'était désormais impossible de consacrer une partie de mon temps à des activités extraprofessionnelles. Aussi dès le milieu de 1898 demandai-je à Arthur Fontaine avec qui je m'étais lié au cours de l'Affaire Dreyfus de me faire détacher à l'Office puis à la Direction du Travail qu'il dirigea pendant plus de vingt ans avec tant de maîtrise, et où je continuai mes études et mon action sociale.    Retour au texte
  2. Joseph Reinach, Histoire de l'Affaire Dreyfus, T. III, p. 636. D'autres sanclions analogues furent prises envers d'autres officiers de territoriale ou de réserve, sous prétexte qu'ils avaient pris la parole dans des réunions publiques ou y avaient simplement assisté.    Retour au texte
  3. Cf. Ibid., p. 632.    Retour au texte

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