Le YAD, main de lecture et boîte à senteurs
par Robert WEYL
Illustrations Robert Weyl - Martine Weyl
Extrait de la REVUE DES ETUDES JUIVES, 1990

Il   existe dans les collections d'art juif à travers le monde un certain nombre de Yadim (1) dont l'extrémité supérieure, celle qui porte l'anneau de suspension, a la forme d'une sphère creuse artistiquement ajourée. La collection juive du Musée de Cluny en possède deux, dont l'un (2) fabriqué à Mulhouse au 18ème siècle porte cette inscription :

"Cette main a été faite en l'honneur de la Torah le dimanche Rosh 'Hodesh Sivan 512 (1752). Arieh fils de Jacob d'Uffheim (3) et son épouse Pess, fille de Juda".
Une mention ultérieure fait état du village de Buschwiller (4). Le second Yad de la collection de Cluny à posséder une sphère ajourée fut fabriqué à Kronstadt en Autriche. Le Stadtmuseum de Cologne possède lui aussi deux Yadim de ce type (5). On en montra un certain nombre lors de l'exposition "Synagoga" de Recklinhausen (6). Les auteurs du catalogue signalent simplement le fait sans lui accorder plus d'importance qu'à un autre détail.

J'ai rencontré un jour des spécialistes d'art juif, persuadés que ces sphères renfermaient jadis des épices, et qu'elles servaient de boîtes à Besamim (7). L'hypothèse était séduisante, mais ne reposait sur rien, car les sphères, bien fermées par une soudure équatoriale, peut-être postérieure à la fabrication, n'admettaient pas l'introduction d'épices. Or la Société d'Histoire des Israélites d'Alsace et de Lorraine possède dans ses collections un yad à pommeau ajouré, proche parent de celui du Musée de Cluny qui porte les marques d'un atelier de Mulhouse du 18ème siècle. Il ne porte pas de poinçon d'orfèvre, mais l'inscription suivante :

Nediv livom shel ‘hevrah qadisha di-qahal qodesh Yungholz, "don de la Sainte Confrérie de Jungholtz" (8).

YAD en argent, long de 385mm. Il a perdu quelques millimètres par léger écrasement de la calotte supérieure. Il possède un pommeau sphérique d'un diamètre de 45 mm auquel est fixé l'anneau de suspension. On trouve à l'autre extrémité une minuscule main à l'index tendu. Entre les deux, une tige faite de deux parties. La partie supérieure à section carrée porte sur une de ses faces une inscription hébraïque en caractères carrés :

"Don généreux de la Confrérie sainte de la communauté de Jungholtz."

En l'examinant de près j'ai pu me rendre compte que les deux hémisphères formant le globe n'étaient pas soudés, et que l'on pouvait les séparer. Une vis, soudée à la demi sphère supérieure, traverse la demi sphère inférieure avant de se visser dans le corps même du Yad. La vis traverse aussi, de part en part, une masse étrangère, dure, non métallique, ayant la forme d'une petite noix de 20 à 30 mm de diamètre, à la surface rugueuse, de couleur rose sale, faiblement odorante. Quelques milligrammes, prélevés au scalpel et mis à chauffer dans une capsule de porcelaine, dégagent une faible odeur indéfinissable. On ne peut s'attendre à ce que des aromates, substances éminemment volatiles, conservent leurs qualités odoriférantes, après avoir été exposées à l'air durant plus de deux siècles. L'idée d'une analyse plus complète nous a effleuré, mais l'échantillon à prélever était trop important, sans mesure avec les résultats que nous pouvions en espérer. Un examen au microscope s'est révélé décevant.
La partie inférieure de la tige, de section ronde, est séparée de la partie haute par une petite sphère de 22 mm de diamètre. Le pommeau sphérique est fait de deux hémisphères, tous deux percés à jour de motifs floraux (fleurs de lys). Les deux hémisphères sont réunis l'un à l'autre à l'aide d'une vis, soudée à l'hémisphère supérieur, et se vissant dans la tige. La vis traverse de part en part une masse étrangère, non métallique, dure, en forme de noix, de 20 à 30 millimètres de diamètre.
Aucune marque d'orfèvre ou de signe particulier. Paraît être sorti du même atelier mulhousien que le yad du Musée de Cluny.


Pomme à senteurs - hauteur 1,4 cm, diamètre 2,0 cm ;
argent doré ; Espagne, XVII e siècle
Victoria and Albert Museum, Londres.
Sphère constituée de deux hémisphères. Travail de filigrane. D'après: Renate Smollich. Der Bisamapfel in Kunst und Wissenschaft. Stuttgart, 1983.

Pomme à senteurs - hauteur 66 mm, diamètre 47 mm; argent doré ; Allemagne, XVI e siècle. Musée des Beaux-Arts.
Kunstgewerbemuseum. Staatliche Museen preussischer Kulturbesitz. Schloss Charlottenburg. Berlin.
Récipient sphérique constitué de deux hémisphères réunis par un pas de vis dans la zone de contact. L'hémisphère supérieur est percé d'ouvertures en forme de larmes.
Extrait de Renate Smollich, op. cit..

Pomme à senteurs - hauteur, anneaux compris, 56mm, diamètre 35 mm ; argent doré
France ou Allemagne, vers 1500.
Schmuckmuseum. Pforzheim. Capsule sphérique faite de deux hémisphères réunis par un axe soudé aux deux pôles. Un pas de vis a été aménagé dans l'axe, à mi-hauteur, afin de pouvoir séparer les deux hémisphères. Décor gothique dit en vessie de poisson. D'après Renate Smollich, op. cit.
Mais pouvons-nous accepter, sans autre examen, l'idée d'un yad à double usage, servant tantôt de main de lecture lors de la lecture de la Torah, tantôt de boîte à épices lors de la cérémonie de clôture du Shabath, la Habdalah ? On connaît bien une autre association, la boîte à épices combinée au porte-chandelle, mais cette association procède d'une certaine logique, car une même cérémonie les réunit, alors que la lecture de la Torah est séparée dans le temps de la Habdalah. Serait-il possible de trouver une autre explication à la présence de senteurs dans un yad ?

Les mêmes artisans qui fabriquaient des Yadim pour la population juive, faisaient à l'usage d'un plus vaste public des "pommes à senteurs", des "pommes d'or ou d'argent", des "pommes à musc", des "Pomander", des pomum ambrae, des "Bisamapfel". Ces divers termes désignaient de petits récipients en métal précieux, ajourés, sphériques ou en forme de pomme, de poire ou de grenade, que l'on pouvait ouvrir pour y placer une substance solide, odoriférante, préparée par un apothicaire, d'après diverses formules et selon une technique particulière. Les nobles et les personnes fortunées les portaient fixés par une chaîne à leur ceinture, dans le but de répandre autour d'eux une odeur agréable et de se préserver de la maladie. "Elle était ceinte d'une chaîne plate à laquelle pendait une grosse pomme d'or pleine de senteurs" (9).

L'inventaire du roi Charles IX mentionne "quatre petites pommes d'or pleines de senteurs, ouvrage de juif, pensans deux onces, estimés XVI, deux autres en poire, aussi ouvrage de juif, pensans 2 onces deux gros, estimée XVIII" (10).
Charlotte d'Albret, veuve de César Borgia, cardinal-archevêque de Valence, duc de Valentinois, laissa selon l'inventaire de sa succession "une pomme de senteurs d'or faicte en façon de grenade à costes à jour paisant deuc onces d'or, une pomme de senteur couverte de C en laquelle y a quatre bandes d'or estimée à 6 escus. Une pomme de senteurs à fihl d'or estimée en tout à 5 escus" (11). On pourrait multiplier les exemples, inventaires de papes, de souverains, de bourgeois. Tous ces objets n'ont pas été perdus ou envoyés à la fonte. Un certain nombre se trouve aujourd'hui dans les musées (12). Victor Klagsbald en signale deux dans les collections juives du Musée de Cluny, sous les numéros 169 et 170 (12).

Si la fabrication de ces boîtes à senteurs relève des techniques de l'orfèvrerie, leur remplissage avec des substances odoriférantes relève de l'art des apothicaires. Renate Smollich (13), à laquelle nous empruntons la plus grande part de notre savoir sur le "Bisamapfel", ne relève pas moins de 90 substances pouvant entrer dans la composition de ces parfums. Les substances choisies étaient soigneusement écrasées au mortier de manière à constituer une poudre fine et homogène, que l'on tamisait au besoin. Puis la poudre était triturée au mortier avec de la gomme adragante en solution dans des eaux distillées aromatiques, de manière à l'amener à l'état de pâte ferme dont on garnissait directement la pomme à senteur, ou bien elle était préalablement enveloppée dans un tissu très fin. La pâte, en séchant, prenait la consistance de la pierre.

Il y a une analogie évidente entre la fabrication des pommes à senteurs et celle des yadim à senteurs. L'existence de ces yadim à parfums ne pouvant être discutée, on peut s'interroger sur leur raison d'être. Les parfums ont jadis joué un rôle important au cours des cérémonies du Temple. L'art du parfumeur est célébré au chapitre 30 de l'Exode. Il en reste, dans le culte post-exilique, une réminiscence dans la cérémonie de la Habdalah qui clôt le Shabath ainsi que les fêtes, cérémonie dont la gestuelle est empreinte de mystère et au cours de laquelle l'officiant prononce une bénédiction sur les diverses espèces d'épices dont il hume la senteur, après quoi il invite les assistants à en faire autant. Cette senteur éphémère est assimilée aux béatitudes du Shabath expirant. Mais il y a mieux. On connaît les interdits absolus concernant la nourriture et la boisson durant la journée de Kippour, mais il est permis, voire recommandé, de respirer des parfums. "Il est permis d'aspirer des parfums, cette jouissance est même recommandée parce qu'elle permet de multiplier les bénédictions et d'atteindre le total de cent bénédictions qu'il est d'usage de dire chaque jour" (14).

Il parait peu vraisemblable que le yad dont le pommeau renfermait des parfums fut créé spécialement pour servir de boîte à Besamim pour la cérémonie de la Habdalah, mais rien ne s'opposait à ce que l'on s'en servît accessoirement pour cet usage. Les senteurs qui s'en dégageaient au moment de la lecture de la Torah étaient destinées à magnifier la Mizva, hidur mizva. À l'instar des nobles de l'époque qui ornaient leur personne de bijoux et de pommes à senteurs, la Torah était revêtue d'un riche manteau, couronnée d'or et d'argent et ornée d'un yad, précieux par la matière dont il était fait et par les senteurs qu'il dégageait. Lorsque le rouleau sacré était, par deux fois, avant et après la lecture, porté au milieu des fidèles, il laissait sur son sillage une odeur suave.

Tel devait être pour l'essentiel le but de ces yadim à parfums dont l'usage n'était pas particulier à l'Alsace. Cet usage fleurit au 18ème siècle mais ne fut pas repris après la Révolution. Les quelques yadim qui avaient échappé à la saisie et à la fonte furent remis en service, mais on ne renouvela pas les parfums et, à la première réparation ( les yadim se brisant souvent en tombant à terre ), on souda les deux hémisphères, perdant ainsi jusqu'au souvenir de ces yadim àparfums. Si la curiosité des conservateurs des musées juifs les portait à examiner de près le pommeau des yadim de leur collection, peut-être découvriraient-ils d'autres exemplaires intacts de ce type si curieux.

Composition du "Bisamapfel" selon Hans Folz. Pestregiment. 1482. Munich, Bayerische Staatsbibliothek, Rar. 185, fol. 5b.

Notes :
  1. Yad, au pluriel yadim, n. hébr., "main", en allemand Thora-Zeiger, en anglais Torah-pointer. Instrument en métal ou en bois en forme de tige s'achevant par une main à l'index tendu, dont on se sert pour suivre le texte de la Torah lors de sa lecture publique.
  2. Victor Klagsbald, Catalogue raisonné de la collection juive du musée de Cluny, Paris, 1981, n0 151, p. 110.
  3. Uffheim ou Uffholz, les abréviations étant les mêmes.
  4. Buschwiller (et non Bischwiller ou Bouxwiller comme le suppose Klagsbald). Haut-Rhin, arrond. de Mulhouse, canton de Huningue.
  5. Judaica. Kölnisches Stadtmuseum. 1980, 100.
  6. Synagoga. Kultgeräte und Kunstwerke. Städtische Kunsthalle, Recklinghausen, 1960- 1961, n ° D67, D75, D78.
  7. Boîte à Besamim ( hébr. besem, plur. Besamim ), "aromates", boîte à aromates, à épices, utilisée lors de la cérémonie de la fin du Shabath, la Habdalah. Ces boîtes, ayant généralement la forme d'une tour, portent aussi le nom de hadassim (hébr. hadas, plur. hadasim, "le myrrte" ).
  8. Jungholtz. commune du département du Haut-Rhin, dans le canton de Soultz, arrondissement de Guebwiller. En 1784, la commune de Jungholtz-Rimbach comptait 43 familles juives totalisant 215 personnes. Le cimetière juif de Jungholtz est, avec celui de Rosenwiller et celui d'Ettendorf, un des plus importants d'Alsace.
  9. Victor Gay et Henri Stein, Glossaire archéologique du moyen-âge et de la Renaissance, 2 vol., Paris, 1928-1929.
  10. .Paul Lacroix, "inventaire des joyaux de la Couronne de France. 1560", in Revue universelle des Arts 4, 1856-1857, pp. 445-456 et 518-536.
  11. Edmond Bonaffee, Inventaire de la duchesse de Valentinois, Charlotte d'Albret, Paris, 1879.
  12. Collections publiques possédant des pommes à senteurs :
    Kunstgewerbemuseum, Schloss Charlottenburg, Berlin. Rheinisches Landesmuseum, Bonn. Welsh Folk Museum, Cardiff. Sammlung Hen, Frankfurt/M. Kunstgewerbemuseum, Köln. How of dinburgh, London. The British Museum, London. The Museum of London. Victoria and Albert Museum, London. Wellcome Museum, London. Bayrisches Nationalmusuem, München. Landesmusuem für Kunst u. Kulturgeschichte, Schloss Oldenburg. Schmuckmuseum, Pforzheim. Dommuseum, Salzburg. Württembergisches Landesmusuem, Stuttgart. Institutionen för Konstvetenskap, Uppsala. Schweizerisches Landesmuseum, Zurich.
  13. L'ouvrage de Renate Smollich, Der Bisamapfel in Kunst und Wissenschaft. "Quellen und Studien zur Geschichte der Pharmazie", Bd. 21, Stuttgart, Deutscher Apotheker Verlag, 1983, bien illustré, traite non seulement des récipients mais aussi des substances entrant dans la composition des pommes de senteur, Il nous a été particulièrement utile. Bisamapfel, allem.mot composé de Bisam, "musc", substance animale odoriférante provenant du Moschus moschiferus L., etde Apfel, "la pomme", fruit du pommier. On ne manquera pas de faire le rapprochement entre l'allemand BiSaM et l'hébreu BeSéM, BaSaM, baume, aromate, épice, arôme, parfum.
  14. Ernest Weill, Choul'hane Aroukh abrégé. Strasbourg, les Amis de la Tradition juive, 1948, p. 558.


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