La conception de l'État dans la Bible
Richard Neher
extrait de extrait de EVIDENCES n°6, décembre 1949 n°6, décembre 1949


La création d'un Etat israélien sur le sol israélite, établit d'une manière brûlante la distinction entre deux puissances presque irrecouvrables l'une par l'autre ; il y a d'une part maintenant le fait israélite qui, de par l'usage qu'il a eu dans la langue, est un fait religieux, et par opposition, le fait israélien qui correspond à un accroissement immense du laïque à l'intérieur d'Israël. La présence simultanée de ces deux formes de vie - religieuse et laïque - est saisissante. C'est un drame qui se joue. Il n'est pas nouveau. Toute la Bible juive en retentit et une loi inéluctable veut qu'un choc se produise chaque fois qu'Israël rencontre la notion d'État.

Et d'abord soulignons que cette rencontre n'était pas une aventure et que ce n'est pas par hasard que nous y sommes de nouveau arrivés. La Bible met l'accent sur la préexistence même à l'histoire d'Israël de deux facteurs essentiels et inséparables d'une organisation politique : le groupe israélite et sa terre. Deux promesses ont été faites à Abraham : celle d'une descendance et celle d'une souveraineté de sa descendance en Palestine. L'objet de ces promesses et leurs termes sont réaffirmés identiquement à Isaac et à Jacob, et c'est à partir de cette double donnée indivisible "c'est à ta postérité que je destine ce pays" que commence l'histoire d'Israël.

Dès l'origine donc, Israël est conçu comme un groupe déterminé. Le principe de cette constitution en société politique est, au cours des siècles, demeuré absolument intangible. Malgré toutes les tribulations, tentatives de réforme, et catastrophes, les facteurs étatiques n'ont pas varié, et aucun gouvernement en Israël, même celui des autocrates les plus radicaux, n'a réussi à faire de la Palestine autre chose que le pays promis à l'ensemble des descendants d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. C'est pourquoi on ne trouve dans l'histoire d'Israël rien de cette féodalité de chefs qui a conduit à la monarchie de "droit divin" réalisée d'une façon si frappante dans la personne du Pharaon égyptien. C'est pourquoi on n'y trouve pas davantage ces variations morphologiques qui ont mené à la démocratie hellénique ou romaine. Sans doute Dieu a promis à David une maison et une royauté, mais la fidélité au roi n'a jamais été un lien politique fondamental ; à l'époque post-exilique, les droits de la dynastie davidique ne se sont pas affaiblis, encore qu'à l'époque la forme apparente de l'Etat fût la même qu'avant Saül.

HISTORIQUEMENT, la cristallisation du concept de l'Etat s'est faite sous la judicature de Samuel.

Aux termes du Pentateuque, les notions se rapportant à la vie publique préexistaient à l'entrée en Canaan. Toutefois, ni durant la pérégrination dans le désert, ni après la conquête de la Terre Promise par Josué, les rouages administratifs n'ont pu fonctionner harmonieusement. Cela ne signifie pas qu'il n'y avait que le vide. L'établissement dans le pays des Amoséens et dans le Basan marque le début d'une souveraineté que le peuple a ressentie d'autant plus fièrement qu'elle, scellait la fin du nomadisme. Par ailleurs, le passage du Jourdain a eu pour corollaire la présence d'Eretz, du pays qui, nous le verrons plus loin, est le centre de gravitation de toutes les dispositions constitutionnelles de l'Etat biblique.

Il semble même que l'œuvre de Josué était un essor au point de vue public, et que dans la période qui lui succéda, celle des Juges, il se produisit une grave décadence où chacun faisait ce qui lui paraissait bon. Probablement il s'agissait là moins d'une anarchie réelle que d'une gestation chaotique de ce mouvement laïciste, qui allait éclater durant la magistrature de Samuel.

Par suite d'une erreur, beaucoup d'historiens croient pouvoir traduire le système de gouvernement israélite par l'emploi du seul vocable "théocratie". Il est regrettable de voir cette base chancelante soutenir l'hypothèse que pratiquement cela revenait pour les Israélites à être gouvernés par celui qui parvenait à les convaincre qu'il était l'authentique interprète de la pensée de Dieu ; ceci peut signifier que pour ce soi-disant interprète, le système de gouvernement auquel étaient liés ses intérêts personnels importait beaucoup plus que le peuple. Or ce n'est pas l'individu qui a fait l'histoire biblique. Les intérêts personnels dont Samuel aurait pu craindre la mise en cause étaient minimes ; son abnégation a toujours été de notoriété publique ; et lors même qu'il aurait redouté de perdre la jouissance exclusive de privilèges ou de prébendes, rien ne lui eût été plus facile que de se proclamer roi en propre personne. Mais quand les Anciens d'Israël vinrent le trouver à Rama, Samuel fut consterné de les entendre s'écrier : "nous aussi nous serons comme les autres nations". Ce que les Anciens réclamaient, c'était la séparation de l'Église et de l'État Israélites, en d'autres termes la rupture de la Bérith, de l'alliance divine. Le texte est clair, et se répète avec une insistance limpide, l'essentiel dans l'histoire d'Israël n'est pas le gouvernement, mais le choix, à l'intérieur d'un système, entre la fidélité au pacte et la rupture. Samuel s'est résigné finalement au sacre de Saül, comme plus tard, à l'onction de David. Le sermon de Guilgal avait mis Israël devant ses responsabilités de nation engagée dans la Bérith : dès lors, était secondaire la question de savoir quel individu régnerait à la tête de l'État et comment il régnerait, puisque l'État se trouvait englobé dans la Bérith et que d'autres lévites assureraient la constance de cette dernière à l'exemple de Samuel.

En égard au texte, la définition terminologique de la forme d'Etat dans l'antique Israël risque donc de n'être qu'une convention, si l'on fait abstraction de la Bérith. Le vocable " théocratie" n'explique rien, car il présuppose faussement la subordination à une individualité et ne constitue qu'un cliché commode permettant des comparaisons simples avec d'autres termes analogues empruntés à l'histoire des sociétés grecques et romaines : démocratie, aristocratie, etc... D'autres ont avancé les expressions : confédération, nomocratie, théonomie. Pour ma part, j'aimerais défendre l'opportunité de "théopole" mais je reconnais volontiers qu'elle est également incomplète. Toujours est-il qu'aucune définition ne saurait servir qui ne tienne compte du fait qu'à la base de l'historicité hébraïque se trouvent Dieu et la Loi, le théologique et le politique, ces éléments que Spinoza avait divisés, et dont la "redécouverte" de la notion de Bérith démontre au contraire l'indissolubilité.

La Bérith est un aspect social particulier à Israël, comportant des caractères sociologiques très complexes de responsabilité, d'engagement et de constance, mis en évidence et garantis par de nombreux symboles " : Bérith du shabath, Bérith de l'arc-en-ciel, de la terre promise à Abraham et à sa descendance, de la circoncision, Bérith du Sinaï, Bérith lévitique, Bérith accordée par Dieu à la dynastie de David et au temple de Jérusalem. Dans cette perspective la conception biblique de l'État est intégrée dans un ensemble de sollicitations venant de Dieu et de l'homme. La fin suprême de la cité d'Israël n'est ni la liberté, ni la sujétion, mais l'accomplissement d'une mission commune. Mission commune rencontrant des difficultés communes inouïes, parce qu'elles exigent la communion du transcendant et de l'immanent, et parce qu'elles sont constamment suscitées par la dialectique fonctionnelle inhérente à l'existence d'un Israël qui est à la fois lancé dans l'humain et élu dans l'appartenance à Dieu.

Il semble que c'est au regard de la Bérith du sol qu'apparaissent le mieux les difficultés qu'avait à surmonter l'État d'Israël jusqu'à l'époque exilique.

Élément primordial de la légalité, le sol est en quelque sorte la cause juridique de l'obligation contractée par le Peuple d'entendre et de conserver la Loi. Il n'est point de disposition religieuse, politique ou civile qui, pour particulière qu'elle soit, n'ait aussi une portée générale et publique, du chef de sa connexion avec Eretz Israël. La métaphysique, identiquement, s'inspire de la terre, et partant aspire vers l'État. Quand David, traqué par Saül, doit quitter la Palestine, il croit avoir perdu Dieu. La Théodicée attache une égale valeur à Israël et à la Terre et même dans l'exil, Israël est responsable de la terre, et la terre responsable d'Israël. Le Décalogue, malgré sa signification extraspatiale et universaliste, place au milieu du cinquième Commandement, la possession du sol. Jérusalem, contre d'Eretz, et sous toutes les formes de gouvernement à partir de David, symbole de l'État, est chez les Prophètes, l'aimée par excellence, et par suite de l'imminence ou de la survenue effective de l'exil, le sentiment de la communauté étatique sur le sol promis prend une telle intensité que Sion est désignée par les expressions les plus émouvantes du langage amoureux.

Il est vrai qu'il y a dans la Bible des livres où il n'est pas question d'Eretz : l'Ecclésiaste, Job, Esther, Jonas. Chose remarquable, c'est ici que se manifeste le plus l'esprit d'indifférence, de doute, voire de révolte. L'Ecclésiaste et Job sont des interrogations philosophiques ; dans Esther, de même qu'il n'est point parlé d'Eretz, ne se trouve pas le nom de Dieu, et Jonas est le seul prophète qui ait refusé d'accomplir sa mission jusqu'à ce qu'il y soit contraint. Chose remarquable aussi, dans la mesure même où il n'y est point question d'Eretz, aucun de ces textes ne consacre la spécificité de la Bérith. Quoiqu'il en soit, selon la règle biblique, Israël n'est entièrement à lui-même et à Dieu que sur son sol : sans ce pays pas d'issue. On reproche souvent à la "vieille" religion d'avoir manqué d'ouverture, d'être restée au stade particulariste ; serait-ce en raison de la fusion entre la conception de Dieu et la possession d'Eretz - de la conception de l'Etat dans la Bérith - que se fonde le reproche ?

MAIS la thèse se heurte à l'antithèse. La Bérith transcende l'idéal de l'État elle ne lui obéit pas. De même que la condition des Israélites est l'appartenance à Dieu, la terre est soumise au Créateur, elle chôme en son honneur, la septième et la cinquantième année, elle n'est que "donnée". L'Etat ne saurait donc jamais avoir d'autonomie. Déjà l'élection du pays pose des problèmes. Était-ce d'une politique prudente de choisir Canaan pour y établir le peuple ? La Palestine n'est en réalité qu'un corridor qu'empruntaient et qu'empruntent de nos jours encore les grandes routes commerciales allant d'Afrique en Asie. Peut-on empêcher les échanges économiques de deux continents ? Moïse n'eût-il pas été plus perspicace en se frayant un chemin au sud de l'Egypte où s'étend le vaste no man's land inexploité ? N'eût-il pas réussi une percée vers l'ouest, le long de la côte méditerranéenne, pour atteindre la presqu'île d'Arabie, des territoires vierges où Israël aurait pu s'épanouir à l'écart, et en sécurité, tracer ses frontières au gré de sa fantaisie ? La Bérith ne laissait pas d'autre choix. C'est à contre-cœur, et sous toutes réserves que Moïse a autorisé les tribus de Ruben et de Gad, et la demi-tribu de Manassé, à se fixer en Transjordanie. Au fond, Ruben et Gad voulaient être seuls. Moïse les a obligés à s'adjoindre la demi-tribu de Manassé, l'autre moitié passant dans le pays dont pourtant les frontières étaient tracées avec tant de parcimonie, que d'emblée, il fallait renoncer à toute politique d'envergure. Bien plus, la circonscription territoriale réglementée, défense était faite de la modifier, d'où absence radicale de toute possibilité d'expansion, donc de tout impérialisme. Un Etat qui n'a pas le droit de s'accroître est privé du ressort capital de la concurrence, ne subit pas l'attrait de la gloire militaire, et ne connaît de but suprême que la paix qui garantit son intégrité.

Autre aspect de l’antithèse : l'élan religieux qui est lié à l'Etat en vertu de la sacralisation des frontières, risque sans cesse de devenir idolâtre et répréhensible. La possession du sol n'est pas une fin en soi. La terre ne "supporte" pas d'être aimée exclusivement, et quand ses habitants abandonnent Dieu à cause d'elle, elle les abandonne à son tour et les rejette. Cela est affirmé presque à chaque page du Pentateuque et dans de nombreux autres passages de la Bible. La métaphysique israélite s'en ressent profondément. La conscience d'être sur le sol promis en champ clos est située au cœur même d'un vaste courant universaliste. Dieu veut être révéré en Eretz, mais en tout lieu où se rappelle le souvenir de Son nom, il accorde la bénédiction. Le lévite qui est le représentant le plus typique de la communauté de la Bérith est disséminé, pauvre, à proprement parler, sans "état civil". Dans l'instant que David se plaint de perdre Dieu en perdant la Palestine, il invoque Dieu en terre étrangère, chez les Phillistins, en Moab, et il est exaucé. Salomon a construit le Temple pour Israël et pour tous les peuples de la terre ainsi que voit Isaïe du temple messianique et Ezéchiel retrouve Dieu dans l'angoisse la plus désespérante de la Gola [l’exil] en pays chaldéen ennemi, destructeur de l'Etat biblique.

Ainsi la notion de l'Etat oscille dans un remous de contradictions. Le sol promis par alliance divine est simultanément objet de la plus grande confiance et de l'extrême méfiance. L'établissement du peuple sur ce sol et le fonctionnement administratif sont pris dans l’engrenage, d'une diversité extrême, fondée par la réalité sociologique de la Bérith qui n'est jamais au repos, mais toujours en voie d'achèvement. C'est dire que la conception de l'Etat dans la Bible est éminemment dynamique, ou mieux messianique, et c'est de la sorte, au souffle des textes qu'elle s'est maintenue à travers la Galouth [la diaspora].

Aujourd'hui encore, l'Etat israélien n'a pu se concevoir que sur la terre israélite, ce qui signifie la ratification de la dialectique biblique dans toute sa complexité, la ratification aussi d'une continuité historique dont la préoccupation n'est pas le dilemme entre le laïque et le sacré, mais le dépassement de l'Etat palestinien dans une vision qui n'est autre que le règne de Dieu.


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