Adélaïde Hatuval a survécu à la déportation.
Dernière des sept enfants du pasteur Haas-Hautval, Adélaïde,
grande, le maintien majestueux, le pli des lèvres un rien altier, le
regard profond, le geste sobre mais élégant, est née
en Alsace en 1906.
A l'établissement de Lannemezan (Hautes-Pyrénées) où
elle exerçait son métier de psychiatre, elle apprit en avril
1942 que sa mère était gravement malade, à Paris. Afin
de la rejoindre, elle sollicita un laissez-passer pour franchir la ligne de
démarcation. Sa demande fut rejetée, Adélaïde passa
outre. Arrêtée à la ligne de démarcation et suspecte
de franchissement ment illégal, elle fut conduite à la gare
de Bourges pour un contrôle d'identité. Sur le quai où
elle attendait, des Allemands maltraitaient une famille juive. "[Elle]
intervient calmement et dit en allemand :
- Mais laissez-les donc tranquilles!
- Vous ne voyez pas que ce ne sont que des juifs ? dit l'Allemand.
- Et alors ? Ce sont des gens comme les autres, laissez-les
(1).
Cette réponse lui valut d'être incarcérée à
la prison de Bourges. Elle y fut témoin des premières rafles
: "Une juive avait été placée dans notre cellule
et je découvris qu'elle portait une étoile cousue sur sa veste.
Pour attirer l'attention de la Gestapo je m'en suis confectionné une
en papier." A l'interrogatoire, on lui proposa un compromis :
- Retirez ce que vous avez dit au sujet des juifs et vous serez libérée.
- Mais comment dire autre chose ? Les juifs sont bien des gens comme les autres.
- Alors vous les défendez ? Vous partagerez leur sort ! (2)
Sucessivement internée dans les camps de Pithiviers, Beaune-la-Rolande,
Romainville, Compiègne, elle fut finalement déportée
à Auschwitz le 27 janvier 1943, puis à Ravensbruck en août
1944.
Elle n'avait pas commis la moindre infraction formelle. On l'a sanctionnée
pour avoir manifesté verbalement sa réprobation contre les mauvais
traitements infligés aux juifs et pour avoir revendiqué leurs
droits. Sa situation tient du paradoxe tragique. Elle ne sera en fait véritablement
témoin du martyre juif qu'après avoir été appréhendée
par les Allemands.
Affectée d'abord à un Revier (infirmerie) du camp d'Auschwitz-Birkenau,
Adélaïde Hautval fut transférée au bloc 10 à
Auschwitz. Elle fut chargée d'assister les "expériences
médicales" sur des détenues juives, menées par les
médecins allemands, en particulier sur la stérilisation et la
détection du cancer du col de l'utérus. En 1946, elle avait
rendu compte de ce qu'elle avait vu à Auschwitz et
à Ravensbruck (3). Il faut pourtant attendre vingt
ans pour que soit reconnue l'intrépide bravoure avec laquelle elle
avait tenu tête aux expérimentateurs criminels du bloc 10.
En mai 1964 se déroulait en effet à Londres un procès
en diffamation intenté contre le romancier Léon Uris par Vladislav
Dering. Ce dernier, gynécologue polonais établi en Grande-Bretagne,
accusait l'auteur d'Exodus de diffamation. Léon Uris soutenait
que le médecin avait participé, au bloc 10, à des expériences
criminelles sur des détenues juives.
A la barre des témoins, Adélaïde Hautval déclara
:
- Oui, le docteur Dering a effectué des expériences sur au moins
400 juives.
Soumise aux questions de la défense, Adélaïde a expliqué
comment elle avait réagi durant son incarcération au bloc 10
: "Je devais servir d'assistante au Dr Wirths [...], un Germain aux yeux
gris-bleu caressants et romantiques. La première séance à
peine commencée, Wirths me dit qu'il me faudra également seconder
dans ses travaux le professeur Clauberg, un civil, petit homme chauve, coiffé
d'un chapeau tyrolien et chaussé de bottes.
Je suis troublée, car voilà une chose à laquelle je ne
veux pas participer. Ayant sans doute remarqué ma réticence,
il questionne, me demande qu'elle est mon opinion sur la stérilisation.
L'occasion est unique. Je pense qu'une question directe mérite une
réponse directe. Je dis :
- J'y suis absolument opposée.
[...]
- Ne voyez-vous donc pas que ces gens (les juifs) sont tout différents
de vous ?
" Je ne puis m'empêcher de répondre que
dans ce camp bien des gens étaient différents de moi, par exemple
lui-même" (4). A la suite de ce témoignage,
l'un des juges s'est écrié : "Voilà l'une des femmes
les plus impressionnantes et courageuses ayant jamais comparu devant un tribunal
dans ce pays" (5).
Comment fut sanctionnée la superbe avec laquelle elle a tenu tête
au médecin SS ? "A ma grande stupéfaction, a confessé
Adélaïde, le Dr Wirths ne réagit pas malgré la présence
de témoins, hiérarchiquement ses inférieurs." Renvoyée
sur-le-champ au camp de Birkenau, elle a prodigué ses soins aux détenues
juives du Revier, parvenant parfois à cacher et guérir
des malades atteintes du typhus, donc vouées à la chambre à
gaz.
Elle s'est longtemps demandé ce qui lui valut d'échapper au
châtiment. Dans leur impitoyable bestialité, les SS n'avaient
pas coutume de reculer.
Elle ne comprenait pas "ce qui au fond s'était passé".
Elle a su beaucoup plus tard qu'ordre avait été donné
de la ramener au bloc 10 pour y être exécutée. Une autre
détenue lui aurait-elle été substituée ? Des complicités
auraient-elles joué en sa faveur? Longtemps cette pensée la
tourmenta.
D'autres détenues estimaient qu'il valait mieux choisir le compromis.
"J'avoue, écrit Adélaïde, qu'ayant à quelques
reprises été placée devant un tel choix, je me suis sentie
de plus en plus gênée de donner une réponse nette de refus,
me faisant l'effet d'une faiseuse d'histoires. Mais la diplomatie n'est pas
mon fort. De plus, le refus n'est efficace que s'il est massif" (6)
. © Editions Jean-Claude Lattès, 1993.
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