Adélaïde HAUTVAL
1906 - 1988
par Lucien Lazare
Extrait du Livre des Justes pp.83-87, Editions JCLattès 1995,
avec l'aimable autorisation de l'auteur et des éditeurs

Adélaïde Hatuval a survécu à la déportation.
Dernière des sept enfants du pasteur Haas-Hautval, Adélaïde, grande, le maintien majestueux, le pli des lèvres un rien altier, le regard profond, le geste sobre mais élégant, est née en Alsace en 1906.

A l'établissement de Lannemezan (Hautes-Pyrénées) où elle exerçait son métier de psychiatre, elle apprit en avril 1942 que sa mère était gravement malade, à Paris. Afin de la rejoindre, elle sollicita un laissez-passer pour franchir la ligne de démarcation. Sa demande fut rejetée, Adélaïde passa outre. Arrêtée à la ligne de démarcation et suspecte de franchissement ment illégal, elle fut conduite à la gare de Bourges pour un contrôle d'identité. Sur le quai où elle attendait, des Allemands maltraitaient une famille juive. "[Elle] intervient calmement et dit en allemand :
- Mais laissez-les donc tranquilles!
- Vous ne voyez pas que ce ne sont que des juifs ? dit l'Allemand.
- Et alors ? Ce sont des gens comme les autres, laissez-les (1)."

Cette réponse lui valut d'être incarcérée à la prison de Bourges. Elle y fut témoin des premières rafles : "Une juive avait été placée dans notre cellule et je découvris qu'elle portait une étoile cousue sur sa veste. Pour attirer l'attention de la Gestapo je m'en suis confectionné une en papier." A l'interrogatoire, on lui proposa un compromis :
- Retirez ce que vous avez dit au sujet des juifs et vous serez libérée.
- Mais comment dire autre chose ? Les juifs sont bien des gens comme les autres.
- Alors vous les défendez ? Vous partagerez leur sort ! (2)

Sucessivement internée dans les camps de Pithiviers, Beaune-la-Rolande, Romainville, Compiègne, elle fut finalement déportée à Auschwitz le 27 janvier 1943, puis à Ravensbruck en août 1944.
Elle n'avait pas commis la moindre infraction formelle. On l'a sanctionnée pour avoir manifesté verbalement sa réprobation contre les mauvais traitements infligés aux juifs et pour avoir revendiqué leurs droits. Sa situation tient du paradoxe tragique. Elle ne sera en fait véritablement témoin du martyre juif qu'après avoir été appréhendée par les Allemands.
Le port de cette inscription avait été imposé à Adélaïde Hautval avant sa déportation à Auschwitz

Affectée d'abord à un Revier (infirmerie) du camp d'Auschwitz-Birkenau, Adélaïde Hautval fut transférée au bloc 10 à Auschwitz. Elle fut chargée d'assister les "expériences médicales" sur des détenues juives, menées par les médecins allemands, en particulier sur la stérilisation et la détection du cancer du col de l'utérus. En 1946, elle avait rendu compte de ce qu'elle avait vu à Auschwitz et à Ravensbruck (3). Il faut pourtant attendre vingt ans pour que soit reconnue l'intrépide bravoure avec laquelle elle avait tenu tête aux expérimentateurs criminels du bloc 10.

En mai 1964 se déroulait en effet à Londres un procès en diffamation intenté contre le romancier Léon Uris par Vladislav Dering. Ce dernier, gynécologue polonais établi en Grande-Bretagne, accusait l'auteur d'Exodus de diffamation. Léon Uris soutenait que le médecin avait participé, au bloc 10, à des expériences criminelles sur des détenues juives.
A la barre des témoins, Adélaïde Hautval déclara :
- Oui, le docteur Dering a effectué des expériences sur au moins 400 juives.
Soumise aux questions de la défense, Adélaïde a expliqué comment elle avait réagi durant son incarcération au bloc 10 : "Je devais servir d'assistante au Dr Wirths [...], un Germain aux yeux gris-bleu caressants et romantiques. La première séance à peine commencée, Wirths me dit qu'il me faudra également seconder dans ses travaux le professeur Clauberg, un civil, petit homme chauve, coiffé d'un chapeau tyrolien et chaussé de bottes.
Je suis troublée, car voilà une chose à laquelle je ne veux pas participer. Ayant sans doute remarqué ma réticence, il questionne, me demande qu'elle est mon opinion sur la stérilisation. L'occasion est unique. Je pense qu'une question directe mérite une réponse directe. Je dis :
- J'y suis absolument opposée.
[...]
- Ne voyez-vous donc pas que ces gens (les juifs) sont tout différents de vous ?
" Je ne puis m'empêcher de répondre que dans ce camp bien des gens étaient différents de moi, par exemple lui-même" (4). A la suite de ce témoignage, l'un des juges s'est écrié : "Voilà l'une des femmes les plus impressionnantes et courageuses ayant jamais comparu devant un tribunal dans ce pays" (5).
Comment fut sanctionnée la superbe avec laquelle elle a tenu tête au médecin SS ? "A ma grande stupéfaction, a confessé Adélaïde, le Dr Wirths ne réagit pas malgré la présence de témoins, hiérarchiquement ses inférieurs." Renvoyée sur-le-champ au camp de Birkenau, elle a prodigué ses soins aux détenues juives du Revier, parvenant parfois à cacher et guérir des malades atteintes du typhus, donc vouées à la chambre à gaz.

Elle s'est longtemps demandé ce qui lui valut d'échapper au châtiment. Dans leur impitoyable bestialité, les SS n'avaient pas coutume de reculer.
Elle ne comprenait pas "ce qui au fond s'était passé". Elle a su beaucoup plus tard qu'ordre avait été donné de la ramener au bloc 10 pour y être exécutée. Une autre détenue lui aurait-elle été substituée ? Des complicités auraient-elles joué en sa faveur? Longtemps cette pensée la tourmenta.
D'autres détenues estimaient qu'il valait mieux choisir le compromis. "J'avoue, écrit Adélaïde, qu'ayant à quelques reprises été placée devant un tel choix, je me suis sentie de plus en plus gênée de donner une réponse nette de refus, me faisant l'effet d'une faiseuse d'histoires. Mais la diplomatie n'est pas mon fort. De plus, le refus n'est efficace que s'il est massif" (6) .
© Editions Jean-Claude Lattès, 1993.

Notes :
  1. Cf. Dr. Adélaïde Hautval, Médecine et crimes contre l'Humanité. Témoignage. Paris, 1991, p. 11.    Retour au texte.
  2. Cf. ibid., et p. 17.    Retour au texte.
  3. Cf. annexe à l'étude du Dr André Lettich, Trente-quatre mois dans les camps de concentration, Tours, 1946.    Retour au texte.
  4. Cf. A. Hautval, op. cit., pp. 75 sq.    Retour au texte.
  5. Cf. The Times, London, 06.05.1964.    Retour au texte.
  6. Cf. A. Hautval, op. cit. p. 81.

Repères biographiques

Surnommée Heïdi, Adélaïde est la fille du pasteur Hass. Elle est la septième et plus jeune enfant de la famille. Elle naît 1er janvier 1906 à Hohwald, Bas-Rhin
Adélaïde Hautval fait ses études de médecine à Strasbourg puis travaille dans des hôpitaux et des instituts neuropsychiatriques.

Son arrestation a lieu en avril 1942, dans le train, alors qu'elle traversait la ligne de démarcation à Vierzon pour assister à l'enterrement de sa mère.. Emprisonnée à Bourges elle prend la défense d'une famille juive maltraitée par un soldat allemand. Elle est internée ensuite à Pithiviers, et  transférée à Beaune-la-Rolande, puis à la prison d'Orléans en novembre 1942, enfin à la prison de Romainville le 17 novembre de la même année.

Elle est déportée à Auschwitz par le convoi du 24 janvier 1943, où elle a le matricule 31 802.
À l’arrivée à Birkenau, elle n’est pas tout de suite reconnue comme médecin. Elle est mise au block 14, pour la quarantaine d’arrivée, mais elle quitte ce block après cinq ou six jours pour devenir médecin du revier (l'hôpital).
Puis elle est affectée au block 22, où sont soignées les détenues allemandes.
En avril 1943, elle est envoyée comme médecin au Block 10 du camp principal (Auschwitz). C’est le block des expériences : stérilisation des femmes par injection de produits caustiques. Heidi Hautval refuse d’entrer dans la salle d’opération, d’aider les chirurgiens. En punition, elle est renvoyée à Birkenau, mêlée aux autres détenues, parmi lesquelles elle ne connaît plus personne : c’est en août 1943, toute la population du camp s’est renouvelée depuis avril.
Un soir Orly, la chef du Revier, la prévient qu’une Schreiberin [la Gestapo du camp] est venue l’avertir que le lendemain Heidi serait transférée au bloc 10 où des exécutions doivent avoir lieu. Elle lui donne un somnifère, fait peut-être passer un autre cadavre pour le sien en prétendant qu'elle est déjà morte et lui aurait ainsi évité d'être exécutée.
Ainsi, au lieu de rejoindre les rescapées du convoi qui étaient alors en quarantaine, elle a été réintégrée comme médecin à Birkenau. En tant que psychiatre, elle est amenée à examiner des femmes devenues folles avec comme ordre de les déclarer « incapables de travailler », ce qui les conduira directement à la chambre à gaz.
En novembre 1943, Heidi Hautval a attrapé le typhus, à son tour. La maladie a duré longtemps. Elle n’a pu reprendre son service qu’en février-mars 1944.

Le 2 août 1944, elle a été transférée à Ravensbrück avec les autres. Fin 1944, de Ravensbrück, on l’a envoyée comme médecin au camp de Watenstett, qui était une usine de munitions.
Après la libération de Ravensbrück, le 30 avril 1945, elle est restée avec Marie-Claude Vaillant-Couturier pour soigner les malades intransportables.
Elle n’a été rapatriée que le 25 juin 1945, avec les derniers malades français.

Parce qu’elle ne faisait pas partie d’une organisation ou d’un réseau de résistance, Heidi Hautval a eu beaucoup de peine à obtenir une carte de déportée résistante.
Elle a été décorée de la légion d’honneur en décembre 1945 pour son dévouement à ses camarades dans les camps d’Auschwitz et de Ravensbrück.

Après la guerre, Heidi reprend son métier de médecine sociale.
Elle écrit en 1946 un petit livre Médecine et crime contre l’humanité, qui est édité en 1991.
En mai 1964, elle témoigne au procès Leon Uris contre Wladislaw Dering
Heidi Hautval reçoit le titre de Juste  parmi les nations en 1966, et se rend en Israël pour y recevoir sa médaille.

Se découvrant des signes de la maladie de Parkinson, elle met fin à ses jours le 12 octobre 1988.

On a donné son nom à l’hôpital Adélaïde-Hautval  de  Villiers-le-Bel spécialisé en gérontologie

Une de ses maximes préférées était : « Pense et agis selon les eaux claires de ton être. »


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