Il voulait rester chez lui
Pierre CLAUDE
Traduction française de Georges HERTZ


D'un seul coup, motorisée elle aussi, la réalité venait de prendre d'assaut ce dernier rempart : la certitude que l'armée était invincible, l'armée où étaient tous nos fils. Ce qui, hier encore, s'appelait devoir et droit, aujourd'hui était interdit et frappé d'infamie.

Dans cette petite ville au pied des Vosges, les habitants se retirèrent d'abord dans leurs logis ; ils attendaient. Mais ils se persuadèrent vite que nul miracle ne viendrait rétablir le cours ordinaire des choses, et ils se résignèrent à boîter, grâce aux béquilles de la soumission, vers l'ombre (sinon le soleil) du nouveau pouvoir. L'enracinement à leur sol leur fit refaire en sens inverse le chemin qui, 22 ans auparavant, les avait menés vers l'Ouest par un virage qu'ils croyaient définitif.

Seuls les Juifs se terrèrent au plus profond de leurs maisons. Ils savaient bien que leur existence dans le bourg était menacée, ce bourg auquel ils s'étaient intégrés depuis si longtemps. De génération en génération ils y avaient été présents. Dans l'irrégulière régularité des orages historiques, ils s'étaient toujours trouvés au coude-à-coude avec les autres fils du pays, y poussant ainsi des racines de plus en plus profondes. Ils avaient partagé la vie de cette commune, ses bons et ses mauvais jours. C'était là qu'était leur pays, là et pas ailleurs.

Qu'en était-il à présent ? Les pères et les fils étaient encore sous les drapeaux de la patrie qui venaient d'être défaits, et nul ne connaissait leur sort. Prisonniers ? Blessés ? Morts ? Quel avait été le destin de ces soldats ? Leurs mères et leurs femmes, les enfants et les vieillards, tous pressentaient l'heure où l'on allait les chasser, privés de tout, comme des lépreux.
Ils faisaient leurs valises ; ils déballaient, remballaient, éliminaient ce qui n'était pas indispensable. L'appréhension, l'inquiétude habitaient ces logis ; pas le moindre rayon d'espérance. Ils étaient en visite d'adieu dans leurs propres maisons, tandis que s'écoulaient les jours et les nuits. Ils avaient cessé de se plaindre, vivant dans une résignation silencieuse.
L'heure vint enfin où leur fut notifié un jugement rendu d'avance, exécutable sans délai : le lendemain matin à 9 heures, tous les Juifs avaient à se présenter au foirail. Ils pourraient emporter un baluchon d'effets personnels, 30 kilos au maximum, et 2 000 F. Rien d'autre. Des camions viendraient les prendre pour les mener en exil, loin de l'Alsace.

Sans doute avaient-ils attendu cette mesure depuis quelque temps. Elle leur fit cependant l'effet d'un coup de masse reçu en plein front, venant après la douleur diffuse de l'attente.
L'agent de police municipal frappa à la porte du vieux Lévy qui depuis 75 ans n'avait guère quitté le bourg. C'est par lui qu'il allait terminer sa tournée, qui n'avait pas été facile. L'ordre qu'il exécutait était à ses yeux comme une grosse chaîne dont les autorités l'avaient chargé afin qu'il en répartît, un à un, les lourds chaînons. L'Avis, qu'il avait appris par cœur, il le récitait dans chaque entrée, mécaniquement, comme une litanie, pressé de s'en aller.

Chez le vieux Lévy, il devait agir avec beaucoup d'égards. C'est ce qu'avaient recommandé, le maire d'un côté, sa propre femme de l'autre. "Ces Lévy sont des gens droits et honnêtes. On ne leur a jamais demandé en vain ni conseil, ni aide, ni coup de main", voilà ce qui se disait dans la ville, et ils avaient toujours mérité cette réputation. L'épouse décédée du vieux Lévy n'avait-elle pas soigné elle-même la mère de l'agent de police ? Et voici qu'il devait entrer dans cette maison pour y porter une des plus mauvaises nouvelles qu'on puisse imaginer !

Il s'effraya à la vue du vieillard. Sa haute stature qu'il connaissait si bien semblait brisée. Sa barbiche toujours soignée, ses rares cheveux, avaient blanchi soudain devant les perspectives glacées sur lesquelles se fermait sa vie. L'oeil, si vif à l'habitude, ressemblait à quelque fenêtre dépolie où nulle lumière ne viendrait refléter. "Bonjour" bégaya l'agent, et tête baissée, il se mit à réciter son pensum. Il était si pressé qu'il en avalait des mots. Puis il voulut ajouter quelque chose, une chose que sa femme avait trouvée, mais impossible de s'en souvenir ! Alors, sans lever la tête, il fit demi-tour et disparut.

Alphonse LÚvy : L'Anniversaire; sur la tombe de sa femme - coll. M. et A. RothÚ
Deuil
Le vieillard se sentit en proie au vertige. Il dut s'appuyer au mur, et, tâtonnant, trouva le chemin de la pièce où il se tenait d'habitude. Il s'y laissa tomber dans un fauteuil. Ses yeux n'y voyaient plus clair. Lorsqu'il fut de nouveau maître de son regard, son attention se concentra sur un petit secrétaire aux colonnettes garnies de cuivre, à la serrure ciselée et au dessus de marbre noir. De tout temps, ce meuble avait eu une importance particulière ; depuis trois générations, il abritait les trésors familiaux : Il renfermait la montre en or du père, la dernière lettre de sa mère, les bijoux qui avaient appartenu à sa femme, et l'acte d'achat, calligraphié avec soin, prouvant l'acquisition de la maison familiale en 1788. Un compartiment secret contenait quelques titres, un peu d'argent, et une pièce d'or de cent francs.

Voici les choses qu'observe le vieillard en dépit de ses yeux fermés, tandis qu'il est immobile devant le secrétaire. La tête appuyée sur les mains, il se demande ce qu'il doit en faire. S'il tente de les emporter, on les lui prendra. Et d'ailleurs, où donc les emporter ? Où le mènera-t-on ? Son fils unique n'a pas voulu entrer dans le négoce familial, il a préféré étudier, devenir professeur dans un lycée de la capitale. Des trois abîmes de la guerre aux profondeurs inégales, lequel l'a fait disparaître ? De longs, de trop longs jours avaient vu le vieillard balançant entre la crainte et l'espoir, passant des nuits blanches, mais ce lumignon d'espérance avait fini par périr, comme tant d'autres, sous la suie des temps toujours plus sombres.

Sa bru et les deux enfants avaient été évacués vers le Midi. Les petits ! Ce garçon de 17 ans qui lui ressemble tant, qui porte le prénom de son père, puis la petite Yvonne dont le nom évoque le souvenir de sa femme ! Il ouvre les yeux, cherchant leur portrait, cette photo au mur qu'ils lui avaient donnée pour son dernier anniversaire - d'avant-guerre. Il leur sourit.
Pourquoi ne pas essayer de rejoindre sa bru et ses petits-enfants ? Mais il est si vieux et inutile, il va se trouver dépouillé de tous ses biens ; il ne serait qu'une charge pour eux, il leur enlèverait de la bouche un pain déjà si mesuré. Il secoue la tête. Et puis, s'il venait à mourir en route, où donc l'enterrerait-on ? Refermant les yeux, il revoit son père, mort d'une crise cardiaque dans ce même fauteuil où il se tient en ce moment. Peut-être viendra-t-il le délivrer ? Tout est silence, en lui et autour de lui. Il attend, son cœur battant la chamade.

Voici qu'on frappe. Mécaniquement, il se lève pour aller voir. Jusqu'à demain, sans doute, il est encore permis de lui rendre visite ; c'est peut-être aussi la femme qui tient son ménage, ou un ami de naguère qui tient à lui serrer la main pour la dernière fois ? On frappe à nouveau ; mais il ne bouge pas, préférant demeurer seul.

Le silence est revenu dans la chambre, rendu plus épais par le tic-tac de l'horloge. A travers les volets mi-clos, la lumière du crépuscule s'insinue, elle s'enhardit, envahissant table et chaises. Elle rampe jusqu'aux derniers recoins, elle grimpe jusqu'au plafond. Le vieillard se décide enfin à allumer la lampe, mais celle-ci l'éblouit de son ricanement, il préfère retourner à l'obscurité. Lentement, il quitte la pièce pour sa chambre à coucher. Là, une lampe tamisée par des abat-jour et des étoffes répand une luminosité adoucie. Là aussi, les coussins blancs et doux ont fait pressentir à son sommeil que le repos pouvait se faire éternel. Son regard fatigué se pose tendrement sur les portraits de ses parents dans leurs cadres dorés, avant de se diriger vers une commode si vieille qu'elle commence à se disjoindre. Dans le tiroir le plus bas, il trouve un paquet enveloppé d'un ruban bleu. Sa main tremble un peu en libérant son contenu : des souliers de lin blanc, une coiffure du même tissu, un linceul et un châle de prière tout neuf. Il range dans le tiroir papier et ruban, avant de le refermer avec soin. Puis il éteint la lampe et traverse la maison pour sortir par la porte arrière. Il l'ouvre silencieusement, il la referme plus silencieusement encore.

A présent, il fait nuit. Au-dessus de sa tête, plus proches que jamais, les étoiles seules répandent leur clarté. Il est au jardin, plein de fleurs fanées sous un soleil ardent, et les fruits mûrs ont grillé sur l'arbre. Il heurte un objet au son métallique ; c'est une pelle d'enfant, jouet de son fils et de ses petits-enfants, qu'il ramasse avec précaution et met en poche. Puis refermant sur lui le portail, il sort, longeant les remparts aux murs branlants.

Le silence est tel autour de lui qu'on croirait sentir le sommeil du monde entier. Seul, le crissement moqueur du gravier écrasé répond à son pas. Le chemin, bordé de colchiques, longe les prés et des champs dont les épis rêvent, ignorant qu'ils ont mûri pour être récoltés par d'autres.

Il s'arrête à la porte du cimetière. Derrière lui, il sent sa maison, à l'ombre du malheur. Au-dessus, c'est la nuit étoilée, et devant lui, au profond de la terre, c'est la fin, la fin...
Dans la serrure, la clef tourne et se tord: Que lui veut-on à cette heure indue ? Elle n'ouvre qu'à contrecœur. Le vieillard, son linceul sous le bras, ramasse trois pierres, trois cailloux qui savent résister au temps puisqu'ils sont sans âme ! Solennellement, il marche vers les tombes du père et de la mère et pose une pierre sur la pierre en murmurant une prière. Puis c'est vers la tombe de son épouse qu'il se tourne ; la dernière pierre marquera son souvenir, la dernière pierre est pour elle.

La lune, glissant devant les étoiles, montre au vieillard l'endroit choisi pour son propre repos. Au mur, il aperçoit les outils du fossoyeur.

La lune approche de plus en plus. Elle voit un linceul sur la tombe de l'épouse, à côté de l'homme qui manie pioche et pelle. Il n'est plus seul. Les morts quittant leurs tombeaux, l'encouragent dans son travail. Au milieu d'eux, il y a une place pour lui. Le trou ne cesse ne s'approfondir, tandis qu'avec intention il rejette la terre du mauvais côté, vers le haut de la pente où il creuse sa tombe. Le sort a poussé un Juif derrière les collines de la vie, c'est derrière une colline, le long d'une pente, qu'il trouvera son repos.

Les outils du fossoyeur sont de nouveau près du mur. Le vieillard reprend son linceul, le remplaçant par la pelle d'enfant. Par une brèche du mur, il descend vers le ruisseau. Il s'y défait de ses habits que l'eau emportera au loin. Il se débarrasse de la poussière du quotidien, il se lave. A présent, c'est le linceul blanc qui est son vêtement ; le voici coiffé de blanc, chaussé de blanc. Puis, il entoure ses épaules du châle consacré qui l'enveloppe d'habitude pendant ses prières. Enfin, récitant les mots qu'on lui apprit jadis pour sa dernière heure, il s'en retourne vers son tombeau.

Les étoiles se sont faites minuscules, et la lune se voile d'épais nuages. Le vieillard reprend la pelle d'enfant et descend dans sa tombe. C'est avec ce jouet de son fils, de ses petits-fils, qu'il attaquera le mur de terre que tout à l'heure il surchargera de tant de déblais, et qui, d'un seul coup, s'effondre sur lui.

Le lendemain matin, les ruelles de la ville voient défiler des femmes sans les hommes dont la guerre fut la perte, des enfants sans les jouets qu'on avait oubliés, des vieillards si fatigués qu'ils eussent préféré mourir. Tous, traînant péniblement leurs baluchons, passent devant des maisons dont les volets, aujourd'hui, s'obstinent à rester clos si longtemps...

Au foirail, on fit l'appel. Seul le vieux Lévy était absent. On l'appelle, on le cherche, mais il reste introuvable.

Dans les temps difficiles, l'herbe de l'oubli croît vite et dure. L'herbe grandit ainsi au cimetière juif, sur cette tombe que le vieux Lévy avait creusée pour lui-même, où lui-même s'était étendu, que lui-même avait refermée.

Un an plus tard, lorsque le cimetière juif dut céder la place à un stade, l'on déterra un cadavre pas tout à fait décomposé ; à côté, se trouvait une pelle d'enfant, toute rouillée.

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